Statut de l'AFP : les justifications trompeuses du PDG Emmanuel Hoog

Emmanuel Hoog se démène comme il peut pour défendre la proposition de loi déposée le 17 mai au Parlement par le Sénateur Jacques Legendre afin de modifier le Statut de l'AFP. Proposition qui reflète fidèlement les options controversées défendues par Hoog depuis son arrivée à la tête de la troisième agence de presse mondiale en avril 2010.

Confronté le 26 mai à une grève de 24 heures largement motivée par ce projet et à une motion de défiance du personnel pour dénoncer ses méthodes, M. Hoog a lancé une offensive de charme envers le personnel, capable de faire capoter son projet comme il a empêché celui de son prédécesseur Pierre Louette.

J'ai publié ailleurs les messages envoyés par M. Hoog à l'intention du personnel de l'AFP ; ils méritent d'être connus plus largement et surtout dénoncés pour leur caractère trompeur et orienté. Tout comme il est urgent d'analyser et de critiquer la proposition de loi elle-même : comme l'a fait mon collègue Samir Douaihy dans son "argumentaire" publié sur le site SOS-AFP.

Voici donc quelques éléments, reprenant les affirmations hasardeuses de M. Hoog. Nul doute que mes lecteurs en signaleront d'autres !

Selon M. Hoog le nouveau Statut "reconnaît l’AFP comme porteur de mission générale ce qui permet de garantir son financement public et de le pérenniser"
Mais le Statut de 1957 précise déjà, et de manière on ne peut plus claire, que l'Agence est "porteur de mission générale" !
Il y a pire, cependant, car en préconisant qu'une partie de la couverture de l'AFP devrait être considérée comme étant "d'intérêt général" - notion laissée à l'appréciation de l'Etat, s'il vous plaît - la proposition de loi Hoog-Legendre implique qu'une autre partie de cette couverture ne l'est pas !
On devine facilement quels aspects de la couverture AFP seront laissés en dehors de cette définition étriquée de l'"intérêt général" : pratiquement tout ce qui concerne les langues autres que le français et surtout tout ce qui touche aux contenus de type "divertissement", "people" et "styles de vie". Couvertures qui font de plus en plus l'objet d'accords de partenariat ou d'opérations "externalisées" comme ceux que l'AFP gère avec des entreprises telles que "RelaxNews" ou avec "Paris-Modes".
"Halte à l'info-divertissement" réclamait mon syndicat, SUD-AFP, en janvier 2010. En effet.

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"Je crois... préférable d’agir de manière préventive.../..., plutôt que curative après avoir été condamné pour aide d’Etat par la Commission européenne, avec toutes les conséquences financières désastreuses qu’une telle condamnation pourrait avoir pour l’Agence" écrit M. Hoog dans son message du 1er juin.
M. Hoog croit-il sincèrement que le Parlement ou le peuple français laisseraient s'écrouler, sans la moindre résistance, une grande institution nationale et même internationale sous prétexte qu'elle aurait été "condamnée" par la Commission européenne ou la Cour de Luxembourg ?
Peut-il citer un seul exemple d'un grande organisation médiatique qui a connu un tel sort ? La BBC, à ce que je sache, est toujours debout bien que financée par l'argent du public britannique et malgré les contestations dont elle fait régulièrement l'objet, notamment du secteur privé.
Quant au traité de Schengen, pour citer un autre domaine où les actions des Etats ne sont pas toujours en accord avec le droit européen, il reste en vigueur malgré les entorses commises tout récemment par un grand pays membre de l'Union européenne.
M. Hoog, tout comme son prédécesseur Pierre Louette, agite le spectre d'une éventuelle "condamnation" de l'AFP afin de faire passer un projet hasardeux qui de toute façon ne mettrait pas forcément l'agence à l'abri de nouvelles attaques à l'avenir. Ce faisant, il confond volonté économique et volonté politique.

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La proposition de loi "réorganise la gouvernance, en diminuant le conflit d’intérêts qui place les clients dans une position dominante au sein du conseil d’administration" écrit Emmanuel Hoog toujours dans on message du 19 mai
Tout en prétendant réduire le "conflit d'intérêts" que représenterait à ses yeux l'importance accordée aux médias français dans la gestion de l'AFP, M. Hoog passe sous silence le fait que la proposition de loi renforcerait de manière importante le rôle de l'Etat. Ce dernier serait non seulement représenté en tant que tel au nouveau Conseil d'administration (alors que dans le statut actuel ce sont les "usagers" étatiques qui y sont représentés, en tant que clients), mais il aurait le droit de dicter la stratégie de l'Agence de par le Contrat d'objectifs et de moyens (COM), qui serait pour la première fois inscrit dans la loi !

