Le rêve de Cassandre

La liberté d'expression est en danger en Espagne. Cassandra est une fille espagnole qui vient d'être condamnée à un an de prison pour avoir fait –selon la décision judiciaire– l’apologie du terrorisme. Ces condamnations résultent de la publication sur Twitter de quelques blagues où elle se moquait de Carrero Blanco, un des derniers présidents du gouvernement espagnol sous la dictature de Franco.

           À Cassandre les dieux lui ont donné le don de voir l’avenir. Elle était capable de prédire les tragédies qui allaient arriver, mais pas de les empêcher. Plusieurs la prenaient pour une folle et l’ont enfermée. Cependant, c’était l’impuissance et l’enfermement qui l’ont rendue définitivement folle.

            Le cas de la Cassandra de notre histoire n’est pas très différent. Cassandra a 21 ans, elle est espagnole et étudiante en Histoire à l’Université de Murcie. Elle n’a pas le don de voir l’avenir, peut-être parce qu’ils l’ont volé, l’avenir. Sans doute notre Cassandra aurait eu besoin d’un don pour voir un passé qui ne passe pas – un passé qui, en Espagne, continue de vivre dans le présent –, afin de protéger son futur. Cassandra a été condamnée à un an de prison pour avoir fait – selon la décision judiciaire – l’apologie du terrorisme, mais également à sept ans d’incapacité légale de travailler dans le secteur public. Ces condamnations résultent de la publication sur Twitter de quelques blagues où elle se moquait de Carrero Blanco, un des derniers présidents du gouvernement espagnol sous la dictature de Franco.  Étant donné que Cassandra n’a pas de casier judiciaire elle n’ira pas en prison, comme c’est généralement le cas pour la plupart des sentences inferieures à deux ans.  Néanmoins, l’incapacité légale qui lui interdit de travailler dans le secteur public est une véritable tragédie pour Cassandra, car elle ne pourra pas développer sa profession d’enseignante – elle ne pourra pas se présenter à un concours pour accéder à une fonction publique – suite à cette condamnation. 

            Carrero Blanco, homme de confiance de Franco, a succédé au dictateur comme président du gouvernement en juin 1973. Son mandat a duré à peine six mois, car il est mort le 20 décembre 1973 à cause d’un attentat perpétré par l’ETA. Une bombe a explosé dans sa voiture et la déflagration a littéralement fait voler le dirigeant franquiste. Cela a d’ailleurs inauguré en Espagne une riche tradition de blagues sur le vol de Carrero Blanco. Tout le monde, en Espagne, en connaît au moins une demi-douzaine, mais il semble désormais que les raconter sera interdit, comme le démontre la condamnation de Cassandra.

             Cependant, ceci n’est pas un cas isolé et ces derniers mois, l’Espagne en a connu d’autres. Nous allons présenter trois cas bien connus. D’abord, le chanteur de Def con Dos, groupe de rap-métal espagnol, a été également condamné à un an de prison pour avoir publié quelques tweets qui, selon l’appareil juridique espagnol, constituaient une preuve d’exaltation du terrorisme et d’humiliation des victimes. Ensuite, un autre cas bien connu est celui des « titiriteros », c’est-à-dire des marionnettistes. En effet, leur spectacle dans un quartier populaire de Madrid, pendant les fêtes de la ville, a été interrompu par la police après la dénonciation d’un père qui disait que la performance faisait l’apologie du terrorisme ; les marionnettistes ont passé cinq nuits en prison pour une fiction qu’aucun juge n’avait vue. Enfin, le troisième, s’il n’était pas aussi triste, aurait pu paraître drôle : Joan Coma, un homme politique de la CUP (Candidatura d’Unitat Popular), parti de la gauche indépendantiste catalane, a été jugé pour l’utilisation d’une métaphore pendant un discours en séance plénière. Coma a dit, en parlant de son projet légitime de changement des institutions afin de conquérir l’indépendance de la Catalogne, qu’ « on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ». Lors du jugement, le procureur lui a demandé d’expliquer le sens de la métaphore, et si « casser des œufs » impliquait l’usage de la violence et si l’omelette était le cadre constitutionnel espagnol. Très drôle, très triste.    

            En Espagne, il y a un problème avec la liberté d’expression. L’actuel gouvernement utilise en effet la loi pour réprimer les discours dissidents. Or, toute forme de dissidence politique est qualifiée de terrorisme, d’exaltation du terrorisme ou d’apologie du terrorisme, de sorte que les manifestations qui se sont déroulées en Espagne pendant les dernières années ont été qualifiées de la même manière et particulièrement avec le mouvement des indignés ou 15-M de 2011. Le romancier Manuel Vázquez Montalbán disait, tout en critiquant la nouvelle position confortable des intellectuels espagnols après le franquisme, que « contre Franco on vivait mieux » ; il semblerait que la droite espagnole vivait mieux contre l’ETA, car jusqu’au moment où les terroristes ont annoncé qu’ils déposaient les armes (octobre 2011), les délits d’exaltation du terrorisme ont augmenté. Les chiffres sont très éloquents : en 2009, il y a eu six condamnés pour exaltation du terrorisme, tandis qu’en 2014 il y a eu le même nombre de condamnés, mais dix-neuf personnes en plus ont été jugées. Quand l’ETA a cessé d’exister, la droite espagnole a dû l’inventer.

            La liberté d’expression est en danger dans toute l’Europe, notamment avec l’ascension au pouvoir des partis post-fascistes, comme les désigne Enzo Traverso dans son livre Les nouveaux visages du fascisme (Textuel, 2017). Cependant, contrairement aux autres pays d’Europe, l’Espagne n’a pas connu l’apparition d’un parti d’extrême droite similaire à celui de Le Pen qui aurait pu mettre en danger le droit à la liberté d’expression, car au sein de la droite espagnole subsistent encore les fantômes du fascisme. Il n’existe pas de post-fascisme où le fascisme est encore vivant. Ceci constitue l’unique explication pour comprendre comment aujourd’hui les rêves d’une fille de 21 ans sont compromis pour avoir raconté, sur ses réseaux sociaux, des blagues à propos d’un franquiste comme Carrero Blanco. Peut-être que le franquisme – le fascisme espagnol, il faut le dire explicitement – n’est pas encore mort et que dans les institutions démocratiques espagnoles habitent plus que des spectres du franquisme.

           Walter Benjamin disait, dans ses Thèses sur le concept d’histoire, que nous ne serons pas à l’abri si l’ennemi reste victorieux. Si après la mort de Franco – et de Carrero Blanco – et après la fin de la dictature franquiste, il n’est pas possible d’en rire (mais également de remettre en question la manière dont le franquisme habite encore les institutions démocratiques en Espagne), alors, tout en citant Benjamin, ceci signifie que « l’ennemi n’a pas encore fini de triompher ».

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