La sociologie des manifs pour les nuls

Je fais partie d'un comité de grève qui tente de mobiliser les salariés, les chômeurs et les travailleurs indépendants d'une ville moyenne. Cette aventure humaine nous fait développer des savoir faire insoupçonnés. Jeudi 20 février, je me suis improvisé reporter sur la manifestation parisienne pour des collègues à 700 km de là. Une manifestation française vue à la manière de trip advisor...

Allez, puisqu'il n'y a pas de vidéo, un petit trip advisor manif parisienne...

La manifestation parisienne offre un vaste panel de cortèges, à même de satisfaire tout type de manifestants.

1- Tête de cortège, avant la manif officielle, dynamique et plutôt auto-organisee (gilets jaunes, étudiants, comités de grève, coordinations de lutte...), c'est très bien pour chanter et scander des slogans. Ça fait du bien de voir des jeunes combatifs en grand nombre. Dans cette partie du cortège, on peut se laisser bercer par un doux sentiment de fraternité spontanée et enthousiaste (on m'a même laissé un mégaphone !) Par contre il faut faire avec la très forte présence policière, et les générations spontanées de black blocks qui arrivent de nulle part pour la baston. Bref asthmatiques s'abstenir... Ça a toujours été ma partie préférée des cortèges parisiens, même si ça manque d'ancrage interprofessionnel, et qu'il suffit d'un ordre pour que les flics ne nassent et se mettent à gazer à tout va... (en 2003, c'est le SO de la CGT qui nous gazait, on progresse, donc...)

La note: 4,2/5

2- Le carré de tête, alias l'espace VIP,  on le reconnaît aisément:

- Quand 50 gars à la mine patibulaire tiennent une corde qui forme un rectangle, ce n'est pas pour lancer un concours de corde à sauter, mais pour protéger les "dirigeants" syndicaux.

- Attention ! Chaque centimètre carré de badge et de drapeau est comptabilisé, et le dress code est donc très sévère, trop sévère pour nous autres, le commun des mortels, ça tombe plutôt bien parce qu'on n'est jamais invité, de toute façon...

- Toute la subtilité consiste à tenir à 25 une banderole qui ne nécessiterait que 12 personnes, sans marcher sur les pieds du voisin (sauf s'il est de la cfdt, bien sûr...).

- souvent le carré de tête bénéficie d'une sono qui arrache sa mère. Les mauvaises langues disent que c'est pour couvrir tout slogan spontané, en réalité, c'est pour éviter aux "dirigeants syndicaux" d'avoir à faire semblant d'avoir des trucs à se dire...

Le +: on se fait jamais défoncer (euh, attendez ! Sauf si on a une moustache...), et on sort facilement de la manif. 

Le-: se traîner à porter une banderole, affublé des autocollants officiels des orgas, sourire comme un benêt pour les photos, et être réduit à ne rien dire que ce que d'autres ont écrit pour toi, Meghan Markle quitterait l'intersyndicale pour moins que ça...

Note: 1,2/5

 

3- Le cortège FO

Des camions avec des sono de ouf, avec des slogans parfois sympa, mais toujours le même problème de rythme: impossible de suivre la façon dont les slogans sont scandés !

Après un stage généralisé à la nouvelle star, les animateurs de manif FO seront aptes à nous faire rêver, en attendant ça n'est pas très funky...

Le +: c'est toujours dans cette partie du cortège qu'on entend les chansons du patrimoine ouvrier, reprises par les 5 militants qui les connaissent encore.

Le-: un logo tout droit issu des pires maillots de sport des équipes des pays de l'est durant les années 1970. Comme dirait Cristina Cordula: ça va pas du tout, ma cherrrie !

Note: 3/5 Partie du cortège que je conseille pour qui est complexé par son sens du rythme.

4- Le cortège Solidaires

C'est joli, c'est coloré, ça chante plein de slogans radicaux, et ça appelle à la grève générale à tous les coups. Mais c'est le paradis, me direz-vous.

Oui, pour les happy few qui pensent que crier "grève générale" dans la partie la plus clairsemée de la manifestation suffira à déclencher ladite grève générale... Pour ça, une petite dose de psychotrope est indispensable, et ça tombe bien, c'est probablement la partie du cortège où l'herbe est la plus verte, si vous voyez ce que je veux dire.

