Emmanuel Macron confond la France et l’État pour déstabiliser la voix du peuple

Dans le grand débat « en ligne », très vite, l'internaute est coincé.e dans une question insidieuse qui n’offre qu’un sens de réponse. Il faudrait une overdose de bienveillance pour ne pas y voir une manipulation de la pensée qui produira une confusion collective. Cet article traite une des questions en exemple de cette thèse, la première question (sic!) du thème fiscalité.

La question reformulée © David Affagard La question reformulée © David Affagard

Si vous vous rendez sur le site web du « grand débat », par curiosité et, ou, par civisme, vous ne serez pas surpris.e de découvrir en préambule la lettre qu’Emmanuel Macron a adressé à ses chers et chères compatriotes. Vous ne serez pas surpris.e de découvrir une organisation autour des quatre thèmes posés par le Président contenant chacun, comme sa lettre les avait introduits, les différents sujets de dissertation distribués aux candidats.

La petite surprise, si elle en est une, arrive dans les strates plus fines.

Si vous choisissez de « répondre rapidement aux questions », vous serez en charge de remplir un QCM (Question à Choix Multiples) sur l’un des quatre thèmes choisis. Et là, le bât blesse. La première question contient une erreur.

Je suis dans le thème « Fiscalité et dépenses publiques ».

Au passage, je m’étonne ici de trouver un rapprochement de fait entre la fiscalité et les dépenses publiques, comme si l'un était le contraire de l'autre. Si la discussion est « sans tabou », comme nous l’a enseigné Monsieur le Président, pourquoi établir un rapport de causalité entre la fiscalité et les dépenses publiques ? À l’échelle d’un ménage par exemple, cela reviendrait à établir une causalité entre les métiers des parents et les dépenses du ménage. Quelle relation y a t’il entre comment nous dépensons l’argent public et et comment nous le collectons ou comment nous le gagnons ? Aucun. En conséquence comment ne pas interpréter que le rapprochement fait dans ce titre n’ait que vocation à diriger la discussion sur l’équilibre entre le volume de l’argent collecté par l’impôt et le volume des dépenses publiques. Comment ne pas voir que notre attention est fléchée vers les quantités plutôt que vers les qualités. La suite ne fait qu’alimenter ce doute.

La suite est la première question du QCM. Que je retranscris ici.

"Afin de réduire le déficit public de la France qui dépense plus qu'elle ne gagne, pensez-vous qu'il faut avant tout : ..."

Oui, la question contient une affirmation... , qui plus est, discutable.

La France « dépense plus qu’elle ne gagne ».

?

Je ne suis pas un expert en économie, mais il me semble que, si tel était le cas, la France aurait un PIB négatif (Produit Intérieur Brut négatif, ce qui d’après les experts ne peut se produire dans aucun pays... vaste débat). Or le PIB de la France était 7ème au rang mondial en 2017, positif à 2 583,56 milliards de dollars US (Source Wikipédia).

Si la France dépensait plus qu'elle ne gagne, je ne serai pas là à écrire mon billet et vous ne seriez pas là à le lire.

L'affirmation introduite par cette question est fausse. La France gagne plus qu’elle ne dépense.

Voilà une phrase encourageante et positive. Prenons le temps de la savourer.

 

Savourez

 

La France gagne plus qu’elle ne dépense.

 

On se sent beaucoup mieux.

Il convient d’avoir l’esprit clair sur ce point avant de s’interroger sur le fonctionnement de l’impôt et le fonctionnement de la dépense des services publics.

Alors pourquoi introduire cette fausse affirmation dans cette question QCM ?

Parce qu’utiliser le bon terme mettrait à mal un gouvernement. La bonne affirmation est « l’État dépense plus qu’il ne gagne ». Vous conviendrez que ce n’est pas tout à fait la même chose.

Remplacer « l’État » par « la France » permet de dédouaner le gouvernement, de placer un filtre. Si c'est la France qui dépense trop, c'est le citoyen qui est en faute. Si c'est l'État qui dépense trop, la faute n'est plus la même. S’il est vrai qu’un gouvernement ne saurait porter les responsabilités de tous les français, son mandat est bien d’être en complète responsabilité du bon fonctionnement de l’État au premier chef de son équilibre budgétaire.

Si maintenant je considère la question QCM ainsi révisée :

"Afin de réduire le déficit public de l’État qui dépense plus qu'il ne gagne, pensez-vous qu'il faut avant tout : …"

Et oui. C'est pas la même. Nous comprenons bien dans cette phrase que notre France est dotée d’un État, service public, qui se doit de bien fonctionner. Pour fonctionner il lui faut des moyens. Sans moyens il n’y aurait pas de bon fonctionnement. La France peut choisir de donner les moyens à son État pour bien fonctionner, c'est un choix politique.

Le bon fonctionnement de l’État, voire une très bonne performance de l’État, permet à un pays comme la France d’avoir :

  • des bonnes infrastructures économiques pour permettre aux entreprises de se développer,
  • des bonnes infrastructures éducatives et culturelles pour permettre aux individus de s’épanouir et de trouver leur place dans la société,
  • d’accueillir des ressortissants étrangers et de créer des échanges pacifiques et nourrissants pour les peuples,
  • d’agir sur les grands paramètres économiques du pays lorsque le pays doit défendre des causes vitales, comme aujourd’hui la transition écologique,

… je vous laisse le soin d’imaginer par vous-mêmes les autres bienfaits qu’un État peut apporter à son pays. Chacun de nous en est capable.

À notre débat, il ne serait pas simpliste de limiter les dépenses de l’État au coût du secteur public et de ses administrations. Par contre ce serait une erreur de considérer les recettes de l’État aux seuls faits de l’impôt. L’impôt ne constitue que la trésorerie du portefeuille de l’État, il ne constitue pas son capital.

Le capital de l’État, c’est la France. Oui.

Le capital de l’État c’est la qualité de ses infrastructures, le bon climat social, la liberté, l’égalité et la fraternité. Le capital de l’État, c’est son peuple. Au plan économique, le capital permet à l’État d’attirer en France des investisseurs et d’emprunter dans de bonnes conditions sur les marchés financiers.

L’impôt moissonne ce que l’État est en mesure de produire grâce à son capital.

J’entends certains ergoter que toutes les dépenses et recettes ne passent pas par l’État ou l’impôt. Par exemple les caisses sociales (retraite, sécurité sociale et chômage). Mais en face des dépenses sociales il y a des cotisations. La cotisation diffère de l’impôt parce qu'elle concède des droits au citoyen. Mais tout comme l'impôt elle participe au fondement des équilibres sociaux et économiques, et tout comme l'impôt, elles sont bien légiférées par le même gouvernement dans une recherche d'équilibre ou de déséquilibre voulu et maitrisé à travers des choix politiques.

Dans cette perspective, il est clair que le « comment » de l’impôt, adossé au « comment » des cotisations, est bien plus essentiel que le « combien ». À en juger les réponses que nous propose de cocher Emmanuel Macron dans son formulaire QCM :

  • Réduire la dépense publique,
  • Augmenter les impôts,
  • Faire les deux en même temps,
  • Je ne sais pas,

(même pas de case « Autre »), ... comprenez qu'il ne nous donne pas le choix.

 

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