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Billet de blog 8 janvier 2026

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Une culture du compromis

On partira du constat du désordre gouvernemental pour explorer l'horizon politique de la droite : l'asymptotisme. Celui-ci consiste à combiner politique de l'offre, technosolutionnisme et fascisation pour continuer un capitalisme à bout de souffle tout en évitant une crise totale sans pour autant en résoudre les contradictions.

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On peut lire ou entendre, çà et là, que la crise politique en France est due à une absence de culture du compromis parlementaire. Nos voisins, eux, n’auraient pas ces soucis. Sont évidemment blâmés par-là les capricieux français, ces gaulois réfractaires, et surtout les partis de gauche, qui « bordéliseraient » le pays et l’Assemblée en particulier. S’il est vrai que la France n’a plus l’habitude des grandes coalitions parlementaires depuis l’avènement de la Ve République, le constat répété dans les médias mainstream – et parfois ailleurs – n’est pas pertinent.

La crise politique est bien plus profonde qu’un désaccord ou une absence de majorité parlementaire. La montée du fascisme est générale en Europe et en Amérique. L’abstention atteint des sommets partout et même dans les pays aux institutions parlementaires fortes, les coalitions sont fragiles. Le bipartisme anglo-saxon semble, lui aussi, à bout de force. Il suffit de regarder le dernier shutdown du gouvernement étatsunien pour s’en rendre compte. La cause invoquée de partis (de gauche) têtus est bien trop petite par rapport au constat d’un régime à bout de souffle. Le caractère chicanier des français comme cause du désordre est risible à la vue de ce qu’il se passe ailleurs.

Par ailleurs le constat lui-même est plutôt discutable quand on le regarde de plus près. Les marches-pieds du fascisme (les partis macronistes), la droite extrême (LR) et l’extrême-droite (RN), de fait, collaborent depuis près de trois ans maintenant à la destruction du modèle social de ce pays, à sa refondation vers un régime plus impitoyablement capitaliste. La droite républicaine (le PS) leur donne parfois son assentiment pour des gains anecdotiques à la rationalité économique du pays, en dépit du bon sens politique. Qui pourrait nier qu’il y a effectivement une grande compromission des 3/5e du parlement pour continuer le projet néolibéral face à ses pires rejetons ? N’est-ce pas là une grande abnégation pour un bien supérieur? Au final toutes ces forces ont manœuvré pour rendre effectivement impossible un gouvernement de gauche au moment même où celui-ci gagnait les élections législatives.

Peut-être pourrait-on être plus charitable. Les remarques médiatiques sur le manque de culture du compromis concerneraient, du point de vue des éditocrates, l’indiscipline des vrais adultes, des vrais responsables. Il s’agit donc des divers partis de droite et d’extrême-droite qui sont maintenant « républicains ». Il est vrai que leur union dans le projet de destruction sociale a été fragile. Comment expliquer leur désunion ?

L’horizon des libéraux de tout poil et de la droite est de continuer le capitalisme dans toutes ses dimensions envers et contre tout. La contradiction de cet horizon est qu’elle se résume à une fuite en avant. Personne dans ce camp idéologique n’a réellement pour intention de régler les problèmes auxquels font face nos sociétés. Régler ces derniers va contre leurs intérêts personnels directs et de classe. Ensuite cela consisterait à démanteler la structure même du capitalisme contemporain. Enfin le principe même d’une société plus juste et moins cruelle les révulse. De l’autre côté, si les problèmes persistent, leurs effets continuent d’impacter la société. Sans mesures prises pour les contenir ou les résoudre, ils empirent et gagnent en profondeur. Le point limite serait une crise totale, qui doit être évitée à tout prix puisqu’elle signifie la mort du système.

