Foot et politique, épisode 2

Aujourd'hui, nous allons explorer le football à travers les « supporters » et leur gestion, pour découvrir que ces enjeux ont durablement marqué la doctrine du maintien de l'ordre en Europe, et que le « phénomène ultra », s'il peut sembler infra-politique, est bel et bien considéré comme un problème politique par les élites politiques et économiques.

jeux-pour-apaiser-peuple

 

Ce texte d'analyse commence par un récit anecdotique. Les hasards de la vie ont voulu que je sois présent à Marseille le week-end du 11-12 juin.

 

Depuis que j'ai découvert cette ville il y a près de 20 ans, j'ai toujours eu plaisir à y flâner, traîner dans ses rues, pour m'imprégner de son ambiance, goûter le plaisir d'être étranger parmi les étrangers. Je suppose que toutes les vieilles villes portuaires du monde partagent cette espèce de fraternité sous-marine, qui ne demande qu'à s'extérioriser, mais moi, c'est à Marseille que j'ai ressenti ce que peut éventuellement signifier être « citoyen du monde ».

 

Malgré la normalisation progressive de ses territoires, via les « réhabilitations », sa transformation par étape en « station culturelle » pour la rendre « bo-bo compatible », j'ai toujours l'impression que cette ville conserve une partie de son esprit cosmopolite et rebelle. C'est la nostalgie qui parle, je le sais, mais ça ne gâche pas mon plaisir...

 

Donc, vendredi 10, au soir, j'ai croisé, dès 19 heures, des corps titubants et des regards troubles que je me souviens avoir croisés vers 2 ou 3 heures du matin il y a bien des années de ça, quand j'étais jeune. Je me suis posé à la terrasse d'un café, avec une pointe de voyeurisme condescendant, le temps de siroter un demi, c'est-à-dire le temps pour les supporters anglais assis à la table d'à côté descendre deux pintes chacun, le temps aussi de vérifier l'authenticité du diagnostic réalisé par une jeune femme que j'avais croisée en arrivant à proximité du Vieux Port. Elle discutait au téléphone, me faisant partager son point de vue par la force des choses et de ses cordes vocales : « C'est le zoo, là-bas ! ».

 

Et puis, le lendemain, je suis arrivé sur le Vieux Port, vers 17 heures 30, la sortie du métro était barrée, il a fallu sortir par l'autre. Une fois sorti, un spectacle surréaliste s'offre à moi. Sur plusieurs hectares, des tessons de cannettes de bière brisés, des hommes en train de se faire soigner par les pompiers, des bandes de supporters anglais hilares, se gaussant de ceux qui sont importunés par les « Tear gas », les autres, continuant à profiter tranquillement de leur bière aux terrasses des cafés encore ouverts. Au milieu de tout ça, des Marseillais, des jeunes et des moins jeunes, des familles avec des poussettes, qui traversent ce chaos avec un certain stoïcisme. Des cars de CRS, aussi, bien moins que pour une manifestation, malgré tout, le risque de violence étant bien moins élevé ce jour-là que pendant les journées d'action contre la loi Travail...

 

Affligé par tout ça, je m'éloigne, prenant la direction du cours Julien. En franchissant la passerelle surplombant le cours Lieutaud, j'assiste à une scène, qui devait s'avérer résumer l'après-midi marseillaise du 11 juin : deux ou trois groupes de quelques supporters anglais qui remontent le cours Lieutaud, et un groupe d'une quarantaine de Russes, dont quelques individus s'extraient brièvement, le temps de frapper les Anglais et de leur dérober leur précieux drapeau, avant de reprendre leur progression, à vive allure, vers le Stade vélodrome...

 

Ce micro-événement m'a interpellé, pour plusieurs raisons. Tout d'abord, il manifeste, malgré les réputations tenaces, la pacification des supporters anglais, dont l'immense majorité sont devenus des touristes de la pire espèce, mais dont la violence est résiduelle, et répond le plus souvent à des provocations. Il manifeste également la multiplication de groupes de hooligans russes d'extrême-droite, capables de se déplacer à plusieurs dizaines sur des milliers de kilomètres, le tout avec des équipements pour le moins contondants (j'ai entendu parler de battes de base-ball cloutées et autres choses du même genre). Enfin, il révèle également que, dans nos sociétés largement pacifiés, malgré l'hystérie du discours médiatique sur la question, le football reste un abcès autour duquel s'agglomère une bonne partie de la violence physique résiduelle.

 

Cette récurrence de la violence autour du football en fait une question politique par excellence, surtout dans une période écrasée par l'idéologie ultra-libérale. En effet, cette violence questionne les fonctions régaliennes de l'État, les seules que l'idéologie libérale lui reconnaisse comme légitimes. Nous allons donc porter notre attention sur ce point.

