Conférence de Presse d’E. Macron, exercice du pouvoir et inégalités territoriales

Analyse de la conférence de Presse à l’issue du Grand Débat national. L’impensé d’E. Macron, c’est le territoire. Le « nouveau pacte territorial » ne vise pas tant à résoudre des inégalités territoriales qu’à gérer le pouvoir et à régner. Il n’y aura pas de nouveau pouvoir des citoyens mais une fausse promotion par tirage au sort pour calmer les ardeurs démocratiques et diviser pour régner.

La conférence de Presse à l’issue du Grand Débat national avait duré plus de deux heures. C’est en vain que l’on y chercherait l’ombre d’une promesse de réforme ou l’esquisse d’un changement d’orientation. Il s’agit avant tout de garder le cap, de tenir bon la barre (ou la matraque s’il s’agit de maintien de l’ordre). Il faut « replacer l’humain au centre du projet », c’est-à-dire qu’il faut avoir la bonté d’expliquer la sublimité d’une action qui n’est pas ce qu’un vain peuple pense et qu’il se refuse à comprendre par une étrange impatience ou par un refus obstiné de voir l’évidence des résultats dont le président se félicite mais qui ne sont pourtant pas tant le fruit de son action sublime que d’une conjoncture économique internationale que son prédécesseur avait déjà si longtemps attendue sans avoir pu également s’en féliciter lui-même. Impatience de voir des résultats qui sont déjà là : curieuse logique, mais il ne s’agit pas tant de parler à la raison qu’au cœur des Français (voir l’intervention suite à l’incendie de Notre-Dame érigée en cœur fantasmatique national), de répondre à « un profond sentiment d’injustice » notamment territoriale (comme s’il n’y avait pas d’injustice mais seulement un sentiment, une impression vague, subjective, sans lien avec la réalité), et le président d’annoncer le lancement d’un nouveau produit, le « nouveau pacte territorial » qui ne consiste certainement pas à planifier le redéploiement des services publics là où ils tendaient à disparaître.
Il n’est pas question de rouvrir des hôpitaux, des tribunaux, des écoles, etc. L’engagement est seulement pris qu’il n’y aura plus « de nouvelles fermetures, ni d'hôpitaux ni d'écoles, sans l’accord du maire », c’est-à-dire que si jamais de telles fermetures devaient se produire, seul le maire devrait en être tenu pour responsable. Et d’ailleurs telle est la grande préoccupation du nouveau projet, diluer la responsabilité de l’État dans les régions et jusqu’à l’échelle la plus locale possible pour ne plus avoir à entendre se plaindre les fâcheux : «  quand les ennuis sont là c'est toujours l’État, ce qui est un peu simple », d’où le « nouvel acte de décentralisation » qui consiste à « supprimer plus de postes en administration centrale » et à « remettre plus de fonctionnaires sur le terrain qui apportent des solutions », si toutefois cela s’avérait possible, étant donné les contraintes budgétaires.
Tout est nouveau et pourtant tout paraît déjà si ancien car cela fait des décennies que l’État lance des grands projets de décentralisation sans tenir compte des spécificités des différents services publics et comme si toute décentralisation impliquait davantage d’égalité territoriale. Comme si la seule inégalité territoriale qui existât n’était due qu’à la subordination hiérarchique de la Province par rapport au centre parisien et qu’il suffirait de laisser les régions se gérer toutes seules pour qu’elles trouvassent spontanément les moyens de leur développement. Comme si l’aménagement du territoire ne consistait qu’en une réorganisation de la bureaucratie et qu’il suffisait de décider localement plutôt que nationalement pour qu’une génération spontanée de richesses se produise là où il n’y a plus de services publics ni d’activité économique.
Ceux qui sont loin des hôpitaux se réjouiront d’aller dans « cette maison qui s'appellerait “France Service” », là ils trouveront un fonctionnaire généraliste des services de l’État qui leur indiquera que l’hôpital le plus proche est à quelques dizaines de kilomètres et que pour un accouchement il faudra encore parcourir une vingtaine de kilomètres supplémentaires (sans bien sûr dépasser les 80 km/h). Car « La simplicité, c'est la vraie protection, c'est la vraie protection et c'est le vrai service au public ». Grâce au fonctionnaire généraliste des services de l’État, ils sauront où s’adresser pour qu’un autre fonctionnaire spécialiste puisse répondre à leur demande.
Les régions les plus pauvres pourront enfin décider d’elles-même des ressources qu’elles n’auront pas et les régions les plus riches continueront tranquillement de prospérer. Curieuse façon de résoudre les inégalités territoriales, mais il n’est pas ici question de résoudre des inégalités, il s’agit avant tout de répondre à un sentiment d’inégalité et à une profonde impatience, il s’agit de faire taire cette France qui dérange, ces territoires qui n’offrent aucune perspective de profit, qui sont trop enclavés, trop éloignés des services publics, et qui devraient se satisfaire de voir soudain surgir au milieu de nulle part de jolis bâtiments sur lesquels tous pourront lire “France Service” et croire alors qu’il y a bien là un vrai service public.
L’essentiel n’est en définitive pas de lutter contre les inégalités territoriales, c’est de gérer le pouvoir et de régner. Il n’y aura pas de référendum d’initiative citoyenne et les citoyens ne pourront véritablement n’être à l’initiative d’aucune loi. À défaut de démocratie participative, 150 citoyens bénéficieront d’une sublimation percutante (selon la terminologie du principe de Peter), ils seront renvoyés plus haut par tirage au sort et constitueront une convention citoyenne qui exercera un contre-pouvoir au sein du Conseil économique social et environnemental (CESE) qui n’a précisément aucun pouvoir et qui néanmoins sera remanié pour en avoir encore moins. Les représentants de la société civile seront moins nombreux et devront cohabiter avec ces citoyens dont l’objet de la première mission a déjà été fixé. Le président tient à rassurer les esprits sceptiques : « ce qui sortira de cette convention, je m’y engage, sera soumis sans filtre, soit au vote du parlement, soit à référendum, soit à application réglementaire directe ». Quant à savoir ce qui sortira de cette convention, ce qu’il en sera de sa marge d’autonomie par rapport à un exécutif qui lui a déjà fixé sa première mission et qui saura l’entourer des experts qu’il convient, les défenseurs de la démocratie participative auront de bonnes raisons de douter. Mais encore une fois, il ne s’agit pas tant de raisons que de répondre aux sentiments des Français.

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