Il y a ici une contradiction évidente. Les différents problèmes engendrés par le capitalisme accélèrent sa crise qui ferait sortir du capitalisme. Cependant, régler ces différents problèmes nécessite de sortir du capitalisme. Il ne semble pas y avoir de salut pour les partisans du statu quo. Une solution théorique existe cependant et je pense que c’est celle qui est prise consciemment ou non par la droite : s’approcher de façon continue, accélérée et indéfinie vers la crise totale sans jamais l’atteindre. Une politique de l’asymptote, en somme. En mathématiques une asymptote est une droite de laquelle la courbe d’une fonction approche sans jamais la toucher lorsque les variables prennent certaines valeurs. La valeur associée à la droite dans cette région devient la limite de la fonction car les deux ne peuvent plus être distinguées. Si on considère notre asymptote comme étant la limite, la crise totale, la courbe représente la trajectoire suivie par notre système économico-politique.

L’asymptotisme est l’horizon politique de la droite et il est dirigé par trois principes. Premièrement, la vague promesse de l’abondance qui consiste, en très gros, à cannibaliser ce qui reste des normes juridiques et sociales de l’économie pour relancer l’activité afin de donner une force motrice au système.[1] Deuxièmement, le technosolutionnisme consiste à faire reculer le point limite en améliorant le rendement de machines utilisées actuellement ou en basculant sur l’usage d’autres ressources. Il va s’agir par exemple de remplacer l’essence par du bio-carburant. Enfin, le dernier moteur a pour but d’incurver la trajectoire pour retarder l’impact, le tassement de la croissance est nécessaire pour accomplir cela. Dès lors tout gain ne peut se faire que par une perte correspondante ailleurs : les bénéfices du capitalisme se partagent dans des mains toujours moins nombreuses. Le problème d’une telle politique est la montée de la contestation populaire car les marges rognées se font sur les programmes sociaux et les salaires. Pour maintenir le cap, le pouvoir se fascise pour étouffer les contestations. La kleptocratie ainsi installée aggrave encore plus les performances économiques et accroît la nécessité de la répression. Fascisation et ralentissement de la croissance, dans le cadre du capitalisme, sont causes et conséquences l’un de l’autre à la fois.

En principe le recul continuel de la limite, l’inflexion de la trajectoire pour la rendre la plus parallèle possible au mur de la crise totale et la redynamisation par la cannibalisation sont censés conjurer éternellement l’impact. Ces trois axes sont intimement liés idéologiquement et techniquement : ils s’alimentent les uns les autres. Par exemple, les changements légaux permettent l’expropriation d’ethnies entières afin d’extraire de leur sous-sol les matériaux nécessaires à des voitures électriques. Il faut bien comprendre aussi, qu’il ne s’agit pas d’abstractions purement théoriques ou légales mais qu’elles sont enracinées dans des nécessités matérielles et donc des actions bien concrètes de destruction et de violence. L’asymptotisme est un cauchemar continué.

Cependant, toutes ces stratégies ne peuvent repousser l’inévitable, car elles sont rattrapées par les mêmes réalités humaines et matérielles qu’elles tentent de conjurer en les brutalisant. J’identifie quatre failles : les luttes internes au projet, l’épuisement politique, l’épuisement des ressources matérielles et l’épuisement des ressources humaines.

Le capitalisme actuel se veut par essence concurrentiel et donc les tenants des différents axes de l’asymptotisme ne voient pas leurs intérêts coïncider au même moment. Les technosolutionnistes de tout poil veulent continuer à avoir des législations très favorables sur les brevets alors même que ces derniers sont menacés par les abondantistes. Les capitaines de la tech veulent pouvoir embaucher des étrangers qualifiés ce qui est contradictoire avec les buts ouvertement affichés de leaders comme Trump. Les exemples sont légions et sont la source de conflits très profonds et très violents dans le camp de la droite. L’art du compromis est donc nécessaire entre ces différentes branches : c’est ainsi qu’il faut comprendre les revirements des partis libéraux d’opposition qui semblent s’aligner avec régularité sur les éléments les plus fascisants des gouvernements occidentaux. Le compromis parlementaire ou politique si ardemment désiré par les médias mainstream consiste à déterminer laquelle des trois jambes du monstre va être favorisée. Cela étant dit, la situation reste précaire et le conflit peut reprendre à chaque instant : d’où ce paradoxe de compromis souples et fins couplés à une instabilité politique jamais vue depuis 1945. Il conduit à un risque d’explosion ou au contraire de paralysie du système politique dans son ensemble.

