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Billet de blog 8 févr. 2022

Soul, ou la radicale beauté d'être en vie

Sorti en décembre 2020, le film d'animation de Pixar nous rappelle l'absurdité d'un monde défini par le travail, par la course à l'utilité, et l'urgence de rompre avec cette fuite en avant, cet ordre existant qui nous écrase. Une ode à la beauté radicale que représente le simple fait d'être en vie.

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**Vous avez l'habitude, maintenant : cet article est rempli de spoilers, vous voilà prévenus **

Soul, l'un des derniers films d'animation de Pixar, est un film dont on a radicalement et collectivement besoin pour réinterroger notre rapport au travail et pour contester l'emprise des injonctions capitalistes et néolibérales sur nos vies. 

Surprenant, je sais, pour un film produit par un studio d'animation possédé par Disney, le plus gros groupe de divertissement au monde, valorisé à des dizaines de milliards de dollars, qui est au cœur de la machine de l'entertainment capitaliste.

Alors, je m'explique. 

Soul nous raconte l'histoire d'un homme, Joe, qu'on imagine quarantenaire, professeur de musique dans un lycée. Toute sa vie, il rêve de devenir jazzman et de vivre de sa passion ; mais, schéma classique du musicien maudit, sa carrière n'a jamais décollé, le contraignant à enseigner la musique à des adolescents ni très motivés ni franchement talentueux dans un lycée de New York. Au début du film, alors qu'on découvre cette vie morose, il réussit grâce à un heureux hasard à décrocher une place dans le quartet d'une célèbre saxophoniste qui se produit dans un jazz-club de la ville, le soir même. Enfin reconnu, excité à l'idée de démarrer la vie qu'il a toujours su qu'il finirait par trouver, il s'élance chez lui pour se préparer au grand soir. Quand soudain, dans la précipitation et dans sa course folle le ramenant chez lui, il fait une chute de plusieurs mètres et... il meurt. Et ce au bout de cinq minutes de film.

Et à partir de là, le film prend une autre tournure : on retrouve notre personnage propulsé dans l'au-delà (the great beyond). Mais, refusant de suivre le chemin qui lui est indiqué parce qu'il refuse de mourir avant d'avoir accompli ce qu'il pense être l'objectif de sa vie, il s'échappe, et atterrit dans un endroit appelé le "great before" (littéralement, le "grand avant"), un lieu où se forment et se construisent les âmes humaines. En gros, c'est là que naissent les âmes qui intégreront les corps des nouveaux-nés une fois sur terre. Des architectes sont là pour s'assurer que ces nouvelles âmes ("new souls") développent une personnalité unique ; elles réalisent donc toute une série d'activités qui forgent leur spécificité. Certaines âmes sont destinées à devenir impatientes, d'autres émotives, énergiques, paresseuses, anxieuses, etc. Pendant ces étapes de formation de leur personnalité, les âmes débloquent une série de "badges" correspondant à leurs principaux traits de personnalité. Mais pour être envoyées sur terre, elles doivent débloquer un ultime badge, le plus difficile à obtenir : leur étincelle ("spark"). Cette étincelle est ce qui rend ces âmes complètes. Pour la trouver, elles sont accompagnées par des mentors, des personnes qui ont réalisé des choses exceptionnelles sur terre et qui les aideront à compléter leurs personnalités. Ainsi, pour échapper à la mort, Joe se fait passer pour le mentor de l'une de ces nouvelles âmes, en espérant gagner du temps et trouver un moyen de revenir à la vie.

Joe doit donc accompagner une âme pour qu'il l'aide à trouver son étincelle. Cette âme porte le nom/numéro de 22. Or, on lui apprend que 22 a été accompagnée par littéralement tous les plus grands mentors de l'histoire : rien n'y fait, personne n'a réussi à lui faire trouver cette étincelle. Le film, du moins dans cette première partie, ne définit jamais ce que cette étincelle peut bien être, mais il nous est suggéré qu'il s'agit, en gros, d'une vocation ; de sa raison d'être, de son objectif, de son but dans la vie, qui leur donnerait l'impulsion de rejoindre la terre et qu'elles passeraient leur vie à poursuivre, à tenter de réaliser. Ce n'est pas un rêve mais un objectif, une performance, un plan de carrière. 

