Du passé, ils font table rase, partie 2 : Vive le sport.

Si Peugeot lâche le FC Sochaux, c’est que la direction a bien senti que le football n’est plus le sport favori des Franc-Comtois. Et à l’occasion du Comité d’Etablissement du 29 Janvier 2015, Yvan Lambert, le directeur du site de Sochaux ne s’est pas gêné pour le dire aux élus syndicaux.

Pour la direction, « le sport national franc-comtois est l’absentéisme », et « les malades feraient mieux de rester définitivement chez eux ».(1)

Quelle ingratitude des salariés que de tomber malade. Parce qu’à Sochaux, on aime avant tout ce qui ronronne, tout ce qui est bien réglé comme un moteur, tout ce qui fonctionne sans anicroche, comme une société pacifiée. Alors même que les actes et les discours dominants et jadis paternalistes sont souvent tissés de violence.

C'est un poncif que de dire que le club fut toujours une vitrine pour l'entreprise. Mais quelques retours historiques y apportent un éclairage parfois bien utile.

En 1935, Jean-Pierre Peugeot s’adresse aux joueurs en ces termes : « "Nous ne vous demandons pas de toujours gagner, nous vous demandons de toujours bien jouer dans la correction, en donnant des spectacles sportifs de la meilleure qualité ». La posture est facile : Sochaux est alors tenant du titre du championnat de France, construit son équipe en bonne partie sur des transferts internationaux et la voiture n’est pas encore un produit de consommation de masse.

En Mai 1939, Ernest Mattern, le directeur des fabrications de Peugeot, s’adresse aux footballeurs amateurs des usines :

« Inutile de vous dire que je suis moi-même un passionné du football (comme spectateur), car lorsque ce jeu est pratiqué avec correction et sans brutalité [ndlr : morale qu’on vous dit, et surtout pacifiée] il réunit, à mon avis, un ensemble de qualités qui lui donnent un attrait particulier. Adresse, qualités athlétiques, tactique, esprit d'équipe, tout cela se rencontre dans une partie de football.

Aussi, j'assiste à peu près à tous les matchs qui se disputent à Montbéliard; je vais en voiture voir les matchs professionnels et je vais à pied voir vos rencontres du samedi, c'est vous dire tout le prix que j'attache à suivre vos ébats puisque je ne crains pas d'effectuer près de 6 kilomètres aller et retour pour vous encourager. [ ndlr : Personne n’en doute.Il ne s’agissait absolument pas de paraître populo devant les ouvriers joueurs amateurs, et montrer sa belle voiture lors de match plus prestigieux que la bourgeoisie et autre patronat local était susceptible d’aller voir. Non, non, pas du tout…]

En ce jour, vous êtes tous gagnants, car il n'y a plus qu'une seule équipe, celle que je vois ici réunie autour de moi et qui groupe sans distinction de hiérarchie ni de rang social tous ceux qui ont apprécié la noblesse du sport et plus spécialement du sport tel que vous l'avez compris. [ndlr : Une équipe seule équipe, dans laquelle les classes sociales sont déniées, réunie autour du chef. Hum, hum….]

Le discours de Mattern prend encore plus de relief quand on sait que c’est lui qui a véritablement impulsé le chronométrage sur les chaînes de montage de la Peuge, la chasse au temps et au gaspillage. Mattern allait renforcer la discipline dans les usines de fabrication.


Le projet disciplinaire, tant dans le club de foot que dans l’usine, tant corporel que « spirituel », allait encore se développer après-guerre.

 En 1949, Peugeot crée une école de foot. C’est à cette époque que la politique de Peugeot se distingue réellement de la Fiat et de son club de Turin. L’heure est aux investissements sur la durée, et non plus la politique d’achat de star. Les heures fastes se terminent pour Peugeot.

Je me permets de citer un long extrait des entretiens de Paul Quittet (2). Je ne peux qu'encourager la lecture de cet entretien, et de ce site en général. Les entretiens de Paul Quittet nous enseignent beaucoup sur cette école de foot, qu’il a cotoyé avant de devenir pro en 1960 :

« Comme, au FC Sochaux, nous étions rattachés aux automobiles Peugeot, nous travaillions le matin et nous nous entraînions l’après-midi et vice versa. C’est comme ça que nous avons pu progresser et faire un parcours professionnel par la suite. C’est dans les années qui ont suivi que des centres de formation sont apparus mais, je le dis toujours, le FC Sochaux a été un précurseur. »

