"Si on veut que les femmes comptent, il faut compter les femmes"

Cette semaine, l'élue écologiste de Paris Alice Coffin a osé poser la question de la parité dans le spectacle vivant et propose de compter les femmes dans ce secteur. Face à la violence du débat public sur le sujet, il est plus que jamais temps de soutenir cette proposition.

"Si on veut que les femmes comptent, il faut compter les femmes. Il faut s’appuyer sur des études objectives et factuelles pour poser un constat irréfutable avant de dessiner des perspectives d’action". 

Ces mots ne sont pas les miens. C'est le collectif Sista, repris par l'association pour les femmes dans les médias (APFM) qui a formulé ces deux phrases, très justes. Ces mots montrent bien que c'est par un travail méticuleux de description objective du réel que l'on arrivera à agir pour la présence des femmes, dans tous les secteurs où elles sont sous-représentées.

Je suis la première à lire et à promouvoir les thèses féministes, les analyses du champ disciplinaire des études de genre, qui analysent et fournissent des clés de lecture de la réalité sociale que nous, les femmes, vivons chaque jour : les discriminations, les oppressions, le sexisme ordinaire, les rôles sociaux genrés différenciés, la "valence différentielle des sexes"... Ces écrits et ces avancées académiques sont nécessaires, pour montrer que les femmes sont invisibilisées et victimes de discriminations. Mais les statistiques, les chiffres, sont un outil tout aussi puissant, qui permet de voir directement, de façon limpide, l'inégale présence des femmes et des homme dans des lieux de pouvoirs. Les statistiques permettent d'avoir accès à des faits décrits, tangibles, objectifs et de décrire, précisément, le réel. 

Et le réel, aujourd'hui, c'est ça : c'est qu'à la candidature à la direction des Centres Dramatiques Nationaux, il n'y a pas de femmes. C'est que les hommes succèdent aux hommes à la direction de ces grandes scènes. C'est que seuls 33% des établissements culturels et 16% des centres chorégraphiques nationaux (CCN) sont dirigés par des femmes. C'est que 69% des subventions de l’Etat aux œuvres de théâtre vont à des hommes. C'est qu'à la tête des 100 plus grandes entreprises culturelles, on compte 91 hommes et 9 femmes. En 2020. Pas en 1920, hein. En 2020. 

Et je parle du secteur culturel parce que c'est du spectacle vivant dont il s'agit quand Alice Coffin formule sa proposition ; mais on pourrait dire la même chose de tout autre secteur ou sphère socio-professionnelle.

Compter les femmes, nommer cette réalité, est déjà le premier pas vers une volonté de transformation de l'existant. On se rend compte que ce n'est pas normal, alors que les femmes représentent la moitié de la population française, qu'elles ne représentent que de si faibles proportions dans des lieux hautement symboliques et publics que les salles de spectacle vivant. Il faut donc compter les femmes pour qu'elles comptent enfin dans ce secteur ; pour espérer transformer cet ordre existant fondamentalement inégalitaire. 

Alors oui, c'est comme pour les quotas : moi aussi, pour être honnête, je préférerais qu'on n'ait pas à en arriver là. Je préférerais que le monde social ne favorise pas systématiquement les hommes au détriment des femmes. Malheureusement, on le sait. Mais comme le dit le personnage de Pauline Clément dans une vidéo "Broute" au sujet d'une femme au CAC 40 (oui on cite des sources très sérieuses ici) : "je préfère être là parce que je suis une femme, plutôt que de ne pas être là parce que je suis une femme". 

Faire en sorte de compter les femmes, et d'établir ensuite des quotas de femmes dans tous les secteurs où elles sont désavantagées, c'est une manière d'affirmer que nous avons notre place dans tous ces lieux. C'est aussi, et surtout, une manière de montrer aux jeunes filles qu'elles ont leur place partout où elles le souhaiteront. Parce que si nous réservons des places aux femmes dans tous les lieux de pouvoir, alors les jeunes filles grandiront dans un monde où elles verront des femmes dans ces positions et où elles s'autocensureront moins. Où elles cesseront de penser que certains métiers sont des métiers d'hommes qui ne leur sont pas ouverts. Où elles ne seront pas limitées dans leurs horizons comme nous, ou comme nos mères, avons pu l'être. 

Mais, suivant la proposition d'Alice Coffin, nous ne parlons pas de présence des femmes dans n'importe quel secteur ; nous parlons du secteur culturel et des arts. Alors forcément, la question de la liberté de création entre en jeu. A celles et ceux qui disent qu'il s'agit d'un affront, d'une entorse à la liberté de création, je réponds que non ; au contraire. C'est même défendre la liberté de création des femmes ! Aujourd'hui, les femmes produisent des spectacles avec un budget bien moindre par rapport aux hommes. Compter les femmes, savoir combien de femmes créent des œuvres et pour quel budget alloué, c'est aussi soutenir leurs créations et leur liberté. Quand on oppose la liberté de création au fait de compter les femmes dans les œuvres, encore faut-il se demander de quelle liberté de création on parle, et si l'on inclut la liberté de création de ces femmes créatrices... qui bénéficient actuellement de conditions de création détériorées.  

Ensuite, promouvoir la présence des femmes dans les créations et promouvoir des créations de femmes permet, justement, de proposer au public des œuvres meilleures et de booster cette liberté de création. Car c'est bien ça l'objectif de la politique publique du spectacle vivant. Avoir davantage de femmes dans les équipes créatives permet d'inventer des récits plus divers ; d'explorer un plus grand champ des possibles. Avoir à la fois des femmes et des hommes, bref avoir toute une diversité de personnes qui inventent de nouveaux récits, c'est avoir d'autant plus de chances d'explorer de nouvelles perspectives, de puiser dans leur propre expérience. Et nous ne vivons pas pas les mêmes expériences sociales au quotidien. Les femmes ont quelque chose d'infiniment beau et d'infiniment différent à raconter. Je parle des femmes, mais il en va bien sûr de même pour les personnes qui ne s'identifient ni comme homme, ni comme femme ; leur expérience de vie est unique et mérite d'être vue, entendue, lue, dite. Et pas invisibilisée. 

