Point de vue sur la réforme du lycée, argumentaire à la hache...

Leurs restrictions de moyens d'enseignement annoncés pour l'année scolaire 2019-2020 dévoilent la vraie nature de la réforme des lycées, et suscitent une contestation légitime. Je suis partisan, pour l'éducation, de réformes ambitieuses, animées par une volonté d'émancipation de notre jeunesse et de justice sociale. La réforme Blanquer en est l'antithèse, selon moi, voilà pourquoi...

J'ai adressé ce message à mes collègues au mois de décembre, il me semble encore d'actualité...

Les points inacceptables de la réforme du lycée et du baccalauréat, les raisons pour lesquelles je serai en grève, et pour lesquelles nous devons nous mobiliser :

Toujours moins de moyens

- Cette réforme est menée selon une logique comptable. Elle mène à la suppression de milliers de postes à l’échelle nationale.

La dégradation de l’ambiance de travail au sein des équipes

- Cette réforme sous-traite cyniquement les décisions de suppression de postes localement, par le biais du « marché éducatif » (les enseignements à faible effectif disparaîtront) ou de la lutte de tous contre tous au sein des équipes éducatives (cette confrontation a déjà commencé dans le lycée)

Des parcours « à la carte » plus opaques

- Cette réforme est vendue, de façon fallacieuse, comme une diversification de « l’offre éducative », alors qu’il n’en est rien, pour les raisons expliquées précédemment, mais aussi à cause de sa connexion avec Parcoursup, via les attendus des filières d’enseignement supérieur, qui conditionnent en réalité les « portails », des filières masquées, encore moins lisibles pour les familles les moins informées.

La fin irrémédiable du diplôme national du bac

- Cette réforme met définitivement fin, à la qualification nationale que représente le baccalauréat, avec la place laissée au contrôle continu, ainsi qu’aux notes des bulletins. Cela met fin aussi au droit à l’enseignement supérieur pour les titulaires du bac, qui devient conditionnel, à cause des fameux attendus des établissements et filières de l’enseignement supérieur. Cela va accroître les inégalités entre les établissements.

Le choix injuste et irresponsable d’une orientation précoce, à l’aveuglette

- La logique d’économies d’échelle qui guide cette réforme fait endosser aux enseignants, et surtout aux élèves, les tensions internes liées aux dysfonctionnements du système scolaire : alors que les missions d’orientation sont progressivement exclues du service public (fermeture des CIO, fin du statut de conseiller d’orientation), la pseudo-rationalisation des parcours scolaires au lycée repose sur une prise de décision de la part d’adolescents de 15 ans à propos de leur avenir sur 10 ans. L’immense majorité de nos élèves ne sont pas en mesure de prendre une telle décision de façon sereine et éclairée, et ce n’est pas avec l’aide de professeurs non-formés sur ces questions, qui auront à l’esprit des considérations parfois éloignées de l’intérêt de l’élève (poste à préserver… ce n’est pas condamnable en soi, mais on ne peut pas être juge et partie!).

Les missions pédagogiques sacrifiées sur l’autel du tri social, via l’orientation et l’évaluation

- Cette question de l’orientation fait de certains enseignants, de fait, des agents exclusifs du tri social : en effet, en vue de rationaliser la distribution des moyens pour les enseignements de spécialité, les rectorats vont demander des remontées les plus précoces possibles sur les vœux d’enseignement de spécialité pour la première, en ayant des moyens de chantage basiques comme le « premier arrivé, premier servi ». Il nous est déjà demandé de cibler, dès la fin du premier trimestre de seconde, les enseignements de spécialité probables pour un élève, alors même que le premier trimestre de seconde n’est souvent qu’une mise en route qui fait le point sur les acquis du collège. Quelle place pour la pédagogie et la remédiation dans un tel contexte ? De même, la structure des épreuves de baccalauréat, outre les désordres qu’elle va occasionner dans la vie des lycées, avec ses batteries d’épreuves communes, dont on ne voit pas très bien comment elles pourraient garantir l’anonymat véritable, va transformer les deux années du cycle terminal en un bachotage géant, qui ne laissera guère de place à la pédagogie.

 

Je considère donc que cette réforme, encore plus que les précédentes, est un pas décisif dans la direction de la destruction de la mission de service public, en transformant le lycée en un outil de sélection drastique, dont les codes seront encore plus inaccessibles aux enfants issus des familles les plus pauvres. Cela créera encore plus d’incompréhension et, à terme, de haine, vis-à-vis des enseignants. Le ministère nous demande d’être les agents zélés de la violence sociale subie par les plus vulnérables, nous devons le refuser, avec force et collectivement.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.