L'École de l'Homme mort, ou pourquoi il faut lire « Rabalaïre » d'Alain Guiraudie

Alain Guiraudie livre avec son second roman une œuvre intense qui embrasse le monde tel qu’il va sans rien sacrifier de sa complexité. La portée politique, éthique et poétique de son texte font de Rabalaïre un livre d’une puissance heuristique incomparable pour un lecteur que sa lecture va transformer. Pourquoi et comment s’y prend Alain Guiraudie ? Tentative de réponses.


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Rabalaïre d’Alain Guiraudie, c’est mille pages, un kilo deux cent vingt grammes de littérature, la lecture catégorie poids lourd. On ouvre le livre et on lit, on grimpe les cols qu’arpente Jacques, le héros, parce que Rabalaïre – j’aurais dû commencer par là - c’est l’histoire d’un mec à vélo à l’intérieur duquel les forces de l’existence livrent bataille. On le suit partout Jacques, en ville, en montagnes, en forêt, une excursion écrite comme un long plan séquence, sans pause ni coupe et, la dernière page tournée, on reconnait cette sensation qui nous tenaille, ce truc au creux de l’estomac : la faim, pas celle sur laquelle on reste mais l’appétit qu’Alain Guiraudie nous ouvre.

On voudrait n’avoir jamais lu Rabalaïre histoire de le relire, faire le chemin à nouveau. Parce que Rabalaïre est une expérience, de la lecture organique qui fait du livre un objet vivant, y a qu’à poser la main dessus, ça palpite sous la peau crème de la couverture, la vie est là, la pulsion de vie, Alain Guiraudie la déplie sur des kilomètres - et c’est le corps de Jacques qui s’en fait l’hôte.

Nous voici bienvenus dans sa tête où s’affrontent le plus banal et le plus refoulé, le tabou et le sacré, le sexe et la mort, tout y passe ; ce sont mille pages de naissances, de meurtres, de suicides, de kidnappings, d’attentats terroristes, d’amitié, d’amour, de haine ; mille pages de fautes lucides et de lucidité fautive, de transgressions, de mauvais plans, de tentatives pour réparer l’irréparable, aimer les vivants et se réconcilier avec les défunts. Alain Guiraudie fait son miel de tout et tout trouve grâce à ses yeux, rien de ce qui traverse une vie n’est laissé sur le bord du chemin, l’auteur ne s’interdit rien, se rend là où l’œil ne s’aventure jamais - toujours avec délicatesse. Le livre refermé, 

on se dit qu’on a tout vu avec Jacques, tout fait, tout expérimenté, du plus monstrueux au plus beau, que cette somme est passée comme une lettre à la poste. Parce qu’il peut tout se permettre, Alain Guiraudie : le pacte avec le lecteur ne se rompt jamais, c’est sa griffe, son art - qu’il tient sans doute de sa plume trempée dans la brigoule.

De Jacques que sais-je ? Pas grand-chose sinon qu’il habite Bellegarde et roule à vélo. Jacques est l’enfant d’une époque, celle de la pop-culture et ses blockbusters. Il aime la BD, lit la presse, Ciel et espace, il regarde BFM, Pinocchio, écoute JJ Cale, joue à Tetris, au baby-foot. Jacques est un type moyen, un électron libre noyé sous l’aire centrale de la courbe de Gauss, une banalité statistique, un monsieur tout-le-monde, un chômeur surtout.

Et pourquoi donc ne travaille-t-il pas Jacques ? Il ferait bien de s’en inquiéter, parce qu’être chômeur ça vous classe quelqu’un, ça vous range dans une certaine catégorie du social et de l’être, celle du non-être, ces gens qui ne sont pas grand-chose, qui ont le devoir de tout faire pour se remettre en selle, se réinjecter dans le circuit et la compétition. Et c’est vrai que Jacques il est tout seul sur son vélo, sans maillot jaune ni concurrents dans la roue desquels se mettre. Alors que Jacques soit chômeur - et semble si peu s’en inquiéter - est au moins l’indice qu’il fait route vers la marge, qu’il pédale vers le bord du monde, son cul de chômeur vissé sur sa selle, et qu’à enquiller les bornes à vélo au lieu d’aller au Pôle Emploi il se rapproche dangereusement du fossé où le risque est grand de basculer et rejoindre la masse des improductifs et autres assistés de la société.

