Musique : Gay Guerrilla, de Julius Eastman

Si pendant les années 70 et 80 à New York Julius Eastman est reconnu comme un artiste protéiforme, son travail n'a pas été considéré à la hauteur de ce qu'il méritait, peut-être à cause d'une personnalité complexe qui reste entourée de mystère. A partir de 2010, son oeuvre est remise à jour par une nouvelle génération d'artistes.

Julius Eastman © Donald W Burkhardt Julius Eastman © Donald W Burkhardt
En 2002, très belle découverte à l'occasion d'un focus au palais de Tokyo. Mathieu Kleyebe Abonnenc s'attache à explorer des faits culturels et sociaux négligés par l'histoire coloniale et post-coloniale. Un artiste sur lequel s'attarder dans un post à venir. En 2002, Abonnenc met en place une proposition intitulée Pour Julius Eastman: quatre pianos magnifiquement installés dans l'espace brut et dégagé, un concert, une conférence. 

Né à New York en 1940, Eastman est pianiste et compositeur. Il est rapidement repéré pour sa voix profonde et nuancée, ce qui lui donne l’occasion de collaborer avec Meredith Monk dans les années 70. Il est aussi danseur. C’est à cette époque qu’il signe des pièces musicales qui intègrent des teintes pop. Le travail est référencé post-minimaliste. Les pièces les plus connues sont les redoutables Evil Nigger, Gay Guerrilla et Crazy Nigger. On peut aussi noter l'énergique Holy Presence of Joan d'Arc.

Eastman compose ce qu'il a appelle une musique organique: dans ses compositions, chaque phrase intègre une trace de la précédente. Tout à fait contrôlées, les compositions comportent une part d’aléatoire. Il parle de son travail en utilisant la notion de course. Dans les années 70 et 80, Eastman est l'un des rares afro-descendants à être reconnu sur la scène musicale d’avant-garde à New York. Alors que beaucoup de compositeurs s’attachent à l’épure et à la répétition, il investit un engagement politique avec des oeuvres qui portent, ne serait-ce que par leurs titres, le témoignage d'un personne issue de la minorité afro-américiane aux Etats-Unis.

Julius Eastman est pétri de poésie et solitaire, mélancolique. Cela participe de son génie, mais aussi d’un destin tragique. Si il est allocataire de recherche, il ne parvient pas à obtenir la charge de cours qu'il espère pour gagner correctement sa vie. Pour anecdote, on peut noter que John Cage s'est opposé à ce que Eastman participe à la mise en scène de ses Songbooks, affirmant que le jeune artiste est pauvre en idées. Beaucoup des compositions sont détruites lorsqu’il est expulsé de son appartement, par son propriétaire. À sa mort en 1990, il est porté disparu et il vit probablement dans Central Park, sans-abri. Faute d'information, la communauté artistique ne lui rend hommage que quelques mois plus tard.

Depuis quelques années, certaines compositions sont citées, reprises et adaptées. Eastman est une figure queer, un artiste indiscipliné, une personne de couleur, un homme gay. On peut observer sa place dans une communauté artistique essentiellement blanche, hétérosexuelle et masculine.

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ACME performs Julius Eastman’s The Holy Presence of Joan d’Arc for ten cellos at The Kitchen (2016)

Unreleased Julius Eastman music to be released in autumn (en anglais) sur /www.thewire.co.uk

Julius Eastman’s Guerrilla Minimalism (en anglais), par Alex Ross dans le New Yorker 

Mathieu Kleyebe Abonnenc, artiste représenté par la galerie Marcelle Alix 

The Tyranny of Democracy and Gay Guerrilla  (en anglais) sur www.itchysilk.com

Julius Eastman's spoken introduction to the Northwestern University concert 6.1.1980 © TheWelleszCompany
Gay Guerrilla, by Julius Eastman © Michael Century

 

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