Pour un revenu universel étudiant

La crise sanitaire a particulièrement heurté les étudiants, tant en les précarisant qu'en fragilisant leur santé mentale. Pour inventer des lendemains souhaitables et vertueux, la lutte contre les inégalités de destin doit passer par un mécanisme ambitieux de protection des jeunes étudiants vis-à-vis de la précarité : un revenu universel étudiant.

Je suis étudiante, et à un an de mon insertion professionnelle, je suis inquiète. Pour de nombreuses raisons évidentes : vais-je trouver un emploi qui me plaît ? Vais-je tout simplement trouver un emploi ? Mais je suis surtout inquiète pour les conditions dans lesquelles je vais prendre mon premier poste, vu à quel point j’ai été habituée, comme mes camarades étudiants, à me déprécier, à me dévaluer.

Je m’explique.

Lors de mes études, j’ai toujours été très sérieuse et consciencieuse dans mon travail. J'ai écouté les avis, les conseils, et j'ai fait ce qu'il fallait. Toujours dans les clous. Et on m’a toujours conseillé, pour réussir, de multiplier les stages. On m’a appris à accepter toute opportunité, à proposer de travailler gratuitement ou à rémunération très – très – faible pour des institutions qui me plaisent. C’est ce que j’ai fait. Et je ne le regrette pas, parce que c’est vrai que j’ai découvert leur fonctionnement, j’ai rencontré du monde, j’ai appris à savoir ce qui me plaisait professionnellement, et ce qui ne me plaisait pas du tout. Mais le résultat final est que je compte quasiment 12 mois d’expériences professionnelles mis bout à bout, en cinq années d’études, pour lesquelles j’ai gagné la modique somme de...1800€. Un peu moins d’1,5 SMIC mensuel net, pour un an de travail professionnel.

Oui, ça fait de l’expérience. J’ai beaucoup appris, j’ai affiné mon projet professionnel, qui n’aurait assurément pas pu mûrir autant sans ces stages. Mais comme l’ont très bien rappelé les représentantes au Congrès états-unien Alexandria Ocasio-Cortez, Rashida Tlaib et Ayanna Pressley à l’occasion de la campagne #PayYourInterns, l’expérience ne paie pas les factures (experience doesn’t pay the bills). A titre d’illustration, le service carrière de mon école actuelle nous incite fortement à effectuer des années de césure ; chose que je n’ai pas faite, mais qui fait partie intégrante du discours officiel selon lequel il faut multiplier les stages, longs de préférence, pour sortir d’école avec un CV bien fourni, et pour espérer trouver un emploi qui nous satisfasse. Les arguments ? Faire deux stages supplémentaires, rallongeant ses études d’une année, « fera bien sur le CV », et permettra de confirmer ou d’infirmer notre envie de travailler dans tel secteur. Pourquoi conseiller aux étudiants de les découvrir lors d’un énième stage dans des conditions dégradées, gratifié au montant minimum ? Alors, est-ce que c’est ça, le message qu’on veut envoyer aux jeunes ? Qu’il faut travailler au rabais pour réussir ? On nous répète sans cesse « émancipation par le travail » et pourtant on nous apprend qu’il faut travailler gratuitement et être exploité, aliéné, pour y arriver ; n’est-ce pas là fondamentalement contradictoire ?

A titre d'exemple, l'une de mes amies est allée voir la conseillère carrière de notre établissement, qui lui a expliqué, alors qu'elle avait déjà réalisé deux (2) années de césure dans son parcours scolaires donc quatre (4) stages de six mois à seulement 22 ans, qu'il serait souhaitable qu'elle fasse une TROISIEME année de césure. Ses arguments ? Il faut faire des stages dans des institutions plus prestigieuses, se faire des contacts, multiplier les occasions de rencontres. Pourquoi conseiller aux étudiants de les découvrir lors d’un énième stage et pas de poursuivre notre chance en CDD, à un an de notre insertion professionnelle ? En premier emploi ? Dans des conditions qui ne sont pas celles, dégradantes, d’un stage de 6 mois gratifié au montant minimum ? 

