La Grèce et la Révolution

L’onde de choc de la révolution tunisienne toucha rapidement le  continent européen, en Grèce notamment,  où la situation mûrissait déjà depuis deux ans. Le journal « Les Echos », encore lui, le 28 octobre 2011, avertissait à propos de la Grèce,  « objectivement, les temps sont mûrs pour une révolution ». L’ouverture de la crise révolutionnaire en Grèce démontre que les masses « ne veulent plus vivre comme avant » et « qu’en haut, on ne peut plus gouverner comme avant », selon les mots de Lénine.

Pendant des mois et des mois, les directions syndicales ont multiplié les journées d’action sans lendemains, les grèves de 24h à répétition, les parcours séparés lors des manifestations, sans arriver toutefois à briser la combativité des travailleurs. Au contraire même, ils ont réussi par leur propre mouvement à déborder partiellement le dispositif des appareils, programmé pour canaliser la résistance des masses aux plans de la Troïka (FMI, Commission européenne, BCE-Banque Centrale Européenne).

Une nouvelle fois, l’affirmation du programme de transition a été confirmée : « les lois de l’histoire sont plus fortes que les appareils bureaucratiques ».

Même si c’est dans le cadre des journées d’action des 19 et 20 octobre convoquées par les directions syndicales, vérifiant une fois de plus que dans la première phase de leur soulèvement, les masses se tournent vers leurs organisations traditionnelles, c’est à une véritable marée de grèves et de manifestation auxquelles on assiste : 10 ministères occupés, milliers d’établissements scolaires, transports publics, etc…Toute l’économie est paralysée, un tsunami humain déferle dans Athènes et toutes les grandes villes, les policiers municipaux, les magistrats, tout un pan de l’appareil d’Etat s’associe. Ce mouvement est véritablement politique, les mots d’ordre les plus repris sont significatifs : « prenez votre memorandum  (plan d’austérité imposé par la Troïka) et barrez-vous ! Ouste ! Le « Dehors ! » répondant au « Dégage ! » tunisien. « A bas le FMI, à bas l’Union européenne ! ».

En temps normal, les cadres organisateurs de la classe ouvrière ont tendance à relayer dans les syndicats la politique de leurs partis, mais l’irruption révolutionnaire des masses est venue chambouler tout cela ; une partie importante de ces cadres ouvriers voulant rester fidèles aux aspirations des travailleurs, sont  entrés au moins partiellement en contradiction avec leurs partis.

Quoi de plus nette que cette illustration  dans la rue d’une phrase essentielle du programme de fondation de la Quatrième Internationale : « la crise historique de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire du prolétariat ».Des centaines de milliers de manifestants, rassemblés place Syntagma, faisant le blocus du Parlement et le vote dans ce même Parlement du nouveau plan d’austérité, sous la protection du service d’ordre du KKE, encerclant le Parlement, avant tout pour contenir les masses, parti issu du stalinisme  dont la secrétaire générale expliquait trois jours plus tôt que « l’encerclement et le blocus du Parlement ne signifient en aucun cas empêcher les députés d’y entrer », le journal britannique  The Guardian expliquant « sans la chaine humaine formée autour du Parlement par les militants du très discipliné parti communiste, il est probable que la masse bouillonnante aurait tenté de prendre d’assaut le bâtiment dès le début ».

Le 28 octobre 2011, Papandréou, revenu en Grèce du sommet européen, devait superviser un défilé pour la fête nationale, les gens sont alors descendus  en masse sur le parcours aux cris de « vous êtes des renégats ! », les représentants gouvernementaux, dans les grandes villes, ont dû être évacués par la police.

Après les sommations de Merkel-Sarkozy à Papandréou de retirer son projet de referendum, un gouvernement d’union nationale est mis sur pied.

Parallèlement, s’est développé dans les quartiers  un processus de constitution d’assemblées locales, de comités, prenant en charge la solidarité immédiate en nourriture, médicaments…. Parfois, des municipalités en sont parties prenantes, sous la pression des travailleurs, de la jeunesse, ainsi que d’une fraction importante de la petite bourgeoisie. La grève générale du 28 octobre a ainsi nourri une profonde radicalisation.

Au  début 2012,  plusieurs autre grèves et manifestations de masse auront lieu contre la Troïka, contre l’Eglise orthodoxe accusée de complicité ; ce sont les masses elles-mêmes qui imposeront aux dirigeants syndicaux d’appeler à la grève du jour au lendemain pour le 7 février 2012.

Le syndicat des enseignants du secondaire dira même, le 15 février, « il est évident que la situation ne peut changer que dans un soulèvement général qui aura les caractéristiques d’une grève politique ».

Cette radicalisation s’exprimera aussi sur le terrain électoral, voyant ainsi le Pasok, Parti socialiste de Papandréou, s’effondrer : en mai 2012, le Pasok passe de 44% des suffrages en 2009 à 13,2% ! Puis quelques semaines plus tard, à 8% ! Dans le même temps, Syriza, « coalition de la gauche radicale », par son refus de former ou de participer à un gouvernement dans le cadre du memorandum, passera de 4,6% à près de 17%, puis à 23% !

Même si Syriza maintient pour l’instant sa volonté de rester dans le cadre de l’Union européenne et de l’euro (membre qu’elle est , comme le Front de gauche de Mélenchon, du PGE, Parti de la Gauche Européenne), ce qui est contradictoire, il n’en reste pas moins que son mot  d’ordre « annulation du memorandum » est un point d’appui important. Nul doute qu’un gouvernement rompant avec l’Union européenne et le FMI serait la solution la plus simple, qui recevrait le soutien des travailleurs de toute l’Europe, confrontés aux mêmes plans destructeurs de la Troïka et aux traité MES-TSCG.

La Quatrième Internationale a engagé depuis plusieurs mois la discussion avec de nombreux groupes dont L’Organisation des communistes internationalistes de Grèce (OKDE-Ergatiki Pali) qui a rompu avec le SU il y a quelques années et qui vient d’évoluer sur la question de l’euro et l’Union européenne en prônant une politique de rupture avec ces institutions européennes ; d’autres militants, syndicalistes, posent la perspective de la reconstruction d’un véritable parti ouvrier, s’appuyant sur les syndicats, dans une situation où des milliers de cadres syndicaux s’interrogent.

La peur de la « contagion » est brandie par les uns et les autres pour accélérer la conclusion d’un accord global en Europe , avalisé par tous les gouvernements, de gauche ou de droite, ou de gauche et de droite  à la fois, dans des gouvernement d’union nationale, avec si possible, l’appui  des organisations syndicales, au nom d’un soi-disant « intérêt général ». La crise politique qui déferle dans presque tous les pays, va élargir les «fissures » dont parle Lénine, fissures par lesquelles « le mécontentement  et l’indignation des classes opprimées se frayent un chemin ».

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