Arts : Body Double, les remakes de Brice Dellsperger

Brice Dellsperger affole les sens de celui ou celle qui a, ne serait-ce qu'une fois, pris le plaisir de s’engouffrer dans une salle obscure. Depuis 1995, cet artiste se livre à une relecture obstinée, obsessionnelle, de films plus ou moins reconnaissables, en tout ou par extraits. Sous l’intitulé générique de Body Double, il met à sac les poncifs du cinéma dans un étourdissant mélange des genres.

Body Double 29 © Brice Dellsperger - Courtesy Air de Paris, Paris Body Double 29 © Brice Dellsperger - Courtesy Air de Paris, Paris

[février 2003]

Avec ses «remakes dégonflés» de Brian De Palma, Stanley Kubrick, Georges Lucas, David Lynch, Gus Van Sant ou encore Andrej Zulawski, Brice Dellsperger puise dans l’imaginaire cinéphile pour reconstituer des films séquence par séquence, plan par plan, dans leur intégralité ou par extraits, en s'attachant à en conserver la bande-son. «Mon intérêt pour le cinéma et la décision d’en faire la principale référence de mon travail remonte à l'époque où j'étais encore étudiant à la Villa Arson à Nice*. Je dois dire que j'étais vraiment fasciné par des artistes et des cinéastes que j'avais découvert durant mes années d’études: les performances et les vidéos de Paul McCarthy, Vito Acconci, les films de Pier Paolo Pasolini et John Waters, les travaux photographiques de Urs Lüthi, Michel Journiac, Cindy Sherman… Et Andy Warhol, Kenneth Anger, Rainer Werner Fassbinder… Je m'intéressais aux différentes démarches mêlant identité et performance.»

Les effets auxquels Brice Dellsperger fait appel dans ses propres films, les remakes, sont somme toute très spéciaux. Dans chacun des chapitres de Body Double l’utilisation des doublures et des close-ups est poussée à son paroxysme, le tout dans une esthétique low-tech. Dans les mondes volontairement déficients de Dellsperger, un acteur ou une actrice qui évoque une identité transgenre, maquillé·e, travesti·e, seul·e le plus souvent- est cloné·e pour être amené·e à camper seul·e le rôle de chacun des personnages dans le film. Ce procédé de démultiplication et d'incrustation a pour conséquence de court-circuiter les processus habituels d’identification, renvoyant le spectateur hors des règles de l'écriture cinématographique, vers une mise en regard qui tient plus de l’hallucination que de l'effet réflexif. «Je crois que c'est une envie irrémédiable de m'approprier un moment du film, de le faire mien, complètement et le plus possible. Parler d'amour exclusif (ou acte d'amour) et assez juste à ce titre.»

Et d'ajouter: «Le vrai déclic se trouve être la découverte de deux films de Brian De Palma: Dressed to Kill et Body Double. Lorsque j'ai vu Dressed to Kill, une idée de performance filmée s'est imposée à moi: refaire la scène du meurtre dans l’ascenseur (déjà elle même fortement indexée sur celle de la douche dans Psycho) en jouant moi même tous les rôles et ainsi proposer une version travestie du film, une sorte de transfert, de décalque, de collage. Par la même occasion je voulais dérégler et mixer les standards véhiculés par le film commercial: l'identité des personnages, la hiérarchie des rôles, l’aspect visuel. En extrayant chacun de ces moments de film et en obtenant de petits modules indépendants, je pouvais alors proposer une forme éclatée de la fiction, et donc une relecture non-linéaire. Mes premiers Body Double étaient très courts et utilisaient des extraits de film où la doublure est possible, c’est-à-dire lorsqu’on voit un personnage de dos ou une partie du corps. Avec les split-screens incroyables de Carrie et Dressed to Kill de Brian De Palma, je pouvais aussi mettre en pratique toutes mes premières expérimentations sur les vidéos multi-écrans, correspondant à l'idée d'une mise en abîme du film, de son sens, des identités qu’il propose, de la réalité sur la fiction.»

Une mise en abîme qui interroge l’identité de l’oeuvre comme celle de l’auteur. «Je trouvais aussi fascinant de pouvoir m’amuser avec le cinéma et ce qu’il représente, dans la mesure où je ne faisais que refilmer les images en respectant le rythme des scènes et la bande son du film original, mais en acceptant d’introduire de l’aléatoire dans la technique et dans la forme. À la manière des détournements situationnistes: je pensais qu’un traitement radical devait s’appliquer à nombre de films sur lesquels une sorte de filtre ou de révélateur pouvait être placé. Je crois qu'il est toujours assez difficile de mettre en adéquation une idée et une forme mais le remake, ce genre extraordinaire, s’offrait à moi! Comme si je reprenais une chanson à ma manière, je combine différents éléments et je les intègre à mon propre registre et en toute liberté. Je dirais que mon médium et le remake plus que la vidéo. »

*La Villa Arson à Nice est un ensemble public qui réunit une école nationale supérieure d'art, un centre national d'art contemporain, une résidence d'artistes et une médiathèque.

Body Double 29 (2013) © Brice Dellsperger - Courtesy Air de Paris, Paris Body Double 29 (2013) © Brice Dellsperger - Courtesy Air de Paris, Paris

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Body Double 29 (2013) - D'après Postcards From The Edge, de Mike Nichols 

Body Double (x), le corps x et la doublure (2004) - Documentaire, texte de Marie Canet

Body Double 14 (1999) - D'après My Own Private Idaho de Gus Van Sant

Body Double (X) - (2000) - Avec l'immense Jean-Luc Verna, d'après L'important c'est d'aimer, d'Andrzej Zulawski

Body Double 23 (2010) - D'après The Black Dahlia, de Brian de Palma

Body Double, Brice Dellsperger  - Posture et talons hauts (2011) de Marie Canet, publié aux Presses du réel

Body Double 31 (2014) - D'après Basic Insctict de Paul Verhoeven

La chaîne de Brice Dellsperger sur Vimeo

www.bricedellsperger.com

www.airdeparis.com

 

 

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