Présenter le monde tel qu'il devrait être : contre la culture du viol

Dans les médias, au cinéma, sur les réseaux sociaux, dans les séries, de trop nombreuses voix continuent de romantiser et d'idéaliser les violences sexuelles. L'influence de ces contenus auprès des jeunes générations inquiète sur la meilleure

Aujourd’hui, face aux mouvements de société pour davantage d’inclusion et d’égalité, mais aussi pour dénoncer les violences faites aux femmes, qu’elles soient physiques ou symboliques, tous les secteurs de la société doivent se poser la question de comment participer à cette lutte contre les discriminations que subissent les femmes. Audrey Pulvar, interrogée au micro de France Inter il y a quelques mois, expliquait cela avec les mots limpides et infiniment justes. Elle nous disait : « Ce qu'il faut faire, ça n'est pas seulement réparer ou écouter la parole des victimes ; c'est faire en sorte que ça n'arrive plus. [...] Ce que veulent les victimes, ça n'est pas seulement d'être protégées, d'être écoutées : ce qu'on veut, c'est qu'on ne viole plus. Et donc il faut que cette société se pose la question d'à quel point chacun.e d'entre nous est concerné.e par ce qu'il se passe. Chacun.e d'entre nous, à son niveau, doit se poser la question de la façon dont on identifie les signaux, dont on empêche ce genre de crimes de se produire »

Elle explique parfaitement, avec une clarté remarquable, que tous les secteurs de la société sont impliqués. Que nous avons toutes et tous une responsabilité, à notre échelle, de faire bouger les choses. Dans les milieux professionnels en dénonçant les agissements et commentaires sexistes, en identifiant les violences physiques et symboliques, en créant des formations à l'égalité professionnelle. Dans notre vie quotidienne en choisissant de défendre les femmes victimes de railleries ou de harcèlement, en intervenant lorsqu'une femme nous semble en danger dans la rue, en éduquant ses enfants et surtout ses fils au consentement, en dénonçant la loi du silence et en refusant les "boys clubs" où les hommes agresseurs se protègent mutuellement.

Ce qu'on veut, c'est qu'on ne viole plus

Alors, pour ça, il faut aussi s'attaquer à un fléau lancinant : celui de la culture du viol. Celui qui fait croire aux femmes qu'un viol, qu'elles ont vécu, n'en était en réalité pas un. Qu'elles l'ont cherché. Les représentations du viol, diffusées dans le paysage médiatique au sens large - c'est-à-dire dans les contenus médiatiques, les films, les séries, les images véhiculées à travers les réseaux sociaux -, jouent un rôle glaçant dans la perpétuation de cette culture du viol. Si ce qu'on veut, c'est qu'on ne viole plus, alors il faut changer cela. 

Alors oui, c'est un sujet controversé : les sciences de la communication nous montrent que le public n'est pas nécessairement passif face aux messages délivrés par les médias ou des industries culturelles, au contraire.

Le champ des « cultural studies » estime que les spectateurs.trices sont capables de distance et d’esprit critique face aux contenus visionnés, à l’image de Stuart Hall dans son ouvrage Encoding-decoding (1973). On sait aussi que cette influence existe tout de même. Pour Adorno et Horkheimer, par exemple, la réception des images produite par la télévision, industrie culturelle par essence selon eux, crée une aliénation chez la personne réceptrice. Adorno dit même que l’industrie culturelle « jette le voile de Maïa [la déesse de l’illusion] sur la réalité de l’oppression sociale » ; dans le cas qui nous occupe aujourd'hui, cela signifie que voir des contenus codés par une société patriarcale, emprunts de la culture du viol, a un impact considérable sur les modes de pensée et sur les schémas d’action des personnes recevant ces contenus.

On peut alors penser que le codage dominant des messages médiatiques et télévisuels représentant une domination, une position sociale passive de la femme, semble tout de même favoriser la reproduction des stéréotypes et des violences véhiculées, en particulier chez les jeunes exposés à de tels contenus.

Les débats scientifiques sont là, et je ne suis ni Hall ni Adorno ni Horkheimer (eh oui, désolée de vous décevoir), mais ils me sont brusquement revenus en tête hier. Parce qu'hier, je suis tombée sur une vidéo d'un jeune homme qui, sur TikTok, romantise ce qui a tout l'air du début d'une agression sexuelle voire d'un viol : un homme qui donne un verre à une jeune femme, qui perd connaissance - on en déduit que l'homme avait placé de la drogue dans son verre - puis qui se réveille en demandant à l'homme ce qu'il fait, qui lui dit d'arrêter, tandis qu'il tend une corde pour l'attacher.