Cette formation spécifique a-t-elle débouché sur un style de jeu particulier ?
- Le style de jeu, c’est le beau football. Un bon jeu « bien léché » comme on dit, bien réalisé. Pas le football engagé, du beau jeu. Ca revenait un petit peu, en définitive, à cette école qui a été fondée par les entraîneurs et qui était reconnue même au niveau national. On nous apprenait à bien jouer. On voulait le joueur technique, pas le joueur qui, délibérément, prenait le ballon et tapait dedans. Dans cette école de football, je m’en souviens, on avait des entraîneurs qui passaient des après-midi à nous apprendre à faire des passes, à amortir le ballon. C’était un travail difficile, lassant mais qui était apprécié par la suite. Et c’est pour ça que le football sochalien, le beau football, a été remarqué partout et reconnu. […] Même nous, footballeurs avec l’étiquette « FC Sochaux », nous avions à l’esprit de toujours très bien jouer ; à notre détriment parfois ! Parce que le beau football n’était pas toujours le plus efficace, notamment lorsqu’il s’agissait de tenir un résultat par exemple. On ne s’en tirait pas toujours bien. On n’aimait pas trop dégager dans les tribunes à l’époque, on ne voulait pas dégager en touche. On aimait prendre le ballon et repartir de très loin derrière en évoluant par un beau football. C’était plus facile pour nous.

- La politique sportive de l’entreprise Peugeot à travers le FC Sochaux était-elle perceptible au niveau des joueurs ? Aviez-vous, à l’époque, le sentiment de jouer dans « l’équipe Peugeot » ?
- Bien évidemment ! A l’époque, nous faisions intégralement partie des Automobiles Peugeot au FC Sochaux. […] Parallèlement aux usines, [l’équipe] a permis de créer indirectement un renom publicitaire pour les automobiles Peugeot.

Quel est le principal aspect qui distinguait les différents clubs par lesquels vous êtes passé ?
- J’ai toujours dit que Sochaux était un “club corporatif professionnel”. […] Il y avait peut-être au FC Sochaux un manque d’ambition. C’était un club tranquille, un club bien structuré. Il n’y avait jamais de problèmes financiers, comme d’autres clubs en traversaient à cette époque là, puisque financièrement le club était solide grâce aux automobiles Peugeot. […] Mais on peut dire ouvertement qu’il y avait un manque d’ambition. On était bien, tranquilles, on n’essayait jamais ou très peu, de jouer les premiers rôles… et pour un joueur ce n’est pas toujours intéressant, ni très bon. Et ça je l’ai toujours reproché. J’aurais dû partir un peu plus tôt. J’étais ambitieux, très ambitieux, et je voulais connaître autre chose, dans un autre club, avec la possibilité – pourquoi pas – de jouer une coupe d’Europe ou quelque chose comme ça

Le travail « à la dur » (football et usine) supplantait peu à peu le talent pur. Bien au-delà de l’austère protestantisme qui marque la région, la formation « à la sochalienne », le beau jeu, réglé, devait rester la véritable marque de fabrique. Les joueurs y trouvaient certes un club stable. Mais un club aussi qui pouvait freiner leurs ambitions.

Comme l’exploitation des salariés sur les chaînes de montages, la vitrine publicitaire que constituait le club n’avait d’autre but que d’accroître les profits de Peugeot. Au foot, l'image esthétique, paternaliste, au sport automobile l'image d'une entreprise qui gagne.

En ce sens, dans le registre publicitaire,  le match à domicile n’était pas le point culminant du spectacle. Le défilé de bagnoles dans le vieux Bonal avant certains matchs représentait le vol du travail des salariés par la direction. Le capital s’exposait devant nous tous. Les voitures n’étaient plus l’œuvre du public, salarié de peugeot, puisqu’il leur fallait, ou à leur famille, les racheter.

Nous étions spectateur de notre propre aliénation, de notre propre emprisonnement.


Contrairement aux passes et aux contrôles enseignés à l’école de foot, la répétitivité des tâches à l’usine n’a par pour but d’augmenter le savoir-faire des ouvriers.

Car comme le club ne sera jamais champion d’Europe, telle est sa place,  le journal de l’entreprise en 1954 précise que « Il appartient aux responsables de l'équipe de connaître parfaitement chaque équipier afin de le placer à l'endroit où il est capable de rendre son maximum. A l'usine c'est la même chose, chacun doit être parfaitement à sa place, et il appartient aux chefs d'y veiller" »(3)

C’est ça, l’épanouissement chez la Peuge. 

René Hauss, en 1976, ira encore plus loin : « La société sportive n'est pas et ne doit pas être en rien comparable à notre société démocratique du 20e siècle. [...] S'il est possible de comparer cette structure à d autres qui nous seraient plus proches, l'exemple de deux autres sociétés connues me paraît assez adéquat : il s'agit de la vie militaire et du régime en vigueur à bord des bâtiments de la marine. [...] Pas de concertation. Pas de contestation. Une hiérarchie bien établie ».