 

Je parlerai des autres dimensions politiques liées au football dans de prochains billets, car la question des supporters est déjà un sujet assez protéiforme : il interroge la violence, sa présence dans l'enceinte des stades et en-dehors, c'est aussi un facteur de chaos intolérable pour le pouvoir politique, et c'est pourquoi c'est le champ d'expérimentation de stratégies répressives pour toute forme de contestation de l'ordre établi. Ce dernier point est rendu évident par la conjonction des manifestations contre la loi Travail et l'organisation de l'Euro de football en France, au cours du mois de juin 2016, les similitudes entre les contraintes d'accès aux manifestations parisiennes et aux « Fans zones » sautant aux yeux.

 

I- Hooligans et ultras, vecteurs de violence qui heurtent la « cohésion sociale »

Nous vivons dans des sociétés expurgées de leur violence physique, en tout cas dans l'espace public, mais qui restent parcourues par une violence privée intense, notamment à l'égard des femmes, et qui sont structurées par la violence sociale. Dans un tel contexte, le phénomène ultra, ainsi que le hooliganisme, constituent à la fois des symptômes de cette violence « souterraine », et des graines de contestation de l'ordre établi, qu'il soit politique ou symbolique. Je précise que je n'assimile pas les deux phénomènes, mais force est de constater que les frontières entre les deux sont mouvantes, du fait de l'attachement « aux couleurs », qui facilite la solidarité de fait entre les deux tendances.

 

Les rencontres de hooligans organisées sur des aires d'autoroutes, ou dans des forêts, où le but est prosaïquement de s'en mettre plein la gueule, me font penser au binge drinking du vendredi pratiqué par des yuppies (prononcez Bobo en français) londoniens : c'est un exutoire pour toute la violence sociale encaissée durant la semaine, sur le lieu de travail, et parfois par l'exclusion de ces lieux de travail.

 

La différence avec la beuverie étant que le hooliganisme est un refuge pour les valeurs viriles, dont les femmes sont exclues : il est vrai que, malheureusement, trop de femmes n'ont pas besoin de sortir de chez elles pour être confrontées à la violence. On doit sans doute y retrouver cette fraternité virile qui s'est développée au sein des corps francs en Allemagne à l'issue de la Première guerre mondiale, qui a été fort bien décrite par Robert Merle dans La mort est mon métier. On doit sûrement y retrouver aussi une vision binaire et fantasmée des femmes, partagées entre les « saintes » et les « salopes », reprenant les archétypes de l'infirmière blanche et de l'infirmière rouge qui se sont développés au sein des corps francs.

 

La violence semble moins consubstantielle du phénomène ultra, elle est plus un moyen, dans une vision identitaire et territoriale du monde. Les faits d'armes des ultras consistent à s'emparer de banderoles d'autres groupes de supporters pour pouvoir les exhiber dans « leur » tribune, cela nécessite le plus souvent de l'astuce, et parfois de la violence. Cette violence s'exerce en général, contre les supporters d'autres équipes, mais elle peut l'être aussi entre groupes de supporters d'un même club. Cela peut résulter de luttes territoriales dans le stade (c'est le cas dans le virage Sud du Stade vélodrome, où un groupe de supporters contrôle la tribune, quitte à tabasser les membres de groupes concurrents pour faire respecter cet état de fait, et les revenus qu'il induit pour l'association « à but non lucratif » de supporters), ou de conflits idéologiques, lorsque le noyautage de tribunes par des groupuscules politiques aboutit à des tribunes « rouges » ou « brunes » (ce fut le cas pour les groupes de supporters des tribunes Auteuil et Boulogne au Parc des Princes, ces bagarres aboutissant au décès d'un supporter, qui devait accélérer la mise en place du « plan Leproux », qui fut une opération d'aseptisation concertée du Parc des Princes, afin de préparer la reprise du club par QSI, le fonds d'investissement qatari).

 

II- Les groupes ultras, des agitateurs potentiels

 

Les groupes ultra s'avèrent en effet, parfois, un espace de proto-politisation, indépendante de l'idéologie ultra-libérale et totalitaire véhiculée par le foot-business lui-même, sur laquelle je reviendrai dans un billet postérieur. Cette dimension pose un problème, à la fois aux dirigeants politiques, mais aussi aux dirigeants économiques de ce secteur d'activité. Évidemment les outils dont disposent ces deux types d'acteurs pour résoudre ce problème ne sont pas les mêmes. Ils vont donc utiliser des stratégies différentes. Ce billet ne portera que sur la stratégie des premiers nommés.

