Emmanuel Macron, la performance d'un professeur d'élite au top de sa pyramide

La rhétorique du débat national, telle qu'Emmanuel Macron la pratique, est en droite ligne de l'idéologie élitiste installée au pouvoir avec la République En Marche. Nous parlons d'une méritocratie qui oublie de traiter deux corollaires : de combien de méritant.e.s avons-nous besoin, et que deviennent celles et ceux dont le mérite n'est pas suffisant pour “prétendre” occuper une place ?

Macron en professeur © fanceinfo Macron en professeur © fanceinfo

Dans le grand débat national, les prestations d'Emmanuel Macron devant des élu.e.s et des président.e.s d'association sont des cas d'école. Emmanuel Macron est mû par l'obsession d'être le "sachant". Dans son discours, dans son attitude, il veut instituer qu'il “en sait toujours plus que son auditoire sur tous les sujets”. C'est le complexe du professeur de la République, la vision 19ème siècle de l'enseignement, c'est le complexe du premier de la classe, le “ça” du premier de la classe : son poste ne vaut qu'à sa survie au premier rang.

Être supérieur.

Quand Emmanuel Macron prend la parole pour une salve de réponses, il tient une feuille entre ses mains et se tourne vers l'auteur.e de la question. Il adopte alors l'attitude d'un professeur qui rend les copies.

Il commence toujours par dire "Vous avez eu raison de parler de ça...", ou "votre question est légitime...". En fait il commence toujours par donner un bon point. Donner le bon point, c'est flatter l'interlocuteur ou l'interlocutrice mais dans le même temps, sans en avoir l'air, c'est aussi placer la personne en position subalterne. Celui qui attribue le bon point est le supérieur.

Ensuite, il explique que c'est un sujet sur lequel "ils ont déjà travaillé", "qui est en cours", à l'Assemblée, en commission, dans un ministère etc... il se tourne alors vers un ministre présent ou un collaborateur noyé dans la salle pour mettre en évidence une confirmation. Toujours dans un rapport dominant-dominé, le.la ministre-collaborateur dominé.e, acquiesce. Ainsi, Emmanuel Macron réduit à néant l'initiative d'intervention de l'élu.e en expliquant que lui et ses ministres se sont penché.e.s sur la question bien avant d'être interpellé aujourd'hui. Mais bien sûr, l'élu.e a eu raison de poser sa question au président parce qu'il y a peut être des "ajustements à prévoir".

"Ajustement à prévoir", veut dire qu'on ne va rien changer fondamentalement.

Lorsque la corde est trop grosse, lorsqu'un.e élu.e argue d'une preuve qui met en défaut le président, Emmanuel Macron sort une corde encore plus grosse: "Mais de quelle version du rapport parlez-vous là, celui de 2016 ou celui de 2017 ? ... Manifestement vous ne parlez pas de la bonne version, la confusion est là je pense"... chose invérifiable dans l'enceinte, le président botte en touche et renvoie l'élue.e sur son banc. Par la même occasion, il oblige l'assistance à croire qu'il connait mieux les textes que quiconque.

Voilà donc ce que vulgairement (vulgus = le peuple, la foule) les gilets jaunes appellent de l'enfumage, mais qui n'en reste pas moins une opération de communication pour mettre en valeur le président et regagner des points de sondage avant une élection.

Élu de l'élite.

Au cours de tous ses "shows" (ce sont biens les siens) diffusés sur quatre chaînes d'information, Emmanuel Macron utilise cette même rhétorique. Et finalement le sujet et l'auditoire importent peu, le sens subliminal est toujours le même : je suis le savoir, vous êtes les exécutant.e.s que la République m'a donné.e.s et dont je suis responsable. Sous cette toute puissance du savoir et de l'intelligence, vous êtes à ma disposition. Parmi l'élite, je suis l'élite, je suis l'élu de l'élite.

Après la droite décomplexée, nous avons au pouvoir à une élite décomplexée. Les (vraies/fausses) "petites phrases" découpées du président qui font l'actualité depuis des mois peuvent être relues à travers ce prisme, cela ne fera que confirmer la hautaine considération d'un pouvoir obnubilé de lui-même, cela confirmera finalement que le président s'assume bien comme tel, membre d'une élite décomplexée.