Je n'essaierai pas de généraliser un sentiment personnel, mais ce qui me plaît tant dans les arts, c'est cette possibilité d'identification, d'empathie, de découverte de l'altérité grâce aux arts. Quand on écoute le parcours d'une femme, raconté par une femme, on s'identifie, on apprend à connaître cette altérité. Et c'est beau. Il faut qu'on ait davantage de diversité pour que l'on puisse s'identifier à cette diversité aussi. Les créations n'en seront que plus belles, et les réactions du public n'en seront que plus fortes. Là encore, c'est le but, non ? 

Et puis surtout, il n'est absolument pas question d'interdire quoi que ce soit à qui que ce soit. Simplement d'encourager la présence des femmes dans le spectacle vivant à des positions créatives de premier plan. Il s'agit surtout, en fait, de compter de d'objectiver une réalité ; ensuite, on verra ce qu'on doit en faire. Ca ne signifie absolument pas que les projets artistiques qui ne seront pas parfaitement paritaires seront interdits, mis au ban, censurés. Ca veut dire qu'on encouragera les équipes créatives à se poser ces questions. 

En plus, le CNC, berceau de la créativité cinématographique française, prévoit déjà des dispositifs de conditionnalité de l'octroi des aides en fonction de la parité dans les équipes créatives. Si l'équipe de production est paritaire, le CNC octroie automatiquement un bonus financier de 15% au film concerné. Il s'agit de donner l'exemple ; de montrer que les femmes ont leur place, et la méritent. Alors, on soutient les créations où la parité est au rendez-vous. Plus c'est automatique, plus c'est efficace. Et ça fonctionne : en 2019, 20% des films avaient un plateau paritaire. En 2020, c'est le cas pour un tiers des films. Ca fonctionne. 

Bref, il faut compter, compter, compter les femmes, parce que ça fonctionne. Un autre exemple dans un secteur qui n'est pas celui de la culture, mais celui des médias. J'ai, cette année, développé un projet qui me tient particulièrement à cœur : nous sommes cinq jeunes femmes et nous avons choisi de créer un projet de sensibilisation et d'action en faveur d'une plus juste représentation des femmes dans les médias. Sans faire mon auto-promotion, mon expérience a un sens quand il s'agit de questionner, justement, le fait de compter les femmes dans ces secteurs où elles sont sous-représentées. En présentant notre projet à une multitude de partenaires et bénéficiaires potentiels, le retour des journalistes que l'on recevait le plus fréquemment était, justement, de nous dire qu'il était formidable de proposer un outil à la fois descriptif et prescriptif. Descriptif, parce qu'il est nécessaire de désigner un état de fait ; la réalité telle qu'elle est. Ils nous ont expliqué qu'il leur est infiniment utile de savoir dans quelles proportions les femmes sont (sous-)représentées dans leurs émissions, par exemple, parce qu'une fois qu'ils ont ces chiffres à portée de main, il n'est plus possible de les ignorer. Prescriptif, car décrire sans proposer ne fait que la moitié du chemin; une fois qu'on a mis des mots et des chiffres sur la réalité, il faut se donner les moyens de la transformer. En bref, dans les médias comme ailleurs, il faut compter, il faut dénombrer, pour objectiver une réalité et pour espérer l'améliorer. On ne peut pas résoudre correctement un problème que l'on refuserait de voir. 

Alors, la partie quantitative ne suffit pas, bien sûr. Il ne suffit pas d'avoir 50% de femmes et 50% d'hommes à l'écran, ou sur une scène, ou derrière la caméra, pour résoudre des problèmes aussi systémiques que le sexisme ou la domination patriarcale. Certaines femmes sont aussi les porte-paroles les plus acharnées du patriarcat. Alors oui, dénoncer (et résoudre) la faible présence numérique des femmes n'occulte pas tous les efforts qu'il nous reste à accomplir par ailleurs. Mais c'est un début. Un début pour la représentation, surtout, et pour l'image que la sous-représentation des femmes renvoie notamment aux plus jeunes, on l'a dit. La culture, les médias, les arts, construisent notre imaginaire et nos représentations collectives. Et ce n'est pas normal que les femmes en soient exclues.

Face à la proposition d'Alice Coffin, beaucoup de propos insultants et haineux ont été proférés, comme à chaque fois - malheureusement - qu'elle prend la parole. Cet état de fait, d'emblée, questionne. Mais pour celles et ceux qui sont d'accord avec l'objectif - dénoncer l'invisibilisation des femmes - mais pas avec les méthodes qui consisteraient à compter les femmes ou à mettre en place des quotas, je réponds que c'est encore une des meilleures manières qu'on a trouvées, pour l'instant, pour espérer atteindre l'égalité. A ces personnes, je demande surtout : pourquoi ne pas plutôt mettre cette énergie dans la dénonciation des inégalités ? Il serait temps d'arrêter de s'insurger contre les propositions de remèdes aux problèmes davantage que contre les problèmes eux-mêmes. Vous n'êtes pas d'accord avec cette proposition ? Proposez une mesure alternative ! Nous avons justement besoin d'un effort collectif pour les résoudre. 

Bref, si on veut que les femmes comptent, il faut compter les femmes. C'est une proposition radicale, oui ; mais elle n'est ni excessive, ni outrageante. Elle va à la racine des problèmes. Et il est temps.

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