Le +: pour le même résultat, rapport qualité prix nettement meilleur que d'aller à un forum social mondial en Amérique du Sud.

Le-: comme le dit si bien Billy ze kick, "gare à la descente, bang, bang"...

Note: 3/5, partie du cortège sur je conseille, mais avec modération aux militants traumatisés par une éducation rigoriste.

5- Le cortège CGT

 Déjà, c'est toujours le plus gros, le plus beau le plus fort, mais aussi le plus mou, le plus saoulant pour la musique. En région parisienne, quasiment chaque syndicat CGT a désormais son ballon  pour les manifs, on se croirait aux championnats du monde de montgolfières ! Comme il faut un véhicule pour soutenir chaque ballon, on fait le plein de CO2, ça explique peut-être pourquoi les vieux militants cegetistes toussent presque tous en manif, à moins que ce ne soit à cause de la gitane maïs...

Au milieu de ce marasme, il y a toujours quelques militants exemplaires qu'on a rarement l'occasion de croiser autrement, mais qu'est ce qu'on se fait chier ! Experience sociologique à mener de toute urgence : au bout de combien d'écoutes d'antisocial perd-on vraiment son sang froid ? Nul doute que les participants réguliers aux cortèges CGT sont les plus aptes à répondre à cette question.

Le +: il y a toujours à boire dans cette partie du cortège (et je ne parle pas de jus de fruit, ou alors agrémenté de rhum, dosé façon fête de l'huma)

Le-: si tu n'as pas pensé aux tampons d'oreille, tu perds un tympan par manif...

La note: 3/5, partie du cortège que je conseille aux jeunes gens n'ayant pas connu de vraie première cuite, ils y trouveront de nombreux formateurs avisés, et c'est plus sympa de se faire ramener, titubant, à la maison par des cegetistes qui se foutent de ta gueule, qu'au poste par des flics qui te tapent sur la gueule...

 

6- Le cortège FSU 

pour compléter le topo, et m'occuper jusqu'à la fin de mon trajet, le cortège FSU...

Cortège éclectique s'il en est, c'est l'auberge espagnole !

On a du mal à croire que c'est une fédération de l'enseignement au regard des dégaines si différentes, et puis après on repense à une salle des profs...

Ça va du dandy qui milite secrètement pour un groupe politique d'extrême gauche internationaliste qui compte, facilement, 12 membres, au boy scout qui arrive en Bermuda et sandales par 5 degrés Celsius, en passant par la vieille fille tout droit issue d'un téléfilm des années 1950, et puis il y a aussi des gens ordinaires pour qui la manif est un moment pour exprimer son désaccord politique, mais aussi pour se sortir la tête des injonctions contradictoires qui font leur quotidien.

Résultat: le cortège FSU est le plus bavard et de loin, et on l'entendrait arriver dans un grand brouhaha, si des musiciens contrariés (et parfois contrariants, il faut bien le dire) n'avaient pas la fâcheuse habitude de produire des chansons parodiques comme les usines herta produisent de la saucisse...

Plus grave, ces artistes frustrés semblent mener, avec succès, un lobbying qui leur permet d'avoir la mainmise sur les micros de tous les chars FSU de France et de Navarre. Conséquence de tout ça, être dans le cortège FSU équivaut à taper la discussion, tout en écoutant l'intégrale de Jacques Brel contre la réforme des retraites, ou celle de Balavoine pour la défense de l'éducation prioritaire... Je n'ai rien contre les chansons parodiques, mais il faudrait expérimenter une méthode pédagogique sacrément révolutionnaire pour que quiconque soit en mesure de mémoriser les paroles requises, ne serait-ce que pour une chanson...

Autant d'aveuglement ne rassure guère sur la maîtrise des enjeux pédagogiques, de la part de la 1e fédération de l'éducation. Je pose la question: à qui confions nous nos enfants ???

Le +: les jolies couleurs pastel des drapeaux

Le-: les jolies couleurs pastel des drapeaux (on est en manif, bordel, pas dans un défilé c&a ! )

La note: 3/5, cortège que je conseille, en expiation, à tous ceux qui ont fait chier leur prof de musique, parce que "la musique on s'en fout"...

 

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