Oui, ça fait de l’expérience ; mais de l’expérience, surtout, dans la dévaluation de notre travail. En enchaînant ces stages, j’apprends à me rabaisser, à me dire que mon travail ne vaut finalement pas grand-chose. C’est d’autant plus difficile de me projeter dans mon premier emploi, d’imaginer négocier mon salaire, alors qu’on m’a appris pendant 5 ans qu’il fallait que j’accepte n’importe quelle opportunité correspondant à mon projet, même si je n’étais pas payée. Comment savoir combien je vaux, comment prétendre savoir comment négocier un salaire, si j’ai été habituée à croire que c’était l’employeur qui me faisait un cadeau en me prenant en stage sous-payé ou non-payé ? Comment retourner mon paradigme mental et comment croire, finalement, que ce serait moi qui leur offrirait mes compétences ?

Un point particulièrement problématique dans cette fuite en avant vers les stages est qu’on nous explique que c’est comme ça qu’on va réussir – et, sincèrement, c’est vrai ; toutes les personnes qui réalisent pléthore de stages trouvent un emploi qui correspond mieux à leurs aspirations, car l’expérience donne une garantie au recruteur et un avantage comparatif sur le CV –, mais tout le monde ne peut actuellement pas se le permettre.

Que faire pour les personnes qui n’ont pas les moyens de faire un stage de 6 mois payé 546€ par mois ? La vie étudiante coûte cher. On le sait, le choix de faire des études, longues qui plus est, est en lui-même largement discriminant en raison des coûts que les études représentent. Le simple calcul coûts-avantages dissuade certains jeunes de milieux modestes à poursuivre de longues études. Le logement étudiant, les transports, les livres, l’ordinateur… Et on explique à ces personnes que malgré cet investissement, il faudra en plus passer ses étés à faire des stages non rémunérés ou payés au lance pierre, sinon tant pis, elles réussiront moins bien que les autres. Elles auront moins vite accès aux postes dont elles rêvent. Ça va sans dire que les fils et filles de cadres supérieurs aisés ne se poseront même pas la question.

Et après, on ose parler d’émancipation, de réduction des inégalités...alors que ce système fait tout pour favoriser la reproduction sociale. Les plus aisés, soutenus financièrement par leurs parents, font des stages et trouvent de meilleurs emplois à leur sortie d’école. Les moins aisés travaillent dans un supermarché l’été pour avoir de quoi se nourrir pendant l’année et, à poste égal, on imagine bien quel CV le recruteur choisira de retenir.

Parfois, ces expériences non-rémunérées sont prévues dans le règlement même des études. Je ne parle que de ce que je connais, mais à Sciences Po Paris, le parcours civique oblige les étudiants de premier cycle à réaliser des dizaines d'heures de bénévolat. A Sciences Po Lyon, un stage obligatoire de 6 semaines est inscrit dans le cursus – 6 semaines, donc par définition non rémunéré, puisque seuls les stages d’une durée supérieure à 8 semaines sont rémunérés. Autant de temps gagné pour prétendre à un salaire important en vue de son insertion professionnelle future peut-être, mais autant de salaire perdu sur le compte en banque pour leur permettre de vivre, ici et maintenant. Ce sont des dispositifs symboliquement violents, aussi : ramener les jeunes qui n’en ont pas les moyens au fait qu’il faudra faire davantage de sacrifices que les plus privilégiés. Comment prétendre œuvrer en faveur de l’égalité des chances en construisant à partir d’un système aussi inégal que celui-ci ? 

Un système dysfonctionnel et inégalitaire à transformer

Au-delà de ces constats d’inégalités sociales, on peut aussi en tirer plusieurs enseignements sur le marché du travail, qui semble alors clairement mal en point.

Mal en point parce qu’il faut justifier de 2 ans d’expérience en sortant d’école pour pouvoir prétendre à un poste qui nous intéresse. Incohérent.

Mal en point parce qu’il fonctionne au réseau, aux contacts, surtout dans le secteur culturel, ce qui cloisonne considérablement les possibilités des personnes au capital social moins élevé, qui sont « hors système ». Injuste.

Mal en point parce qu’il embauche des stagiaires pour faire le travail de personnes qui devraient être salariées, laissant donc béant le problème du chômage. Contreproductif.

Alors, que faire ? C’est bien beau de dénoncer le problème, mais encore faut-il proposer quelque chose qui fonctionne.

