EnR : Les investissements de la filière hydraulique financent le nucléaire

Les barrages hydrauliques français, qui, aujourd’hui, appartiennent à l’entreprise de secteur public EDF, sont mis en vente sur décision du gouvernement. Avec ce tour de passe-passe, c'est 14 ans d'investissement sur la filière hydraulique renouvelable qui seront reconvertis en liquidités pour le nucléaire. Ce texte est un lettre ouverte à Emmanuel Macron, Président de la République.

 © David Affagard © David Affagard

Monsieur le Président,

J’ai appris par inadvertance sur les réseaux de l’internet que des barrages hydrauliques, qui, aujourd’hui, appartiennent à l’entreprise de secteur public EDF, seront mis en vente prochainement sur décision de votre gouvernement.

Dans le contexte actuel où l’eau est une ressource hautement stratégique pour l’humanité, où l’énergie électrique d’origine hydraulique est une variable souple et stratégique dans l’équilibrage du réseau électrique national, où la gestion du niveau des rivières orchestrée par les grands barrages est hautement stratégique pour l’irrigation du territoire et en particulier pour le bon refroidissement des centrales nucléaires, en tant que citoyen, pour permettre à mon pays de conserver la maitrise de ses énergies et de ses ressources, je désire me porter acquéreur de tout ou partie des barrages hydrauliques que vous proposez à la vente.

Bien sûr, je préfèrerais que mon pays s’organise pour se porter acquéreur par le biais des collectivités locales, des régions et de la souscription publique, et je ne désespère pas qu’un mouvement s’organise pour faire que nos grands barrages restent sous couvert d’une gestion publique, libre, collective et citoyenne.

Mais je suis au regret de constater qu’en l’état, ça ne sera pas avec votre aide. Ceci me chagrine car je sais que vous avez à votre disposition des moyens médiatiques importants pour sensibiliser les françaises et les français ; j’aurais aimé profiter de votre entregent et de votre position dominante. Sans aller jusqu’aux couvertures de « Voici » ou de « Paris Match », j’aurais apprécié, par exemple, que vous posiez la question dans votre formulaire du grand débat au thème « Transition écologique ». Il me semble qu’il y a un rapport, peut-être un peu lointain selon vous, entre la gestion des grands barrages hydrauliques et la transition écologique. Je vous rappelle (mais je sais que ces points ne vous ont pas échappé) que l’hydraulique est la première source d’électricité 100 % renouvelable avec 70 % de la production, la source d’électricité la moins chère et la moins coûteuse au plan environnemental, même si nous pouvons déplorer les déséquilibres des écosystèmes que leur construction a coûté, et que les sites de production hydraulique sont hautement rentables.

Sur le sujet qui nous préoccupe (je me permets de dire « nous » parce que je devine qu’il vous préoccupe), nous parlons d’investissements publics, historiques, qui constituent un patrimoine financé et rentabilisé sur de longues années par nos parents et grands-parents. Nous parlons de grandes opérations nationales d’aménagement du territoire que votre gouvernement, pour le compte de l’État, capital social de la France, met en vente au plus offrant sur un marché mondialisé. Même si j’ai voté pour vous tout en ne votant pas pour vous, puisque j’ai voté, pour faire barrage (sic), contre un parti autoritaire et féodal qui vous mettait en lumière dans un second tour qualifié par certaines mauvaises langues de peste contre le choléra, je considère que vous et votre gouvernement ne sont pas en droit de décider de la vente des grands barrages publics sans en référer au suffrage universel des propriétaires.

Je vous ai entendu dans les média déclarer votre méfiance envers le référendum d’initiative citoyenne, soulignant le danger de voter tout et son contraire ou de destituer trop rapidement les personnes fraîchement élues. Alors, pour vous aider, je vous offre ici mon conseil : sans le qualifier "d'initiative citoyenne", utilisez le référendum dans un contexte qui ne vous sera reproché par personne sur l'échiquier politique, associatif ou social.

Si, en 2014, alors ministre de l’Économie, vous et le gouvernement de François Hollande, aviez eu recours au référendum pour décider de la vente de 49,9 % du capital de l’aéroport de Toulouse-Blagnac, cinq ans après, suite au départ des investisseurs qui ont ponctionné les liquidités de l’entreprise, le désastre financier, économique et social de cette opération, ne serait pas affiché à votre passif.

Je sens, à vous écrire là, que je m’égare et me distrais, mais vous savez c’est l’émotion, on n’a pas souvent l’occasion de vous parler comme ça… à un Président.

Avant de conclure, et pour me recentrer sur notre sujet, je me permets de vous soumettre un étonnement particulier. Suite au lancement du projet de rénovation du patrimoine hydraulique d'EDF, et depuis 2007, la Commission de Régulation de l’Énergie relate l’augmentation significative des investissements d’infrastructure dans le parc hydraulique français. De 2006 à 2020, ce sont 3 programmes d’investissement qui seront conduits en se recouvrant. Ces lourds investissements, tant en maintenance qu’en rénovation ou en nouveaux projets, sont amortis sur des longues périodes d’exploitation pour financer les intérêts directs mais aussi les intérêts intercalaires. Est-ce judicieux de vendre aujourd’hui un parc rentable alors que la France a fortement investi sur cette filière ces dernières années ? Qui profitera de l’exploitation de nos investissements ?

Mais surtout, les investissements fléchés sur la filière hydraulique au nom des énergies renouvelables et de la Transition Écologique, entre 2006 et 2020, se trouveront, après la vente du parc, convertis en liquidités au service de la filière nucléaire d’EDF. Simple, basique, mais parfaitement scandaleux.

Pour en revenir finalement à mon intention, je vous prie, Monsieur le Président, de me faire connaître, par la voie qui vous sera agréable, vos meilleures conditions pour les grands barrages que vous offrez sur le marché. Si toutefois, vous êtes en capacité d’offrir des conditions de vente particulières et avantageuses à un collectif citoyen, je pourrais envisager de réviser le degré de ma considération envers votre législature.

Bien cordialement,

David Affagard

 

 

P.S. : Voici quelques sources, publications et d'analyses sur le sujet

  1. "Privatisation des barrages français: un acte de haute trahison", par Bertrand Rouzies
  2. "Scandale de la privatisation des barrages : une retenue sur le bon sens", par Pierre Gilbert
  3. Site de la Commission de Régulation de l'Énergie
  4. La communication d'EDF sur la rénovation de son parc hydraulique

 

 

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