Il ne faut pas croire qu'Emmanuel Macron est une exception. Le président est sur la plus haute marche des institutions républicaines, en cela il est le plus visible et le plus scruté. Mais vous retrouvez les mêmes esprits, les mêmes mentalités, le même intellectualisme, c'est à dire l'intelligence comme facteur du pouvoir, à tous les étages intermédiaires du pouvoir, qu'il soit exécutif ou législatif, aux têtes de toutes les grandes compagnies, aux têtes des partis politiques les plus populaires, aux têtes des officines les plus puissantes et les plus discrètes. Si bien que nous pouvons affirmer qu'aujourd'hui, l'intellectualisme façonne toutes les pyramides du pouvoir.

La pyramide n'émerge pas, elles se creuse.

Ne faisons pas l'erreur non plus de nous arrêter à cette superficialité. S'il y a un domaine dans lequel le ruissellement est à l'œuvre, ce serait bien celui de l'esprit. L'intellectualisme pare les élites et les qualifie de “méritantes”, l'intellectualisme habille tous les étages des pouvoirs, il est un ruissellement, pas le ruissellement supposé comme mécanisme naturel de répartition des richesses, pas le ruissellement dont certains économistes et certains politiques nous vantent les vertus à l'envi, mais un ruissellement doctrinaire qui habille la méritocratie.

Dans le réseau national, nombres d'entreprises petites ou grandes et nombre d'administrations sont organisées par ce paradigme de l'intellectualisme, l'intelligence comme fluide porteur des compétences et des performances, les deux concepts chéris de l'entreprise. Ce fluide structure l'entreprise, la parcourt, l'irrigue et, par érosion, façonne la pyramide du pouvoir. Les plus hardi.e.s montent au sommet tandis que les plus faibles descendent vers la base jusqu'à l'exclusion. Ma métaphore n'est pas innocente. Il ne faut pas croire que nos organisations sociales et politiques émergent du néant. Elles n'émergent pas, elles se creusent par érosion, elles poussent et refoulent à leurs pieds les indésiré.e.s, elles érodent, parfois jusqu'à l'épuisement professionnel.

Ce processus d'érosion n'est pas exclusif aux politiques et aux professionnel.le.s, il est en action depuis l'école, depuis le primaire jusqu'à l'université car il n'y a pas meilleure assise pour l'intellectualisme que l'éducation et l'enseignement.

L'enseignement sous l'égide du classement.

Nos systèmes d'enseignement et d'éducation classent les individus selon une brillance, selon une capacité à redire des savoirs acquis et reconnus, à remplir des formules, formules de plus en plus binaires à l'apogée du QCM, les Questions à Corrections Mécaniques. Nous formons des élèves félicités pour leur obéissance, leur mesure, leur classement, leur auto-positionnement, leur auto-réponse et leur auto-censure. Apprendre n'est pas la question des administrateurs de l'enseignement, car apprendre n'est plus la faculté de redire un savoir. Aujourd'hui, les savoirs sont à portée de main, un simple ordinateur ou un simple smartphone ouvre les savoirs du monde entier et permet le partage, source inépuisable de savoirs et d'apprentissages. L'enjeu n'est plus de savoir dire un savoir, l'informatique le fait mieux que quiconque. L'enjeu est de savoir utiliser les savoirs et de savoir apprendre les nouveaux savoirs.

L'enseignement républicain a toujours été placé sous l'égide du classement, être classé.e dans les meilleur.e.s, pour une meilleure future place, être en-tête, être vu.e, être reconnu.e. La quête du meilleur classement s'est même emparée des établissements d'enseignement. Ils se battent pour attirer les meilleur.e.s étudiant.e.s, ils se battent pour le classement des meilleures écoles maternelles et primaires, des meilleurs collèges et lycées, des meilleures grandes écoles de la nation et des meilleures universités, autant de classements et signes de distinction recherchés qui se prolongent dans la vie professionnelle avec le classement des entreprises pour la meilleure carrière, le classement des villes pour le mieux vivre, mais aussi le classement des meilleurs hôpitaux pour les meilleurs soins... A quand le classement des meilleurs cimetières ?

Faire briller les meilleures places.

Le classement, implicitement, pose deux questions :

  • De combien de premiers ou de premières avons-nous besoin ?
  • En quoi un classement permet-il de déterminer une faculté à la bonne utilisation d'un savoir ?

Ne pas répondre à ces questions, c'est emmener des garnisons de citoyens et de citoyennes à l'abattoir.