Cette vidéo est alarmante. Alarmante parce qu'elle est traumatique pour toute personne ayant survécu à un viol. Alarmante parce que la scène est filmée du point de vue de la victime et que sa réception sur TikTok, plutôt qu'un sentiment d'horreur, a été un déferlement de commentaires de jeunes personnes, parfois très jeunes, disant trouver cette vidéo excitante, séduisante. Alarmante parce qu'elle est un symptôme de l'influence sur ce (très) jeune public des films comme 50 Shades of Grey, ou 365 days (365 dni dans sa version originale, en polonais) qui romantisent et idéalisent ces violences. 

Le viol est normalisé, et ce n'est pas normal. 

Je ne dis pas que ce jeune homme est un violeur parce que ça n'est pas ce que montre la vidéo. En revanche, je ne peux pas m'empêcher d'avoir peur, par procuration, pour toutes les jeunes femmes qui croiseraient son chemin. S'il est capable de fantasmer sur ce qui est très clairement la description d'une scène de viol, qu'est-il capable de faire ? Nous sommes en droit de se le demander. Il faut cesser de normaliser les violences faites aux femmes parce que la normalisation les favorise et les encourage. C'est un cercle vicieux qui nous asphyxie. 

Pour lutter contre le viol, il faut cesser avec la prolifération de ces contenus. C'est une question de prévention du viol. Mais c'est également une question de respect et de protection vis-à-vis des victimes de viol. Pourquoi ? Parce que pour toute victime, la vue de ces contenus qui romantisent le viol est tout simplement insoutenable. Traumatique. Il est suffisamment difficile de vivre après avoir survécu à un viol pour ne pas leur imposer de telles images au quotidien. Et parce que pour toute victime, le fait de porter plainte est particulièrement difficile, à la fois pour des raisons personnelles parce que 9 victimes sur 10 connaissent leur agresseur mais aussi par peur des représailles, que de tels contenus ne font que contribuer à disqualifier leur parole et à les dissuader, finalement, de parler. Si de jeunes personnes sont convaincues qu'un viol est quelque chose d'excitant, comme le sous-entend cette vidéo, alors comment faire pour être prises au sérieux ? 

Il faut en appeler à la responsabilité individuelle des producteurs et productrices de contenus cinématographiques et médiatiques : on ne doit plus produire de contenus faisant l'apologie de la culture du viol. Je ne parle plus ici du cas de cet individu sur TikTok mais, plus généralement, de la production de scénarios qui glorifient le viol. Cette vidéo n'est qu'un symptôme de l'étendue du problème de la culture du viol. 

La production de contenus cinématographiques et médiatiques dépend de beaucoup d'éléments, financiers notamment. Il est temps d'y introduire une préoccupation sociétale, aussi. On parle de plus en plus de la responsabilité sociale des entreprises, de l'éthique professionnelle. Il est temps que la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, contre la culture du viol, en fasse partie. C'est une question de respect et de protection tant des victimes potentielles de viol que des victimes passées. C'est une question de décence, de dignité. Demandons-nous collectivement s'il est souhaitable de financer des films ou des séries qui promeuvent la culture du viol, qui fait pourtant tant de victimes et qui détruit quotidiennement des vies. Commençons à jeter un regard critique sur la responsabilité de la diffusion de ces types de contenus. Certaines rédactions de médias, comme Mediapart, disposent d'un ou une "gender editor", qui relit les contenus produits à l'aune d'une attention particulière aux sujets d'égalité des genre et de lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Cette initiative mériterait d'être généralisée à toutes les rédactions, et même au secteur du cinéma ou des séries, avec des relectures de scénarios. Il ne s'agirait pas d'une atteinte à la liberté créatrice de l'artiste, puisque de nombreux acteurs non-artistiques, comme les financeurs des projets audiovisuels, relisent toujours régulièrement régulièrement les scénarios produits et peuvent y proposer des modifications motivées par d'autres critères que la simple volonté de l'artiste. Ce serait une mesure salutaire, qui ferait participer le champ de l'audiovisuel et des médias à la lutte, après #MeToo. 

Bref, un viol n'est jamais séduisant ; un viol est un crime. Les contenus qui laissent entendre le contraire ont un effet terriblement destructeur sur les femmes, en participant à la normalisation et à la reproduction de ces violences. Cette vidéo TikTok n'en est malheureusement que l'une des innombrables illustrations. Ces quelques pistes permettraient de déloger la culture du viol à sa racine, en espérant que les jeunes générations cessent de l'idéaliser et de produire des contenus sur les réseaux sociaux qui la célèbrent. 

Face aux questions sociétales, les médias, le cinéma, les industries culturelles et créatives en général font face à deux possibilités : présenter le monde tel qu'il est, avec ses défauts et ses travers violents, ou présenter le monde tel qu'il devrait être, en espérant le transformer. Je militerai toujours pour que l'on choisisse, collectivement, cette deuxième option. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.