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Billet de blog 13 juin 2015

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Le visage du migrant

380 réfugiés érythréens et soudanais évacués le 2 juin manu militari par les forces de l’ordre du campement de la Chapelle à Paris. 4200 migrants secourus le 29 mai en Méditerranée, dont 17 cadavres retrouvés sur plusieurs embarcations de fortune. 139 corps de réfugiés découverts fin-mai dans des fosses en Malaisie. Deux enfants roms décédés début juin dans l’incendie de bidonvilles dans les Yvelines et près de Lille. 103000 migrants arrivés depuis le début d’année en Europe via la Méditerranée. Depuis des mois, de manière quasi quotidienne, nous sommes assaillis de chiffres, mais également d’images représentant des masses de corps de migrants filmés sur des bateaux à la dérive, au sein de zones d’attentes, campements ou autres bidonvilles. 

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380 réfugiés érythréens et soudanais évacués le 2 juin manu militari par les forces de l’ordre du campement de la Chapelle à Paris. 4200 migrants secourus le 29 mai en Méditerranée, dont 17 cadavres retrouvés sur plusieurs embarcations de fortune. 139 corps de réfugiés découverts fin-mai dans des fosses en Malaisie. Deux enfants roms décédés début juin dans l’incendie de bidonvilles dans les Yvelines et près de Lille. 103000 migrants arrivés depuis le début d’année en Europe via la Méditerranée. Depuis des mois, de manière quasi quotidienne, nous sommes assaillis de chiffres, mais également d’images représentant des masses de corps de migrants filmés sur des bateaux à la dérive, au sein de zones d’attentes, campements ou autres bidonvilles. 

Dans certains reportages les cadavres de réfugiés sont exposés sans pudeur sur le ponton d’un bateau ou le quai d’un port. La plupart du temps, lorsque les migrants sont interviewés, leurs visages sont floutés, voire filmés à la poitrine, certes pour des raisons de confidentialité, mais est-ce là la principale explication.

Dans tous ces reportages, les chiffres laissent place aux dénominations tels que migrants ou réfugiés où bien Roms voire au sigle tel que Mineurs isolés étrangers. Derrière ces termes généraux, point de destin singulier, les médias ne traitent que de figures au sens de la représentation d’une forme extérieure aux contours flous, un groupe informe sans sujet particulier. Au-delà d’une manœuvre purement idéologique, ce dispositif monstratif et discursif a pour conséquence de rejeter ces personnes dans un « hors monde ». Déréaliser, elles ne peuvent dès lors faire l’objet de la moindre sympathie, voire empathie.

On peut se demander comment en ce début de 21e siècle, ce processus de désubjectivation de personnes en situation de souffrances peut-il encore fonctionner. Dernièrement, j’ai pu faire l’expérience que celui-ci s’avère pernicieux. En effet, suite un travail de recherche amorcé avec plusieurs jeunes mineurs isolés étrangers, j’ai été surpris de constater qu’en amont de ces rencontres, je m’étais représenté un groupe de jeunes migrants ayant un parcours migratoire quasiment uniforme, des désirs similaires. Suite à ces temps d’échanges, j’appréhendais l’histoire singulière de Mohamed, un Camerounais qui après deux années passées dans une forêt au Maroc avait sauté la barrière de Melilla laissant derrière lui son meilleur ami blessé au pied. Arrivé à Madrid, il avait ensuite rejoint la France. J’écoutais Abdelkrim, un jeune Guinéen me raconter qu’il avait traversé la mer Égée en Zodiac pour trois cents euros. Durant ce voyage d’Izmir en Turquie à Thelassonique en Grèce, il avait vu plusieurs de ses amis embarqués dans un second zodiac à la dérive littéralement couler. L’histoire de Abdelkrim n’est pas celle de Mohamed, ni de Samuel, ni de Firmin… Une réflexion en apparence simple, mais pourtant fondamentale.

En effet, la figure du migrant, du Rom ou du MIE, mais également pourrait-on ajouter celle du jeune des quartiers, occulte la « singularité existentielle » de chaque individu qui composent ces groupes. En effet, les catégories administratives et/ou ethniques, dénominations et autres statistiques jettent un voile sur le visage de ce sujet ayant fui son pays en raison d’une histoire singulière, mais également collective liée à des causes sociales, économiques judiciaires ou bien politiques.

Le processus de diffusion médiatique de la figure du migrant favorise la construction d’un véritable « piège identitaire » au sens d’une négation de l'autre et de sa subjectivité pour reprendre le concept de l’anthropologue Michel Agier. En conséquence, il favorise la diffusion du fantasme de l’invasion du spectre d’un groupe sans identité, informe alimentant les fantasmes et les peurs envers l’autre étranger. Les catégories administratives ont cela de rassurant, elles permettent de classifier, contrôler, mais également exclure.

À l’heure où l’agence Frontex va renforcer la surveillance des frontières en Grèce, où les réifications identitaires dans l’ensemble des pays européens conduisent à une montée inexorable des partis d’extrême droite, il est temps de retrouver le visage du migrant au sens où l’entendait E. Levinas : « Le visage parle. Il parle, en ceci que c’est lui qui rend possible et commence tout discours… Le visage est ce qu’on ne peut tuer, ou du moins ce dont le sens consiste à dire : « Tu ne tueras point »[1].


[1] Emmanuel Lévinas, Ethique et infini, éditions Arthème Fayard, 1982, p. 81-82.

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