Où passent les bonnes idées?

Vous nous avez écoutés mais nous avez-vous entendus ? À moins que vous ne nous compreniez jamais si bien qu'en nous entendant qu'à moitié pour ne faire rien de plus que nous écouter ? Lettre à l’attention des décideurs de tous genres et de toutes catégories. (Une interpellation très générale de Sylvie Gouttebaron et David Christoffel.)

Nous sommes des acteurs de la vie culturelle auxquels il arrive parfois d’avoir de bonnes idées. Pour vérifier l’authentique vertu de nos bonnes idées, nous avons la loyauté de les soumettre aux autorités compétentes (réseaux sociaux, managers, médias, pouvoirs publics, … voire proches). Malgré notre enthousiasme, chaque fois que nous leur exposons nos bonnes idées, toutes ces hautes sphères de reconnaissance leur font prendre des chemins prometteurs, réputés sérieux, toutefois méconnus pour, à force de procédures, les faire finalement passer pour caduques. Or, ces bonnes idées, nous le savons, sont celles qui forgent le monde. D’ailleurs, il n’y a pas de lendemains qui chantent sans bonnes idées à entonner.

Dans le meilleur des cas, nous les couchons sur le papier, où elles sont encore désirables. Nous les testons auprès de nos amis capables de reconnaître qu’elles sont bonnes (nos proches nous opposant généralement une moindre résistance). Et pour lever tout biais de confirmation, nous en référons finalement à de plus hautes instances avec, toujours, le même enthousiasme. C’est à cette étape d’ailleurs que nous capitalisons un optimisme qui force l’admiration et le respect de nos amis - sans compter nos proches qui en viennent à les partager. Mais c’est aussi là que les hautes sphères arrondissent les angles de nos vraies bonnes idées et, tandis que tout se présentait comme une réunion constructive, s’amorce un cycle de défaitisme systémique.

Alors que, dans les semaines qui ont suivi le confinement, les plateaux télé et radio se sont transformés en autant de banques de collecte des espoirs des uns et des autres sur le monde d’après, tout se passe maintenant comme si les fameuses bonnes idées semblaient avoir été mises en faillite par l’attentisme même des collecteurs. Faute d’engager leur responsabilité dans les rêves qu’ils donnent à consommer pour activement les consumer, les instances médiatiques et les pouvoirs publics se confondent dans une bienveillance toute en expectative devant nos bonnes idées.

Malgré les acquiescements, les marques d’intérêt pour elles - les prises de notes compulsives, les surlignements prometteurs, les rapports demandés et remis (voire publiés) -, la tournante des responsables nous fait sentir qu’il ne nous reste plus qu’à nous faire les spectateurs sidérés d’une course infernale à convertir chacune de nos vives bonnes idées en vœux pieux et lettres mortes. À croire que la consumation des bonnes idées en autant de notes surlignées dont la destinée nous est inconnue (remaniements, changement d’organigramme, urgence chassant l’autre…), est la pierre de touche de la surexposition de la France à la dépression.

Comme nous savons pouvoir compter sur l’écoute empathique des équipes – desquelles nous attendons plutôt un soutien tactique –, nous siégeons, avec nos bonnes idées, comme dans une cellule d’aide psychologique. À croire que le fait même de vous exposer nos idées nous constitue en personnes souffrantes ou que le seul fait d’avoir des idées était devenu le symptôme de troubles dépressifs, voire traumatiques. Au lieu d’être soutenus dans nos bonnes idées, vous semblez ne rien faire d’autre que nous accompagner dans leur dissolution pure et simple, comme s’il fallait naturellement en faire le deuil et suivre les stades émotionnels dans l’ordre prescrit par la théorie (d’abord, le déni, puis la colère, la tristesse… jusqu’à la reconstruction). Plus créatifs que réactifs, nos enthousiasmes absolus sont capables de conjuguer plusieurs émotions à la fois, si bien que nous n’avons plus de temps à perdre à mettre nos bonnes idées sous écoute empathique, à vous attendre les convertir en doléances, à nous encourager à garder espoir au lieu de nous soutenir et de faire face aux urgences.

Notre enthousiasme est indéfectible. Nous ne savons pas nous résigner. Les bonnes idées ne sont pas des hypothèses. Amies, amis, décidrices et décideurs, il est trop tard pour continuer les duperies empathiques. Vous nous avez écoutés mais nous avez-vous entendus ? À moins que vous ne nous compreniez jamais si bien qu'en nous entendant qu'à moitié pour ne faire rien de plus que nous écouter ? Nous voulons donc savoir où passent vraiment toutes les bonnes idées qui naissent partout où il y a de l’espoir. Si vous n’en faites rien d’utile et de bon pour la société, nous vous demandons de nous rendre vos surlignages. Qu’il soit enfin donné à toutes les bonnes idées plus de souffle et de coopération réelle qu’un seul coup de stabylo.

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