On comprend que 22 n'a, en réalité, pas du tout envie d'être projetée sur Terre. Alors, elle et Joe passent un marché : ils se débrouilleront pour lui trouver son étincelle, pour débloquer son badge lui permettant de rejoindre la terre, puis elle le donnera à Joe qui retournera sur terre à sa place. Elle pourra alors rester confortablement au great before. Sauf que rien n'y fait : impossible de trouver sa vocation, son étincelle. Elle teste toute une série de métiers pour la trouver : cuisinière, sportive de haut niveau, chanteuse, danseuse... Rien n'y fait. Jusqu'au jour où, par une série de péripéties, Joe et 22 parviennent à trouver un portail vers la terre, pour que Joe puisse revenir à temps pour son concert et, par mégarde, 22 se retrouve, elle aussi, propulsée sur terre : elle est soudain forcée d'expérimenter la vie humaine, à son tour. Sans en avoir le choix, et surtout sans le vouloir, elle apprend, progressivement, à la découvrir. Elle y prend goût. Elle goûte une pizza pour la première fois, admire la beauté des feuilles d'automne, a une discussion profonde avec de nouveaux amis, entend la musique jouée par un chanteur dans le métro. 

Et là, retournement de situation : lors de son retour sur Terre, elle découvre qu'elle a gagné son badge pour la terre, et qu'elle a trouvé son étincelle. Comme ça, sans le chercher, sans le vouloir ; simplement en vivant une vie normale, ordinaire, sur Terre. Enfin normale, pas tout à fait, parce qu'elle vit cette journée avec des yeux neufs, innocents, dénués de toute préoccupation. On comprend alors que cette étincelle, c'est tout simplement la beauté, inconditionnelle, que représente l'expérience d'être en vie. Et ce que le film nous dit, finalement, c'est que toutes les autres nouvelles âmes trouvent cette étincelle à partir du moment où elles ressentent cette beauté là, aussi. L'étincelle est la même, mais son élément déclencheur dépend de chaque personne : certains ressentiront cet amour de vivre en écoutant de la musique, d'autres en plongeant du bord d'une piscine ensoleillée, d'autres encore en dansant dans leur cuisine, en s'enroulant dans un plaid tout doux, en regardant, au chaud, la pluie tomber. La lumière d'un après-midi d'automne, le son d'une chanson, une feuille d'arbre colorée qui nous frôle la main, une part de pizza, la chaleur du soleil qui caresse la peau à travers une fenêtre, la sensation des vagues sur nos pieds, les couleurs de l'aube ou celles du coucher de soleil. Cette beauté d'être en vie, ça nous suffit amplement. C'est ça qui donne l'impulsion de vivre. Ca paraît pompeux, ou peut-être infiniment simple ; mais le jour où j'ai vu ce film, ce simple message m'a fait un bien extraordinaire.

Et Joe, en le réalisant, se rend compte qu'il est passé à côté de sa vie à forcer de courir après un objectif professionnel, une performance, une vocation, alors qu'il lui aurait suffi d'exister pour être heureux. Ce n'est pas de sa faute, bien sûr ; on nous fait croire, sans relâche, qu'on n'est bon à rien si on n'a pas de vocation. Si on n'a pas d'utilité sociale. C'est aussi cette pression que nous montre le film : c'est une spirale malheureusement fréquente que de croire qu'on n'est bon à rien, simplement parce qu'on ne se définit socialement presque que par son métier, par ce qu'on fait, et non par ce qu'on est. 

Le film pourrait apparaître comme un simple carpe diem, mais il va en réalité beaucoup plus loin que ça dans la critique sociale émancipatoire qu'il représente ; il nous apprend qu'il nous faut retrouver l'enchantement, renoncer à la fuite en avant, que le but de la vie n'est pas de travailler ou de se réaliser par des performances. Que c'est le simple fait d'être en vie, d'être au monde, qui fonde notre raison d'être. Rien d'autre. Qu'on n'a pas besoin d'une vocation, d'un métier idéalisé et bien défini, d'un but, pour avoir une raison de vivre. Que notre place dans le monde, notre raison de vivre, notre bonheur, ne dépend pas de l'utilité économique que nous avons dans la société. Le film nous renvoie à la figure la violence d'un monde qui méprise toute dimension de la vie humaine qui ne génère pas de profit. Une ode au temps pour soi, au monde, à l'inutile, comme un appel à nous souvenir que ce qui est essentiel, ça n'est pas de travailler, mais d'être en vie. 

