Parmi les lois les plus importantes de la physique, certaines s’expriment comme la conservation de certaines quantités. Il en est ainsi du fait que l’énergie se conserve, et ce quel que soit le détail des actions mises en œuvre. Ces lois permettent des analyses globales de phénomènes : par exemple, elles impliquent que si une installation informatique consomme une certaine quantité d’énergie électrique, il doit dégager la même quantité d’énergie sous forme de chaleur, et ce sans avoir à s’occuper du détail du fonctionnement des circuits ou des dispositifs de refroidissement. Elles expliquent aussi bien le mouvement des planètes autour des étoiles que le freinage des véhicules. Toutes nos observations de l’univers sont cohérentes avec l’hypothèse que ces lois sont immuables et valables partout (sous certaines réserves : par exemple, la mécanique classique n’est plus valable pour des objets se déplaçant à des vitesses proches de celles de la lumière).
Comparons avec les lois humaines. Celles-ci sont locales à un état, parfois à une région ou à une ville, et aussi à une époque. Il y a quelques dizaines d’années, il semblait évident que le mariage était forcément entre un homme et une femme ; depuis, dans certains pays, on a changé de vision. L’avortement était en France un crime passible des assises, il est maintenant pris en charge par la Sécurité sociale. Les mêmes propos sont ici légaux, ailleurs passibles de lourdes peines. Les constructions humaines sont marquées par l’impermanence : voyons ces agences gouvernementales états-uniennes, fermement établies depuis des décennies tant dans leur paysage national qu’international, qui en quelques mois se voient éviscérées et n’existeront peut-être bientôt plus.
Non seulement les lois et conventions humaines sont locales à un lieu et une époque, mais elles sont souvent négociables, du moins lorsque l’on dispose de certains privilèges. On ne peut certes pas négocier les prix à la caisse du supermarché, mais on le peut quand on achète en gros. Un simple particulier ne peut pas négocier son imposition, mais j’ai cru comprendre que cela est dans une certaine mesure possible quand on est une grande entreprise ou un particulier très fortuné. J’ai vu à plusieurs reprises dans ma carrière professionnelle un arrêté ou un décret modifier la réglementation sur un point sur lequel elle gênait tel ou tel établissement public, dont on peut supposer que la direction avait un bon entregent auprès de son ministère de tutelle. Par ailleurs, les descriptions mathématiques du fonctionnement de l’économie n’ont pas le même statut que les lois physiques fondamentales : qu’on songe qu’on crée de la monnaie ex nihilo, sans vérifier une quelconque loi de conservation.
Il faut également distinguer les lois fondamentales de la physique des limites de tel ou tel procédé technologique. Une loi physique peut, par exemple, limiter le rendement d’un procédé technologique : on sait par exemple depuis Carnot (première moitié du XIXe siècle) qu’une machine thermique (quelle qu’elle soit, aussi bien un moteur à explosion de voiture qu’une centrale solaire à concentration) a un rendement borné par une quantité dépendant de températures de fonctionnement. Cela n’exclut cependant pas d’augmenter le rendement en fonctionnant à d’autres températures, on en utilisant un procédé ne constituant pas une machine thermique (par exemple, un panneau solaire).
La confusion entre le statut des lois de la physique et, d’une part, celui des lois humaines, d’autre part celui des limites technologiques, conduit à des erreurs épistémologiques qui ont des conséquences politiques, notamment en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Certaines personnes semblent traiter les lois physiques comme des lois humaines, qu’il est possible d’ignorer, voire de négocier. Cela se conjugue parfois avec des comportements de privilégié : par exemple, quand une animatrice de télévision dit, quand on lui fait observer que l’aviation commerciale dans sa forme actuelle est incompatible avec les objectifs climatiques, qu’il faut bien aller voyager pour découvrir les autres cultures, elle paraît vouloir négocier une forme d’exemption à l’usage des classes sociales privilégiées — la grande majorité de la population mondiale n’ayant pas les moyens de voyager en avion pour découvrir le monde, sans parler des difficultés pour obtenir des visas de tourisme. Quant à la confusion entre les lois fondamentales et les limites de tel ou tel procédé technologique, elle s’illustre par des discours selon lesquels « les savants trouveront bien quelque chose », ou des rectifications intempestives selon lesquelles telle ou telle limitation fondamentale pourrait être levée par des technologies futures — un quidam m’a ainsi « corrigé » quand j’expliquais qu’il n’existait pas d’algorithme résolvant de façon générale un certain problème, en me disant « pas d’algorithme connu ». Cet optimisme technologique, sans doute issu du positivisme, tourne parfois à une véritable croyance magique.
Il est également possible que cette tendance à relativiser les conséquences des lois physiques fondamentales soit liée à un discours diffus consistant à relativiser les lois physiques elles-mêmes. On entend parfois des petits discours selon lesquelles les physiciens changeraient régulièrement de paradigme, rejetant les lois bien établies il y a seulement quelques décennies, et que donc il convient de ne pas accorder trop d’importance à ce qu’ils disent. Ces discours reprennent des idées, pas forcément bien assimilées, de philosophes des sciences tels que Kuhn, ou encore de science and technology studies. Si l’on comprend qu’on ait voulu rabaisser les prétentions scientistes, notamment celles consistant à vouloir utiliser des modèles semblables à ceux de la physique pour décrire des situations sociales, l’excès dans la relativisation conduit certains, peut-être par commodité d’idéologie ou d’intérêts, à placer sur un pied d’égalité les lois physiques de conservation avec des sujets plus spéculatifs.
Toutes ces questions épistémologiques pourraient paraître vénielles. Elles ne le sont pas. Quand un média suggère, par la présentation qu’il en fait, qu’une question telle que « comment évacuez-vous 1 GW de chaleur, vu que votre data center consommera 1 GW d’électricité » est une question partisane, il dessert le débat public. Nous ne sommes pas ici sur une question d’opinion, comme le pourrait être « quelle est la juste rémunération d’un médecin » : ce gigawatt, s’il est consommé, doit ressortir sous forme de chaleur. Le traitement de ces questions au travers du prisme d’analyse des journalistes politiques, qui présentent des querelles d’opinion, et même souvent de simples querelles de personnes, conduit au brouhaha et à l’inaction.