Supprimer les stages ? Les interdire ? Non. Déjà, ça ne fonctionnerait pas ; il y aurait des arrangements personnels, des stages d’observation informels, on passerait à côté du sujet. Et surtout, ça ne serait pas souhaitable :  j’ai rappelé à quel point ils sont importants, pour que les jeunes sachent ce qui leur plait, expérimentent le monde du travail, testent, mettent en pratique des apprentissages.

Moins radical, on pourrait faire en sorte de ne pas – plus – conseiller aux jeunes étudiants de réaliser des stages. Les jeunes sont fortement incités à faire des stages lors de leurs passages dans les grandes écoles, et le sont beaucoup moins à l’université par exemple. Mais est-ce là la solution ? En réalité, les jeunes favorisés ayant hérité d’un capital culturel et social élevé continueront de réaliser des stages, sur les conseils de leur famille. Cela ne ferait finalement qu’invisibiliser le problème, et que désavantager, au bout du compte, les moins favorisés.

Non ; proposons simplement de faire en sorte que ces stages soient accessibles à toutes et tous. Pour cela, je vois plusieurs possibilités.

Soit on rémunère véritablement les stages. C’était l’objet de la campagne menée aux Etats-Unis ; faire une campagne de communication pour inciter les entreprises à payer leurs stagiaires (#PayYourInterns). Ainsi, on augmente considérablement le salaire minimal d’un stagiaire pour qu’il soit décent et supérieur au seuil de pauvreté, et on supprime la permission des stages non gratifiés en-dessous de 2 mois. Bref, on paie les stages, et on les paie mieux. Aujourd’hui, la gratification minimale de stage est fixée à 3,90€ de l’heure, soit 546€ par mois. C’est 40% du SMIC. C’est trop peu. Bien sûr, en théorie, un stagiaire est avant tout là pour apprendre et, puisque sa formation n’est pas achevée, il ne pourrait pas prétendre au salaire d’un professionnel. En réalité, dans le monde actuel du travail, les stagiaires effectuent exactement les mêmes missions que les salariés, sans la rémunération qui va avec. Les cas de stagiaires d’observation, qui n’effectuent pas de missions contribuant à la valeur ajoutée de l’entreprise ou de l’administration dans laquelle ils sont en stage, sont finalement très rares. On pourrait alors imaginer un double régime de stages : des stages d’observation, et des stages professionnels. On aurait d’abord des stages d’observation de trois semaines non renouvelables – car, si on ne fait qu’observer pendant plus de trois semaines, on s’ennuie vite de toute manière – qui ne serait pas rémunéré car simplement organisé pour la découverte d’environnements professionnels. On aurait ensuite un régime de stages de toute durée (toujours inférieurs à 6 mois) dont la rémunération serait revalorisée à 70% du SMIC par exemple, soit 860€ mensuels, qui permettent au moins de vivre plus décemment. Sauf qu’on peut prédire d’ici le résultat : si on fait ça, le nombre de stages proposés diminuera drastiquement, puisque les entreprises profitaient du recours aux stagiaires pour avoir de la main d’œuvre à bas coût. Alors, l’Etat pourrait subventionner. L’Etat subventionne déjà les postes d’alternants.

Autre possibilité : la création d’une bourse spécifique pour les stages, qui permet aux étudiants, sur critères sociaux, de pouvoir réaliser ces stages et d’avoir accès à ce qui s’apparenterait à une rémunération complémentaire, mais délivrée par le Crous. L’aide ne serait alors pas versée aux entreprises, comme dans le premier cas de figure envisagé de la subvention, mais directement aux jeunes stagiaires, prenant la forme d’un complément de salaire. Un trou dans la raquette, massif, est toutefois à souligner : tous les étudiants qui ne sont pas éligibles à ces aides car leurs parents ont des revenus trop élevés, mais qui refusent d’apporter une aide à leurs enfants, en sont exclus. Dans ce cas de figure, les jeunes ayant des parents aisés qui refusent de contribuer à leurs études doivent faire une déclaration de rupture familiale, et porter plainte contre ses parents avec l’aide du Crous. La violence d’une telle procédure de plainte à l’encontre de ses propres parents n’est pas supportable. Autre trou dans la raquette : les étudiants dont les parents ont des revenus à peine trop élevés pour être éligibles à une bourse, qui ne peuvent alors pas en bénéficier. C’est le fameux effet de seuil. Il y a donc ces limites techniques aux aides conditionnées à des critères sociaux. Mais on peut aussi pointer des limites plus philosophiques ; plus généralement, le système de conditionnement des prestations sociales aux revenus des parents est une machine à créer de la dépendance. A l’heure des études supérieures, les jeunes doivent – et surtout souhaitent s’autonomiser, et non dépendre des revenus de leurs parents.