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La proposition qui consiste à coopter six "personnalités indépendantes" au Conseil d'administration, dont au moins un non-Français, ferait en sorte que ce dernier serait "ouvert à des personnalités de nationalité étrangère qui viendront apporter un autre regard," explique M. Hoog. "Où est la perte d’indépendance ?"
Bonne question, en effet. Mais il faudrait plutôt l'inverser : comment M. Hoog, ou M. Legendre, proposent-ils de garantir "l'indépendance" de ces six personnalités, parmi lesquelles figurerait le PDG ? Absolument rien dans la proposition de loi ne l'explique.
On peut très bien critiquer le rôle joué jusqu'ici par les représentants de la presse au sein du CA, mais au moins ils sont censés, tout comme les représentants des "usagers" parmi les service publics, ou les représentants du personnel, refléter les vues d'intérêts clairement définis.
Alors que des "personnalités indépendantes" peuvent représenter... tout et n'importe quoi, de manière totalement opaque.
Quant au principe selon lequel ces personnalités ne devraient avoir aucun intérêt particulier à défendre au sein de l'agence, il paraît louable à première vue - mais on se demande dans ce cas quelle pourrait être leur motivation pour s'intéresser de près aux destinés de l'AFP !

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Le nouveau Statut "lutte[rait] contre l’excès de changement de direction en assurant un mandat de 5 ans renouvelable au PDG"... "en 25 ans, AP et Reuters ont eu deux présidents alors que l’AFP en a connu huit, dont trois démissionnaires"
Ce qu'omet de noter Emmanuel Hoog est que les trois PDG démissionnaires dont il parle - Henri Pigeat, Eric Giuily et Pierre Louette, ce dernier étant le prédecesseur de M. Hoog sont tous partis avant la fin de leur mandat sous la pression du personnel et pour avoir tenté de modifier la nature profonde de l'entreprise !
Autrement dit : le problème de fond de l'AFP n'est pas la durée du mandat du PDG, mais de trouver des PDG qui savent développer l'agence sans la trahir ou la détruire.

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Le Statut revu et corrigé par Emmanuel Hoog "renforce[rait] la vocation internationale de l’agence tout en soulignant sa spécificité francophone" explique le PDG
Bof : avouons que cet alinéa n'est là que pour faire joli : qui pourrait douter que la vocation de l'AFP soit, entre autres, francophone ? Et qui peut douter que l'agence, qui travaille depuis de nombreuses années en six langues, soit investie d'une mission internationale ?

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Le nouveau Statut, s'il était adopté, "simplifie[rait] les procédures financières et budgétaires en les plaçant dans le droit commun" écrit Emmanuel Hoog.
Surtout, en supprimant la Commission financière prévue par le Statut actuel et en multipliant les références aux articles du Code de Commerce régissant les sociétés anonymes, il tend à assimiler l'AFP à une entreprise comme une autre. En même temps, en soumettant l'Agence à l'influence de l'Etat pour ce qui concerne le fameux "Contrat d'objetifs et de moyens", y compris pour sa stratégie de développement, il fournit aux pouvoirs publics des leviers supplémentaires pour contrôler, voire restreindre son autonomie budgétaire.

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"Il s’agit d’une proposition de loi 'relative à la gouvernance de l’Agence' , pas d’un nouveau statut" écrit M. Hoog, le 1er juin.
Chacun pourra juger, mais à lire l'analyse très détaillée publiée par mon confrère Samir Douaihy, j'ai fortement l'impression qu'il s'agirait d'un tout nouveau statut !

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"L’AFP mérite un débat parlementaire le plus tôt possible" affirme M. Hoog.
Pourquoi "le plus tôt possible" ? Le statut de 1957 a été en gestation pendant plusieurs années, et, avant d'être adopté à l'unanimité par le Parlement, il a également été approuvé par une grande majorité du personnel dans un référendum.
Nous sommes à moins d'un an d'une élection présidentielle qui attise déjà les velléités des hommes et femmes politiques de contrôler la presse - et M. Hoog et ses amis parlementaires veulent réformer le statut "le plus tôt possible" ?

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Le "monde médiatique... a besoin, plus que jamais, de grandes signatures, de référence, d’une grande agence" affirme Emmanuel Hoog, versant dans le lyrisme.
J'ai une bonne nouvelle pour M. Hoog : le "monde médiatique", sans oublier le monde tout court, possède déjà quelques "grandes" agence de presse. Dont l'AFP, qui n'a pas attendu son arrivée pour devenir "grande" !

A suivre...

Liens utiles : les textes des communiqués de M. Hoog dont il est question ici. A consulter également, le site "SOS-AFP".

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