 

Mais pour bien comprendre leur motivation, et montrer à quel point la question ultra peut s'avérer importante aux yeux du pouvoir politique, il semble nécessaire de rappeler la place importante qu'ont occupée les ultras des clubs de foot cairotes durant la chute du régime Mubbarak en Égypte. En effet, dans un pays où la tyrannie avait marginalisé toute forme de regroupement politique, les matches d'Al-Ahli et du Zamalek étaient les seules « réunions publiques » autorisées, qui regroupaient des dizaines de milliers de personnes. En poussant le bouchon, on pourrait presque oser un parallèle avec les « banquets républicains » sous le Second Empire en France. D'autre part ces ultras avaient l'expérience des affrontements violents avec la police. Lorsque les ultras des deux grands clubs cairotes ont rejoint les manifestants de la place Tahrir, le rapport de force a basculé. On peut trouver dans le lien suivant des informations complémentaires :

http://www.sofoot.com/en-prive-les-ultras-egyptiens-se-preparaient-aux-manifestations-164348.html

 

Ce rôle fut si important que les supporters d'Al-Ahly en subirent de tragiques conséquences quelques mois plus tard, la police laissant (incitant?) les supporters de Port-Saïd les attaquer lors du déplacement de leur équipe (70 morts). Le comportement pour le moins passif de la police, aux ordres du gouvernement militaire de transition suscita de nombreuses accusations. Pour les anglophones, un article ici :

http://www.theguardian.com/commentisfree/2012/feb/02/egypt-football-violence-hooliganism

III- Champ d'expérimentation d'un arsenal répressif

Donc, confronté à ces défis que représentent les mouvements ultra pour l'ordre établi, l'État a utilisé des stratégies de normalisation qui diffèrent, dans le détail, d'un pays à l'autre, mais dont les objectifs sont partout les mêmes, en Europe : exercer un contrôle du comportement des groupes de supporters, interdire l'accès aux stades aux hooligans, et progressivement aux ultras, afin de transformer les stades de football en un théâtre qui convienne à la vente du divertissement de masse que constitue le football.

Sur cet aspect, je vous conseille la lecture de cet article de Jérôme Latta, bien plus approfondi que ce que je propose ici sur la question.

http://www.regards.fr/web/article/les-supporters-de-football-cobayes

La mise en place d'une législation d'exception pour les supporters est toujours la réponse pour régler les problèmes de violence publique.

Depuis les années Thatcher en Grande-Bretagne, puis ailleurs en Europe, les supporters de football sont des cobayes privilégiés des législations d'exception, le tout sous couvert de "lutte contre le hooliganisme".

Les entraves à la liberté de circulation se multiplient, entre les interdictions administratives de stade et les interdictions de déplacement, en dehors de tout contrôle judiciaire (en France, ce sont les préfets qui édictent ces mesures). Les critères permettant de définir les individus suspects restent à l'appréciation arbitraire des forces du ministère de l'Intérieur.

Il est particulièrement frappant de constater que l'instauration des interdictions administratives de stade (IAS) résulte de la loi contre le terrorisme du 23 janvier 2006 ! J'y reviendrai plus loin.

C'est dans les stades de football qu'ont été expérimentées à grande échelle les technologies sécuritaires

Les stades de foot ont très tôt fait l'objet d'une vidéo-surveillance généralisée, c'est d'ailleurs dans cette optique, selon moi, qu'il faut analyser la lutte farouche des ligues professionnelles et de l'UEFA contre l'usage des fumigènes dans les enceintes sportives.

La création de fichiers et de « listes noires » pour mettre à l'index les supporters indésirables, comme le mentionne par exemple cet article de Mediapart :

http://www.mediapart.fr/journal/france/300415/un-nouveau-fichier-de-police-pour-les-beaux-yeux-du-psg

Ces fichiers sont utilisés, dans le cas du PSG, pour tenir à l'écart les ultras, anciens membres des groupes de supporters qui ont été dissous, ainsi que les supporters qui manifestent leur désaccord par rapport à la stratégie du club dans la gestion de « son » public.

Après ce survol des mesures et des pratiques expérimentées sur cette population particulière, on fait aisément le lien avec le contexte plus général de répression post-2001 qui affecte l'ensemble de nos sociétés. Comme cela a été dit précédemment, les mesures auxquelles ont été soumis les supporters de football ont été généralisées en France à la faveur de l'état d'urgence.



Mais je ne pense pas que le choix du champ d'expérimentation soit le fait du hasard, il répond à des finalités politiques profondes, que je développerai durant les prochains billets...

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.