Aussi, une telle bourse spécifique pour les stages – tout comme la subvention d’ailleurs – permettent de régler le frein économique à la réalisation de stages, mais pas le frein social. En effet, trouver un stage nécessite souvent un réseau, un capital social, dont les étudiants les plus défavorisés ne disposent pas.

Pour un revenu universel étudiant

Alors, une option envisageable est la création d’un revenu universel étudiant. Sur l’ensemble de la durée de leurs études, les étudiants pourraient avoir accès à un revenu, leur permettant de se consacrer à leurs études sans sauter des repas, sans vivre dans la pauvreté et dans la crainte de ne pas pouvoir payer son loyer. Son montant devrait être égal à 60% du niveau de vie médian, soit le seuil actuel de pauvreté, car aucun étudiant ne devrait vivre dans la pauvreté, à l’heure où ils ont été particulièrement heurtés par la crise sanitaire et sociale, et à l’heure où la pauvreté touche aujourd’hui massivement les jeunes.

Il faut donner à tous les étudiants de quoi vivre au-dessus du seuil de pauvreté, qu'ils aient des parents aisés ou modestes ; et les parents aisés contribueront au système par l’impôt et la redistribution, avec une forte progressivité. Ça permet de responsabiliser les jeunes, de leur donner les moyens de choisir en réelle liberté leur formation, avec un vrai consentement libre et éclairé.

Bien sûr, qui dit revenu universel dit effet d’aubaine ; en effet, les plus riches profiteraient de ce revenu universel sans qu’ils n’en aient réellement besoin. Toutefois, on sait aussi que le versement de prestations sociales touchées par tous, donc universelles, augmente aussi le consentement à l’impôt. Les plus riches seraient donc plus à même d’accepter une hausse de leurs impôts si leurs enfants en touchent les fruits.

Un tel revenu universel permettrait ainsi de contribuer à la résolution de nombreux impensés des études supérieures : la question de la multiplication des petits boulots qui empêchent les plus modestes de se consacrer pleinement à leurs études pendant l’année, la réalisation de stages non-rémunérés, mais aussi la simple considération du travail étudiant comme un réel travail. Être étudiant, et le faire consciencieusement, c'est du travail. Et tout travail mérite salaire.

Toutefois, comme les propositions précédentes, la mise en place d’un revenu universel étudiant ne réduirait pas les inégalités de capital social permettant aux jeunes de trouver effectivement un stage. Ainsi, proposition plus modeste mais intéressante pour favoriser l’égal accès aux stages, on pourrait conditionner le conventionnement de stage à la publication de l’offre de stage, pour qu’elle soit accessible et visible à tous. Comme ça, pas de piston, pas de création de poste sur mesure pour les fils et filles « de », pas de favoritisme qui ne bénéficie qu’aux favorisés ; tout le monde est sur un même pied d’égalité. Le conditionnement pourrait être vérifié au moment de la rédaction de la convention, sous peine d’amende à l’organisation accueillant le stagiaire, moyennant donc une publication sur un onglet « offre de stage » sur leur site internet, sur Indeed, sur Profil Culture pour les métiers culturels, sur le site PASS du gouvernement pour la fonction publique… On pourrait même envisager la création d’un portail en ligne dédié sur lequel toute organisation en recherche de stagiaire pourrait déposer ses offres. Il faut ouvrir, décloisonner. 

Bien sûr, la réalité du recours aux stagiaires par les entreprises et par l’administration pose la question des dysfonctionnements du marché du travail en général. La raréfaction de l'emploi appelle également la généralisation du revenu universel à l’échelle de la société dans son ensemble. C'est un autre sujet et ces chantiers sont à explorer ; j’y suis personnellement favorable. Mais la lutte contre les inégalités de destin commence en garantissant à tous les étudiants les moyens de s’épanouir dans leurs études, et d'être à l’abri de la précarité. La jeunesse étudiante a particulièrement souffert de cette épidémie et mérite que des mesures ambitieuses soient prises en considération, pour lui redonner confiance en son propre avenir. 

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