Le classement est le carburant de la méritocratie. A l'occasion de son débat national, qui tourne à la conférence du professeur Macron, le Président l'a rappelé aujourd'hui même devant un parterre de jeunes en Saône et Loire : “L'école de la République est méritocratique.[...] Quand on réussit des concours méritocratiques, on a accès aux meilleures formations du pays en étant payé.e.s. Les grandes écoles d'état ne sont pas sélectives d'un point de vue financier”. C'est dit (relisez la vidéo), et donc Emmanuel Macron dit en creux qu'il n'y a pas de place pour tout le monde, c'est le principe même du concours. Il occulte ici les travers d'une sélectivité toujours plus grande qui introduit des phases pré-sélectives avec des classes préparatoires, ou, comme en médecine, avec des formations payantes privées chères qui sont quasi-indispensables à la réussite aux concours publiques.

Alors que les classements par la compétence et la performance sont bousculés par la foule des prétendant.e.s, une nouvelle tendance émerge drainée par le quatrième pouvoir : le pouvoir des media et la société de communication qui le porte. La nouvelle tendance est l'art oratoire, ou l'éloquence. Cette mode émerge en tous points des cycles de l'enseignement supérieur. L'art oratoire est devenu un bagage nécessaire pour briller aux meilleures places, ou plutôt pour faire briller les meilleures places. Quelle évidence ! Et oui, les timides, les maladroit.e.s, les bafouilleurs et bafouilleuses, les introverti.e.s, les muet.te.s auront le droit d'être des grand.e.s savant.e.s, des grand.e.s humanistes ou des grand.e.s fonctionnaires, mais sans l'art oratoire, ils ou elles ne seront que peu de chose, ils ou elles seront rétrogradé.e.s aux places subalternes, ... s'il en reste.

L'art oratoire ne se limite pas aux cours et concours ad hoc organisés dans les universités. Il prévaut dans l'exercice des réseaux sociaux, dans la presse, sur les chaînes de vidéos en ligne où se déversent des vagues de reportages, des marées de sketches et des tsunamis de tutoriels. L'ensemble des outils de communication sont envahis par l'éloquence et l'éloquence devient acteur dans la hiérarchie de l'information. L'information la plus partagée l'est au format buzz, néologisme, mi-mot, mi-onomatopée, un format qui frappe et qui dans sa diffusion ne s'embarrasse plus du détails des arguments, des fioritures de la construction. Le support média internet a réformé l'information et porté l'art oratoire au rang d'une indispensable compétence. Lorsque l'éloquence fait défaut à l'orateur, elle est fabriquée grâce au montage vidéo de style “Bref” rendu populaire par la série éponyme de Kyan Khojandi, et devenu figure plébiscitée.

Avec ou sans éloquence, pour réussir dans leurs études, ceux qui n'ont pas les moyens, moyens familiaux et socio-culturels, moyens économiques et financiers (le financier n'est pas l'économique) et surtout ceux qui n'ont simplement pas les facultés d'apprendre ou de redire les savoirs, sortent rapidement par des voies de garage. Quant aux autres, les meilleurs éléments, adhérents de l'intellectualisme, remontent les marches du pouvoir et de la richesse, plus ou moins vite en fonction de l'argent, de l'entregent et de l'habileté. Ceci composera leur "mérite". En s'installant ils défendent les mécanismes qui les ont promus, au premier rang desquels, l'intellectualisme et la méritocratie.

Les mérites d'LREM.

C'est ainsi que nous avons vu débarquer dans les rangs d'LREM, sous la férule d'Emmanuel Macron, les pur.e.s représentant.e.s de cette nouvelle société élitiste et méritante. Il faut dire que, pour les besoins des législatives il fallait du nombre. Le débauchage de quelques élites politiques ne suffisait pas. Alors se sont ouvertes les vannes de l'osmose pour cette "société civile" naturellement filtrée. Une "société civile" que l'on pourrait, de fait, plutôt qualifier "d'armée de réservistes" et qui, comme un seul homme ou comme une seule femme, applique à la lettre la défense du système qui la récompense. Les représentant.e.s LREM m'apparaissent comme des caricatures de "premier.e de la classe". Et moi, qui suit quinquagénaire, je me souviens que le premier reproche que je faisais aux premier.e.s de ma classe était leurs excès de rigueur, d'intransigeance et d'obéissance.

Ils ou elles ont réussi dans les grandes entreprises... Et comment ! Prenons un exemple. Au hasard... une femme de ma génération... Muriel Pénicaud. Oui, je sais, ce n'est pas très fair-play. Je ne sais pas si elle était première de sa classe, je lance le pari. Mais tout de même son cas est un brin symptomatique. Pour la ménager, je ne ferai que survoler son cas, les détails sont accessibles dans beaucoup de journaux sur internet.