Mais c'est parfois difficile, voire impossible, quand le travail conditionne notre vie ou notre survie. La société telle qu'elle fonctionne ne laisse ni la place, ni le temps d'admirer ou de ressentir cette beauté. John Rawls, dans une parabole bien connue, nous explique qu'un surfeur à Malibu ne devrait, moralement, percevoir aucune aide sociale, parce qu'il aurait fait le choix délibéré d'être inutile à la société. Il nous dit : "Ceux qui surfent toute la journée sur les plages de Malibu doivent trouver un moyen de subvenir eux-mêmes à leurs besoins, et ne devraient pas bénéficier de fonds publics". Il ne serait pas juste qu'il perçoive de quoi vivre grâce à la solidarité nationale de ceux qui, eux, travaillent. Je demande sincèrement : pourquoi ? Quand on y pense, c'est absurde que l'on fonde collectivement notre société sur l'idée de la nécessité du travail pour mériter de vivre. On s'épuise, on passe nos week-ends à courir après l'épuisement accumulé de la semaine passée. On finit par ne plus réussir à voir notre "étincelle", si je reprends le langage de Soul ; alors on se fait croire, pour légitimer l'ordre existant, que l'étincelle, c'est ce que nous faisons. 

Et en entretenant le mythe selon lequel l'être humain ne se réaliserait que dans le travail, en ne repensant pas la place du travail dans nos vies, il ne nous reste plus d'espace pour nous. Comment se passer du travail pour vivre (et non pas juste survivre) dans de bonnes conditions ? A part être héritier ou rentier, je ne vois pas. Parce qu'aujourd'hui, la survie économique (la survie tout court, en fait) dépend du travail. Historiquement, et à mesure de la construction du système capitaliste et conservateur, la lutte contre la pauvreté passer par la condition du travail - une personne devrait mériter les aides sociales dont elle bénéficie pour la sortir de la pauvreté, en prouvant qu'elle a fait le choix d'être utile, par sa force de travail, à la société. Le chercheur Romain Huret l'a d'ailleurs très bien démontré : la résurgence récente du conservatisme renforce l'obsession de la crainte d'une "dépendance" d’une part de la population aux aides sociales, de la constitution d’une société d’"assistés", de "paresseux", de "profiteurs", bref de consommateurs d’aides publiques qui pénaliseraient économiquement les travailleurs qui financent, via les mécanismes redistributifs, les aides sociales. Et on le voit très bien dans l'actualité : il n'y a qu'à penser à la stigmatisation de l'assistance sociale ou aux tentatives, dans l'Aisne en 2019 par exemple, de conditionnaliser le RSA à du "bénévolat obligatoire" (drôle de concept...). Il faudrait "mériter" les aides sociales, "mériter" sa survie, la notion de mérite étant intimement liée au travail. Travailler, nécessairement, pour survivre. Mais à nouveau : pourquoi ? On pourrait inventer un mode de vie radicalement différent. Je n'ai jamais été aussi heureuse que lors des quelques - rares - moments de ma vie où je n'étais pas dans l'obligation de travailler, où je disposais du temps dont je voulais pour lire, écrire, me promener. Ce n'est pas être paresseuse que d'aspirer à cette qualité de vie. C'est au contraire, quand on y pense, absurde et révoltant de penser que l'on puisse rêver d'autre chose, tant pour soi que pour les autres. 

J'ai commencé en le soulignant ; il peut paraître ironique de dire qu'un film produit par une multinationale comme Disney puisse transmettre ce genre de message émancipatoire et radicalement critique d'un ordre néolibéral et conservateur. Mais je pense, pour ma part, que l'origine du medium n'annule pas le propos du film et qu'il est au contraire heureux, souhaitable, qu'il le porte. D'autant plus qu'il a été lauréat de l'Oscar du meilleur film d'animation en 2021 et bénéficie, de ce fait, d'une grande aura. Diffuser ces aspirations à l'émancipation par la culture populaire, c'est une façon de faire changer notre perception de nos vies, de leur but. 

Bref, ce film rappelle qu'il y a quelque chose d’infiniment et de radicalement beau dans le fait de juste exister ; je voudrais aussi modestement rappeler que c'est un droit qu'on ne peut pas, qu'on ne doit pas, abdiquer. 

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