david duroux

Abonné·e de Mediapart

3 Billets

0 Édition

Billet de blog 13 décembre 2011

david duroux

Abonné·e de Mediapart

L'enfer du chômage

La France connaît depuis de nombreuses années un chômage de masse qui touche d'abord les plus faibles (populations peu qualifiées, jeunes entrants sur le marché du travail, populations immigrées, plus de 55 ans) mais également les salariés et les classes sociales qui se croyaient jusqu'à peu à l'abri, ceux qui pouvaient bénéficier d'un réseau social et professionnel pour trouver, même difficilement, un emploi.

david duroux

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La France connaît depuis de nombreuses années un chômage de masse qui touche d'abord les plus faibles (populations peu qualifiées, jeunes entrants sur le marché du travail, populations immigrées, plus de 55 ans) mais également les salariés et les classes sociales qui se croyaient jusqu'à peu à l'abri, ceux qui pouvaient bénéficier d'un réseau social et professionnel pour trouver, même difficilement, un emploi.

Cela a été mon cas il y a quelques années : issu d'un milieu favorisé, scolarité normale et études supérieures plutôt côtées (Sciences Pô), débuts professionnels grâce au réseau familial (premiers pas de journaliste à Paris), tout semblait suivre le cours normal d'une vie tranquille et presque programmée à l'avance. Et patatras ...Licenciement suite à l'explosion de la bulle internet, premiers contacts assez sereins avec Pôle Emploi (ex ANPE) et premières candidatures à droite à gauche.

Un mois, deux mois, trois mois .... une candidature sans réponse, deux, puis dix. Le regard de l'entourage qui se modifie petit à petit, l'inquiétude des proches qui s'intensifie, le cycle infernal de la perte de confiance en soi qui démarre. Je dis bien cycle infernal parce que l'on réalise seulement à ce moment là que le boulot, c'est, quoiqu'on en dise encore aujourd'hui, un vrai marqueur social, ce qui identifie au premier abord une personne. Combien de fois me suis-je retrouvé "en société" avec des personnes que je ne connaissais pas qui au premier contact te demandent : " et toi, qu'est-ce que tu fais dans la vie ?" Au début, on assume complètement, puis petit à petit, beaucoup moins, et en définitive, on a plus du tout envie de rencontrer des gens pour se protéger. La perte de confiance en soi va à une vitesse vertigineuse. On se sent de moins en moins bon dans les entretiens d'embauche (quand on en a !), de moins en moins bon dans ses rendez-vous avec Pôle Emploi. Quant aux contacts avec ses proches, c'est presque pire : quand un parent nous voit, il croit bon (à juste titre d'ailleurs) de nous demander où on en est de nos recherches d'emploi. Or, cela lasse de répéter en permanence les mêmes choses : "ça suit son cours, mais tu sais, c'est pas facile de nos jours...". Et quand le parent sent qu'il ne faut peut-être pas aborder la question, on tombe dans la parano en lui reprochant de ne pas prendre conscience de nos difficultés et de ne pas s'intéresser à nous !

Bref, tout ça est difficile, fragilise terriblement. Le chômage, c'est d'abord une épreuve contre soi-même et contre l'environnement proche, un combat physique et psychologique. Les réponses négatives du samedi matin dans la boîte au lettre et les conseils de ceux qui pensent nous aider sont autant de coups terribles reçus et de plus en plus difficiles à encaisser. Je me rappelle notamment de conseils de personnes qui forcément connaissaient mieux que moi le marché de l'emploi et son fonctionnement et qui me disaient en permanence de postuler à n'importe quoi, car l'important dans ces périodes là, c'est de bosser, même si le boulot est peu reluisant. Au début, je refusais d'entendre cela, en pensant que je n'avais pas à me dévaloriser. Il est très difficile de faire le deuil de ses prétentions professionnelles et salariales.

Et puis j'ai fini par croire à ces conneries : Bac +5, diplômé de l'IEP, ancien journaliste, j'ai postulé chez Bouygues pour faire du phoning afin de vendre des forfaits téléphoniques, pour le SMIC, mais en CDI. Je me disais qu'au moins, je retrouverais un rythme de vie normal, et une certaine dignité. Je ne supportais plus le regard condescendant de certains, les conseils des autres, et surtout l'inquiétude de ma famille.

Sauf que je n'ai pas été recruté par Bouygues. Trop diplômé sans doute !

Le chômage, c'est d'abord et avant tout cela, et pas l'image caricaturale rapportée par ces élus de droite surtout, mais parfois aussi de gauche, qui pensent que si on est au chômage, c'est un peu parce qu'on le veut bien. Réveillez-vous messieurs dames, venez partager le quotidien de ces millions d'hommes et de femmes qui souffrent en silence, venez passer une journée à Pôle Emploi pour voir cette foire qui déprime plus qu'elle ne soutient, venez vivre avec l'angoisse des allocations chômage qui bientôt vont se terminer. Il faut vraiment n'avoir jamais connu cette réalité là pour penser que la majorité des chômeurs n'a pas envie de bosser.

L'urgence de la campagne présidentielle 2012, ce n'est pas la lutte contre la délinquance, la perte du triple A, l'avenir du nucléaire ou le maintien de la retraite à 60 ans. Pas seulement. C'est d'abord et avant tout la prise en compte de ce mal qui ronge la société française, qui bouffe notre confiance dans l'avenir, qui rend la jeunesse si pessimiste sur son avenir : le chômage de masse.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.