La démocratie en lambeaux

Voilà une information bien peu commentée dans les médias. Pourtant, le tri-partisme s'impose en France avec la nouvelle modification des règles applicables à l'élection présidentielle. Exit le pluralisme. Bye-bye démocratie.

Ce 16 décembre 2015, une proposition de loi organique "de modernisation des règles applicables à l'élection présidentielle" a été présentée à l'Assemblée Nationale et adoptée (en première lecture) par cette dernière le lendemain dans un hémicycle pratiquement vide, comme à l'accoutumée. Plusieurs articles modifient les règles de façon substantielle, et il apparait essentiel d'en faire une lecture critique afin d'informer le lecteur sur le danger mortel qu'ils portent à l'idéal que nous nous faisons de la démocratie.

Parrainages : mission impossible ?

Jusqu'à maintenant, les candidats pouvaient aller chercher eux-même les parrainages auprès des maires qui leur accordaient leur signature. L'article 2 impose dorénavant l'envoi par le signataire d'un formulaire signé et "[adressé] au Conseil constitutionnel par leur auteur par voie postale, dans une enveloppe prévue à cet effet". Les signataires n'ont certainement rien d'autre à faire ! Il y a fort à parier que la récolte des signatures nécessaires devienne encore plus difficile pour les 'petits' candidats.

Vers la fin de l'égalité du temps de parole

Jusqu'à maintenant, tous les candidats bénéficiaient du même temps de parole, et ce cinq semaines avant l'élection. L'égalité devant les médias permettait d'éviter la sur-exposition médiatique des 'gros' candidats et la sous-exposition des 'petits'. Par ailleurs, le délai de cinq semaines assurait à tout le monde d'avoir une exposition (presque) identique pendant un temps relativement long. "Relativement" seulement, car 5 semaines sur les 52 que compte une année, ce n'est pas non plus exagéré...

Donc, revenons à cette proposition de loi. L'article 4 impose non plus le principe d'égalité, mais d'équité "en ce qui concerne la reproduction et les commentaires des déclarations et écrits des candidats et la présentation de leur personne" avant la campagne officielle qui, rappelons-le, démarre quinze jours avant chaque scrutin. Pour juger de l'équité, le CSA tiendra compte "de la représentativité des candidats [...] en fonction des résultats obtenus aux plus récentes élections [...] et en fonction des enquêtes d'opinion" ainsi que de "la contribution de chaque candidat à l'animation du débat".

En clair, le temps de parole sera fonction des sondages et des résultats des élections précédentes : les 'petits' candidats n'auront plus droit au chapitre, sauf pendant les derniers quinze jours... Pluralisme, où es-tu ?

La démocratie dans tout ça ?

Dans mon précédent billet, je rapportais une étude qui montrait la corrélation presque parfaite entre le temps de parole des politiques et leur résultat aux élections. La conclusion est cristalline : les médias, par leur préférence envers tel ou tel candidat, donnent le pouvoir aux hommes politiques. Ce sont eux qui votent pour nous. En rognant encore sur le temps de parole des 'petits' candidats, les gouvernants s'assurent de conserver le pouvoir. La formalisation du tri-partisme couplée au chiffon rouge qu'est le FN fossilise la vie politique. Adieu le pluralisme, bye-bye démocratie...

Cette proposition de loi va à l'exact opposé de ce que devrait être une démocratie, telle que définie par l'article 2 de la Constitution : "Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple". Gouvernement du peuple ? Alors qu'une personne sur deux ne vote pas ? Alors que seuls trois partis sont promus dans les médias ? Les personnes au pouvoir ne représentent qu'elles même. Comme disait Condorcet : "Même sous la Constitution la plus libre, un peuple ignorant est esclave".

Update : une pétition est lancée pour empêcher cette régression démocratique. Je vous invite à la signer en masse : http://www.holdup-presidentielle.fr

Bonus : Rapport législatif et discussions (Assemblée Nationale)



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