Muriel Pénicaud, Directrice des Ressources Humaines chez Danone, reçoit à ce titre, en cadeau de ses états de service, de la part du groupe, un petit paquet de stock options ; un gage pour aussi lui faire comprendre à qui elle doit le respect. Pour rappel, une stock option est un droit d'acheter une action à un prix défini, mais que tu n'es pas obligé de payer. C'est juste quand tu la vends que tu dois la payer. Comme ça, si quand tu la vends elle vaut plus cher que quand on te la donnée, ça veut déjà dire que t'es pas trop bête, et alors tu l'achètes “en même temps” que tu la vends et “en même temps”, tu encaisses la différence, appelée la plus-value.

Au sein du groupe Danone, stocks options en poche, Muriel Pénicaud œuvre pour un petit plan de licenciement, 900 emplois en Europe, 230 en France ! Paf ! L'annonce du plan fait bondir l'action Danone en bourse, donc la valeur de la stock option. Fière de sa réussite, deux mois après l'annonce du plan et le départ en flèche de l'action, et avec beaucoup de mérite, Muriel Pénicaud achète et revend ses stock options... et empoche une plus-value 1,13 millions d'euros. Oui, on ne parle pas de biscottes là!

La même personne, Muriel Pénicaud, pour ne pas oublier de qui nous parlons, très méritante, est appelée ensuite au gouvernement comme Ministre du ... Travail. Comme emblème sublime de la morale de notre République, le journal qui a révélé les mérites de Muriel Pénicaud est aujourd'hui ... en liquidation judiciaire. Il s'agit de l'Humanité. En République, la presse d'opinion paie moins que le yaourt.

Aucune morale !

Nous comprenons bien avec l'exemple de Muriel Pénicaud que la performance et le mérite ne concernent en rien la moralité. La vraie performance et le vrai mérite se mesure aux bénéfices que l'on apporte à ses supérieur.e.s. La priorité du cadre est de toujours respecter la hiérarchie au sein de laquelle il se trouve, une hiérarchie qui l'a placé ou promu. Si bien que, le souci d'un cadre n'est plus de bien faire son travail, mais de bien faire ce que sa hiérarchie lui demande, et surtout de le faire savoir, de le défendre en utilisant tous les artifices de la représentation, l'éloquence en particulier. Faire savoir qu'il a bien fait ce qui a été demandé, même si il ment effrontément ou s'il omet de dire ou s'il dissimule.

Car, pour reprendre l'exemple de Muriel Pénicaud, est-ce vraiment la suppression de 900 emplois qui a fait monter l'action Danone ? Non, c'est l'annonce de la suppression d'emplois. Et si par malheur le plan de licenciement ne pouvait être exécuté comme prévu, de brillants orateurs et de bons manipulateurs de chiffres et de tableaux pourront défendre le contraire en assemblée générale devant les actionnaires et offrir ainsi le beau spectacle annoncé non du plan de licenciement mais du “plan social”. Et c'est là le seul endroit où intervient la morale, une morale choisie, une morale au service du camp choisi par l'orateur. L'affect n'existe pas, il se fabrique et donne naissance à la novlangue révélée par George Orwell dans son futur de 1984, la novlangue qui convertit, pour les média, pour le spectacle, l'action de licenciement en une action sociale.

Aujourd'hui le spectacle est devenu partie prenante du fonctionnement de l'entreprise et des institutions. Mais,... j'entends à l'instant le maire LREM d'Autun annoncer que le grand débat d'Etang-sur-Arroux avec Emmanuel Macron et cinq de ses ministres (youpi!) "sera un grand cours d'éducation civique pour tous ces jeunes de Saône et Loire et que peut être cela changera leur destin" ... Le chef de la méritocratie, Emmanuel Macron, en professeur de la République dans un spectacle inoubliable. Et Muriel Pénicaud est présente, chouette ! Vraiment il n'y a aucune morale... Pauvres jeunes, je plains déjà les plus méritants et les plus éloquents d'entre eux ou d'entre elles qui vont se faire draguer.

 

 

P.S : Après la conférence de Macron d'aujourd'hui, je tiens le sujet de mon prochain article, ... et oui, il y a de la matière, j'ai du boulot. A bientôt.


 

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