Biodiversité menacée: n'oublions pas les arbres

Si plus d'un million d'espèces sont menacées d'extinction, force est de constater que le déclin de la flore en général et des arbres en particulier demeure peu médiatisé. «Arbres en péril», paru aux éditions Le Mot et le Reste, part à la découverte de ces arbres qui sont parfois très communs dans nos parcs et jardins mais qui risquent d'être rayés de la «carte du vivant».

Un constat très préoccupant

Quand on évoque le déclin de la nature, celui de la flore est peu abordé. S'agissant des arbres, on se contente de dresser le bilan des dommages considérables que subissent les forêts mondiales. Mais les arbres ne constituent pas une masse indéfinie de "matière végétale". Derrière ces vastes forêts se cachent plus de 60 000 espèces dont près de la moitié est menacée de disparition à court ou moyen terme... En 2017, l’association du  Botanic Gardens Conservation International (BGCI), qui fédère un réseau de plus de 800 jardins botaniques à travers le monde, dressait pour la première fois un bilan quantitatif des arbres menacés sur la planète. Compte tenu de l’immensité de la mission d’évaluation que s’était fixée cette organisation internationale, seules 20 000 espèces furent réellement évaluées parmi lesquelles 9 500 furent qualifiées de menacées au niveau mondial. Pour 300 d’entre elles, la situation est plus que catastrophique puisque le nombre d’individus survivant dans la nature est de nos jours inférieur à 50.

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Un tiers des conifères recensés dans le monde est en forte régression. Le constat est encore plus préoccupant chez les Cycas, un groupe proche des conifères, dont le déclin ne cesse de s’accélérer depuis ces dernières décennies et affecte déjà la moitié des espèces. Chez les arbres feuillus, près d’un tiers des érables, la moitié des magnolias, environ 80 chênes, environ 60 bouleaux, et bien d’autres ont rejoint la longue liste des espèces susceptibles de disparaître à court ou moyen terme. Dans plusieurs régions du monde, la situation est plus que critique. En Asie centrale, plus de la moitié des espèces arborescentes est en voie de disparition à court ou moyen terme. En Europe, ce sont près de 4 espèces d'arbres sur 10 qui sont en danger.

Dans de nombreux cas, ces arbres menacés sont des espèces endémiques, autrement dit confinées à une entité géographique localisée. Pourtant, certaines d’entre elles ont été communément plantées dans nos parcs et jardins et ne semblent pas, en apparence, concernées par les agressions que subit massivement le tissu vivant de notre planète. En réalité, comme peuvent l’être les grands mammifères menacés qu’accueillent les parcs zoologiques, certains cèdres, les séquoias, plusieurs cyprès et autres magnolias sont en sursis dans leur milieu naturel. Leur sauvegarde « à l’état sauvage » devient dès lors incertaine si nous n’y prenons garde.

L'exemple du marronnier qui accompagne nos paysages urbains

Le marronnier commun est un arbre que la plupart d'entre nous savent aisément reconnaître. Et, pour cause, il est omniprésent dans les parcs, dans les cours d’école, en face des églises, sur les bords des routes départementales, etc. Dans les rues de Paris, il s'agit de la deuxième essence la plus plantée derrière le platane. Souvent "maltraités" par des élagages drastiques dans leurs pays d’adoption, les marronniers sont dans une situation encore plus précaire dans leur région d’origine (Europe orientale). Dans la liste rouge mondiale des espèces menacées, il est qualifié de vulnérable et continue à décliner. En Albanie, il est considéré comme disparu à l’état sauvage. En Grèce et en Bulgarie, il est clairement en voie de disparition. Au total, on estime que le nombre d’arbres en capacité de se reproduire se situe entre 5 000 et 9 000 individus: un nombre dérisoire pour un végétal arborescent!

Pourquoi s'en émouvoir?

Alors qu’un million d’espèces sont menacées d’extinction sur la planète, évoquer la disparition de quelques espèces d’arbres que l’on trouve par ailleurs communément dans nos parcs et jardins pourrait paraître des plus anecdotiques. Est-il effectivement nécessaire de se préoccuper de leur survie à l’état sauvage ? Contrairement à la panthère des neiges, le marronnier commun ou le cèdre de l’Atlas sont loin d’être exceptionnels dans leurs territoires d’introductions. Grâce à nos parcs et jardins, ces espèces semblent sauvegardées, n’est-ce pas là l’essentiel ? Ce raisonnement centré sur la seule conservation de l’espèce serait, en réalité, simpliste, car la protection de ce patrimoine végétal ne peut se concevoir uniquement par la protection d’individus isolés et déconnectés de leur environnement naturel. La valeur écologique, sociale et économique des boisements naturels que composent ces arbres est irremplaçable. Enfin, leur disparition à l’état sauvage serait un puissant révélateur de l’état préoccupant des forêts sur la planète et de notre incapacité collective à les protéger.

Au-delà de ces opérations hors du commun qui visent les arbres les plus menacés de la planète, le patrimoine végétal – encore largement sous-médiatisé – se doit d’être mieux connu et reconnu. Le grand public redécouvre l’importance des plantes en général et des arbres en particulier. L’intérêt pour la sylvothérapie et l’engouement pour les démarches participatives qui visent à améliorer les connaissances scientifiques sur la flore sont, dans des registres différents, des signes évidents d’une réappropriation du végétal par les citoyens. Sachons ainsi profiter de ce formidable ré-attachement à la flore pour inciter tous les publics à être plus attentifs et plus attachés à sa diversité. De manière concrète, et s’agissant des arbres d’agrément en particulier, il faut veiller à les utiliser comme des témoins actuels des bouleversements que subit la biodiversité mondiale. Il importe de les considérer davantage comme des alliés qui participeront à rendre les villes plus résilientes vis-à-vis du changement climatique. En se mobilisant pour valoriser toute la richesse esthétique, écologique et patrimoniale de la palette végétale que peuvent offrir nos pépiniéristes, il s’agit désormais de lutter contre l’uniformisation paysagère des espaces du quotidien qui banalise l’environnement de nos quartiers. Il est enfin essentiel d’attirer l’attention des plus jeunes sur la valeur des arbres et l’impérieuse nécessité d’agir pour les préserver.

Rares sont aujourd’hui les citoyens qui demeurent totalement insensibles à la beauté d’un arbre. Profitons-en ! Appuyons nous sur les arbres pour montrer à l’ensemble de nos semblables que l’Humanité et la Nature ne peuvent s’opposer. C’est une simple question de survie.

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