L’épuisement politique est la deuxième faiblesse de cette fuite en avant. Parce qu’elle est cauchemardesque pour quiconque n’est pas aisé, le soutien politique qu’elle reçoit dans la population est à peu près nul. Mêmes les stratégies d’escamotage de la neutralité réactive[2] et ses niaiseries sur la défense de la république ou de la démocratie n’y suffisent plus. La promesse démocratique n’a jamais été d’abord morale mais a toujours été de pouvoir vivre dignement et humainement. Quand un régime démocratique ne remplit plus cette promesse, les gens s’en détournent. Le fait est que même le fascisme qui jouit de sondages et de votes forts ne pourrait pas réellement mobiliser de soutien populaire. Trump a toutes les peines du monde, par exemple, à conserver une base populaire réelle. Il faut bien sûr se garder d’optimisme : le fascisme ne règne pas par les urnes, il les viole. Retenons néanmoins que leur acceptation par la population reste très fragile.

L’épuisement des ressources est assez évident en lui-même. La planète a des ressources finies. Le technosolutionnisme ne peut en conjurer de nouvelles, seulement s’assurer de désigner de nouvelles parties du monde naturel comme « ressources » et les consommer. Le résultat est une exploitation encore plus draconienne de tout ce qui peut être utilisable à un degré ou à un autre et par corollaire une ruine encore plus absolue des écosystèmes. Le réchauffement climatique va amoindrir la capacité de la Terre à supporter la vie humaine dans ses conditions les plus élémentaires. Les effets combinés de la rareté des ressources et des désordres climatiques ne peuvent manquer de provoquer de graves crises et la guerre des capitalistes entre eux. Une page très sombre de notre histoire est en train de s’écrire.

L’épuisement humain vient du fait que l’exploitation capitaliste dissout le tissu social. La population n’a plus la force ni le temps de se reproduire. Le taux de fécondité décline, la santé recule et le travail s’épuise. La mise en concurrence généralisée, l’atomisation et l’aliénation finissent de détruire les liens sociaux et de saper le moral des peuples. Le capital ne s’auto-reproduit pas, il a encore – et pour toujours – besoin de travail pour s’accumuler. Moins de gens pour aller mourir au fond de tranchées ou de mines, pour s’épuiser dans des plantations ou des usines, moins de gens pour consommer les produits de tout cet acharnement. Le tassement et l’inversion démographiques sont de réels dangers pour le capitalisme qui ne peut tout simplement pas fonctionner sans plus de corps. Le dynamisme de certains pays du Sud fournira du travail pour un temps, avant qu’ils ne soient eux aussi rattrapés par la transition démographique puis la destruction du travail reproducteur.

Dans les faits donc, le triomphe du néolibéralisme sur le globe est une victoire amère. Il inverse presque toutes ses promesses : la paix en guerre, la démocratie en autocratie, l’abondance en ruine et l’humanité en coquille vide. Il n’y a personne qui peut voir la situation actuelle comme étant durable, et en premier lieu les politiques qui s’adonnent à l’asymptotisme avec abandon . Le raidissement fasciste est aussi un aveu de faiblesse, d’échec et de peur devant l’abîme qui s’ouvre.  Les voies de sorties sont plus que jamais la destruction et le désarmement du néolibéralisme et de son cerbère fasciste, mais aussi la sécession de parties entières de la société hors du désordre capitaliste. Nous explorerons les perspectives de la gauche dans un prochain billet.

[1] Je reprends le terme d’abondance directement de ses partisans, tel Ezra Klein aux US et son livre éponyme. Un exemple pris par Erza Klein dans Abondance est celui de détruire les normes de constructions (y compris environnementales et de protection du travail) pour rendre le logement plus abondant et abordable. Il s’agit ni plus ni moins d’un nouvel avatar de la politique de l’offre.

[2] Voir mon précédent billet où je développe ce concept plus en profondeur https://blogs.mediapart.fr/darius-rendt/blog/270324/macron-et-le-neoliberalisme-une-remontee-du-particulier-au-general

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