Ce que Peugeot fait à l’organisation de l’usine à l’époque, le domaine sportif le fait dans l’équipe. Pour un dirigeant, la démocratie est une plaie: Il faut toujours discuter avec l’un ou l’autre, et il y en a toujours qui ne sont pas d’accord. Tout ça, ça doit être la faute à Mai 68.Ca ne devait pas rigoler tous les jours.

Surtout qu’à ce moment là, c’était Paul Barret l’entraîneur. On peut lire sur le site officiel du club à son propos « Réputé dur, mais juste avec ses joueurs, il entraîna pendant cinq saisons et fut victime de l'échec sochalien lors de la première campagne européenne. En 1986, il assurera un intérim pour tenter de maintenir le club parmi l'élite. »

Du Peugeot dans le texte : Dur mais juste. Le contraire eut été étonnant, non ? Si. Mon patron est dur, mais juste. Juste, car justifiée par sa position d’autorité.


A la dureté des relations au travail, et au début de la crise économique, les gars du coin, comme partout en France, vont encore réagir d’une manière un peu folle : 88% des électeurs vont voter en 1981, et 52,4% d’entre eux François Mitterand. Il y a des communistes au gouvernement. Les chars soviétiques sont prêts (ha non, c’était une rumeur).

Les lois Auroux sont votées. N’en déplaisent aux adeptes des organisations militaires, des espaces de concertation comme le Comité d’Entreprise qui gagnent en moyens et compétences  et les CHSCT qui sont mis en place. Pfff….. pourquoi pas la démocratie non plus ?

C’est aussi  dans cette période que Peugeot commence à s’intéresser aux méthodes de management japonaises notamment qui pourrait se résumer par la formule : "On ne donne plus d’ordre, on donne des objectifs ».

Il faut faire adhérer les salariés au projet d’entreprise. Convaincre (en un seul mot). Le management renouvelle ses méthodes (mais pas la répression syndicale), comme on voit apparaître un entraîneur fraichement diplômé : Pierre Mosca.

A l’intersaison de 1984, les communistes quittent le gouvernement, que déjà le président du FC Sochaux, le respectable et respecté Jacques Thouzery en appelle à l’intervention de l’état : « Notre seul voeu est que, bientôt, la législation sportive protège les clubs formateurs, ceux qui travaillent avec patience, contre les tentations de transferts à prix d'or qui, malheureusement, faussent le jeu" (4). »

Le capitalisme est dur. Y en a qui ont de plus en plus de sous, qui exploitent les savoir-faire de certains et qui les font crever. Les années 1980 ne sont pas les années 30, quand c’est le FC Sochaux qui engageait les stars. Alors là, oui, l’Etat doit intervenir pour sauver l’entreprise.

Mais depuis 200 ans, c'est Peugeot qui fausse le jeu en dictant ses règles.


NB : Volontairement, je n'ai pas abordé la pacification des rapports sociaux au sein du Bonal.J'aurais pu écrire quelques lignes sur le club des supporters, courroie de transmission de la direction aux tribunes. Comme G. Turin qui fut directeur du centre de production de Sochaux, directeur du FCSM, et investit dans le club de supporter.

J'aurais pu aussi mentionner la répressions que subissent les groupes de supporters qui ne conviennent pas à la direction : Incursion de force de l'ordre dans les tribunes, prise de photos des élements qui se permettent de rester un peu trop longtemps dans l'enceinte du stade, etc.

L'Est Républicain, le canard local, du 23/12/2001, alors que l'ambiance devient déletere. : "C'est devenu un cliché, mais le foot n'est qu'un reflet de la société. La trêve tombe à pic. 2012 est à la porte. Pour une paix sociale, rien de tel que des succès Messieurs"

J'aurais pu, aussi, parler du magazine officiel du FC Sochaux : Son nom passe de "Jaune et Bleu" à sa création en 1994, à "Esprit Club" en 2000. Tout un programme. Un projet, même. Faire corps avec le club et l'entreprise.

"Esprit Club" rappelle sans doute le succès de l'opération de communication interne et externe de Bull (dans les années 80) qui avait sponsorisé un voilier de compétition : L'esprit d'Equipe.

 

(1)Il serait étonnant que les économies faites par la cession du club serve à l’amélioration des conditions de travail. Au contraire, les bus de journée pour les salariés sont déjà supprimés. Et la pause casse-croûte risque d’être amputée…

(2) http://www.wearefootball.org/portrait/107/lire/une-g-n-ration-oubli-e/

Sauf mention contraire, les citations suivantes sont extraites de l’article de Mr Patrick Friedson « ( Les ouvriers de l'automobile et le sportIn: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 79, septembre 1989 »

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1989_num_79_1_2906

(3) Qu'est-ce qu'une usine ?, Courrier des Usines, IX, mars 1954,

(4) J. Thouzery, Préface, in : G. Baudoin, Histoire du FC Sochaux Montbéliard,le coteau, 1984

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