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Billet de blog 12 févr. 2016

L’Argentine de Mauricio Macri: la révolution des balles en caoutchouc

Nous sommes des universitaires spécialisés depuis plusieurs décennies dans l’histoire et la culture argentines. Nous sommes attristés. Préoccupés. Indignés. Depuis la prise de pouvoir de Mauricio Macri, l’Argentine vit dans un climat que l’on ne connaissait sans doute plus depuis la dernière dictature, et certainement, depuis la crise de 2001–2002.

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Par Observatorio Argentino

Le 29 janvier dernier, la Police fédérale est entrée dans un bidonville à Bajo Flores, Buenos Aires, où les habitants étaient en train de préparer le carnaval. Sous le prétexte d’une opération improvisée pour retrouver deux voitures volées, des agents ont commencé à tirer des balles en caoutchouc sur la foule, apparemment au hasard. Parmi les nombreuses personnes blessées se trouvaient des enfants.

Des événements comme celui-là ne correspondent pas à l’image que la plupart des médias européens renvoient de l’Argentine actuelle. Lors de la prise de fonctions de Mauricio Macri le 10 décembre dernier, on a plutôt parlé d’une « révolution de la joie » : ballons jaunes, musique festive, et le chien de la famille, Balcarce, sous le fauteuil présidentiel. La presse nationale et internationale a annoncé la fin de la « crispation populiste » et le « retour au monde » sous la férule d’une coalition libérale de centre-droite, post-idéologique et démocratique. Sa grande idole, a déclaré Macri lors d’une interview conjointe du Monde, du Guardian, La Stampa et El País, est Nelson Mandela. Le sarcasme d’une telle affirmation que paraissait ignorer les journalistes présents.

Nous sommes des universitaires spécialisés depuis plusieurs décennies dans l’histoire et la culture argentines. Nous sommes attristés. Préoccupés. Indignés. Depuis la prise de pouvoir de Mauricio Macri, l’Argentine vit dans un climat que l’on ne connaissait sans doute plus depuis la dernière dictature, et, certainement, depuis la crise de 2001–2002. Mettant à profit le congé d’été du Congrès, avec l’excuse de la lutte contre le narco-trafic, le Président a déclaré un état d’urgence dans tout le pays, mesure qui permet l’intervention des Forces Armées dans les affaires de sécurité intérieure. Il est désormais illégal de sortir en rue sans ses papiers d’identité. Même le Mexique n’est pas allé aussi loin pour répondre à une menace supposée du crime organisé. Pourtant, Buenos Aires est, avec Montevideo, la capitale la plus sûre d’Amérique latine.

C’est aussi par décret et en contradiction avec la Constitution que Macri a nommé deux de ses amis comme juges de la Cour Suprême et a annulé la loi anti-monopole relative aux médias, ce qui permet aux plus grands conglomérats de posséder plus de chaînes et de journaux que ce prévoyaient même les règlementations en vigueur durant la dernière dictature. Simultanément, un grand nombre de journalistes critiques ou simplement non alignés sur la politique gouvernementale ont été licenciés, non seulement des chaînes d’Etat mais aussi dans les médias privés, menacés de retrait de publicité officielle.

Dans le même temps, le gouvernement procédait à l’élimination des impôts pour les agro-exportateurs et une dévaluation qui redistribue massivement les revenus vers les secteurs les plus riches. L’Etat lui-même a connu une vague de licenciements qui atteignent les 24 000 travailleurs (et autant dans le secteur privé). Ces licenciements massifs semblent poursuivre un but triple: démanteler les réseaux qui regroupaient les partisans du gouvernement antérieur, donner un message ultra-libéral qui promeut la dérégulation du marché de l’emploi, et finalement insécuriser tous les travailleurs (puisque ces licenciements ne s’expliquent pas toujours par une raison avérée sur le plan professionnel ou idéologique) et ainsi répandre la peur, tactique avérée des régimes autoritaires.

Les structures publiques d’appui à la défense des droits de l’homme ont été particulièrement touchées, tandis que des ex-fonctionnaires suspectés de collaboration dans des crimes contre l’humanité ont été nommés à des charges gouvernementales. Le Président, quant à lui, s’est refusé à recevoir les représentants des organisations des droits de l’homme et des associations des Mères et Grands-Mères de la Place de Mai. Le ministre de la culture de la Ville de Buenos Aires a affirmé que le nombre des disparus de la dernière dictature fut « un mensonge qui s’est construit autour d’une table pour obtenir des subsides ».

Dans ce climat d’intimidation généralisé, on ne s’étonnera pas de la répression policière lors de manifestations de syndicats, de femmes et de groupes indigènes, ni de l’offensive de criminalisation de toute opposition politique. Le point culminant en est l’incarcération de Milagro Sala, activiste indigène et députée du Parlasur. Milagro Sala avait participé à une manifestation pacifique, exigeant une audience au gouverneur Gerardo Morales, allié de Macri, lequel a déclaré illégales les coopératives indigènes de logement et menace de leur retirer tout financement public. Amnesty international, le Parlement européen et Parlasur ont émis des protestations auxquelles la justice provinciale (soumise aux mêmes changements par décret que la justice nationale) a répondu par l’endurcissement des conditions de détention de Sala et l’incarcération d’autres militants.

Le gouvernement de Macri n’est ni de centre ni post-idéologique; il est libéral quant à sa subordination à l’establishment financier transnational. La « nouvelle droite » argentine ressemble à celle qu’on observe en Pologne et en Hongrie: réduction drastique de la liberté de presse, mise sous tutelle du système judiciaire, persécution de ceux qui pensent différemment, répression armée face à ceux qui réagissent. Il n’est pas indifférent de savoir que Mauricio Macri est un ancien président d’un club de football ; il est aussi propriétaire d’un empire lié à la finance et aux médias, ami de juges qui ont réussi à faire oublier diverses causes judiciaires pour des affaires de corruption et d’espionnage illégal de personnes qui furent, entre autres, victimes de l’attentat contre la mutuelle juive AMIA en 1994. En résumé, Macri ne ressemble en rien à Mandela. Ce serait plutôt une espèce de Berlusconi sud-américain: un homme d’affaires qui aime les agences de notation et méprise la démocratie.

En moins de deux mois, le gouvernement de Macri a provoqué une des pires régressions en matière des droits de l’homme en Argentine depuis la fin du régime militaire, en 1983. Il ne s’agit pas de la « révolution de la joie »: il s’agit de la révolution des balles en caoutchouc. Des balles qui visent le processus démocratique en Argentine et dans toute la région.

Face aux totalitarismes, la pression internationale est l’une des rares armes qui nous restent. La situation en Argentine est complexe et parfois difficile à évaluer depuis l’Europe. Dès lors, il est essentiel que nous puissions disposer d’une information complète et fiable. Nous demandons aux journalistes et organes de presse de faire le maximum en ce sens.

Brigitte Adriaensen (Universiteit Nijmegen)

Jens Andermann (Universität Zürich)

Ben Bollig (University of Oxford)

Geneviève Fabry (Université Catholique de Louvain)

Liliana Ruth Feierstein (Humboldt Universität zu Berlin)

Anna Forné (Göteborgs Universitet)

John Kraniauskas (Birkbeck College, University of London)

Emilia Perassi (Università degli Studi di Milano)

Kathrin Sartingen (Universität Wien)

Dardo Scavino (Université de Pau et des Pays de l’Adour)

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