Mais puisque dans Rabalaïre Alain Guiraudie sait si bien nous immerger dans son sujet et faire de nous des spectateurs impliqués (on voit ce qu’il se passe et on entend tout, comme dans son cinéma), on constate vite qu’on n’est pas différent de Jacques, qu’on est habité par les mêmes éléments de langage, baignés du matin au soir par les mêmes formules qui nous font parler, penser et agir comme un seul mouton. Jacques n’est pas sans emploi mais à la recherche d’un emploi - et c’est important ça, la recherche, ça vous fait pédaler un chômeur vers le retour à l’emploi, parce que le point d’arrivée de toute course c’est le retour à ça, l’emploi, tout l’emploi et rien que l’emploi.

On entend qu’il y pense Jacques au retour à l’emploi quand il pédale, qu’il faudra bien retrouver du travail un jour, mais Jacques y pense de moins en moins au fur et à mesure des pages que nous tournons et des bornes qu’il s’enfile, et moins il pense au retour à l’emploi plus il gagne en épaisseur - parce que Jacques sur son vélo est à la recherche d’autre chose : de quoi, il ne le sait pas, mais il cherche, il est l’homme de la recherche, du mouvement qui préside à toute recherche, un mouvement nommé désir, substance précieuse convoitée par le marché et ses marchands.

Et son désir, Jacques entend de moins en moins se le laisser confisquer – il entend bien le suivre et commencer par s’attaquer en vélo au Col de l’Homme mort - « quitter la route pas bien grande, nous confie Jacques, mais en tout cas la route avec au moins une ligne blanche au milieu et [partir] à l’assaut de mon rêve », ou comment le désir sent bon la sortie de route.

Jacques est un mec chouette, chouette parce que comme nous : insatisfait, ambivalent, névrosé, un peu peureux, un peu courageux, moyen en tout, excellent en rien. Militant usé d’un Collectif d’Association Citoyenne, il nous explique n’en conserver que l’envie d’énoncer des idées sans perdre son énergie à les confronter avec celles des autres avant de rétropédaler quelques pages plus loin en se plaignant que la vie manque de sel faute de confrontations entre les gens.

Il est comme ça, Jacques : une chose et son contraire se disputent dans sa tête, comme chez n’importe quel lecteur, sauf qu’ici ça se dit, ça s’entend, c’est l’inconscient à ciel ouvert, le bordel du moi sous la loupe, un régal de le voir assumer des pensées que nous ne cessons quotidiennement de mettre sous le tapis pour continuer à rester concentrés sur notre course à la rentabilité, à l’utilité, à l’employabilité, à la consommation, une course à la performance qui suppose la captation consentie de notre désir par le système de production qui s’en nourrit.

Cette course, Jacques s’y soustrait un peu plus à chaque coup de pédale. Chaque mètre de bitume avalé est l’occasion d’avancer vers son désir - qui ne recoupe pas le désir du système : qu’est-ce que moi, Jacques, je veux ? chez qui ai-je envie de dormir ? avec qui ai-je envie de manger, faire l’amour, parler, passer mon temps ? Pédaler est une manière comme une autre de ne plus se soumettre, d’arrêter de se raconter des histoires et d’écouter la partie la plus vraie de soi, celle qui désire autre chose que le retour à l’emploi et l’alignement dans l’axe.

Dupes, nous ne le sommes pas plus que Jacques : nous savons que donner suite à notre désir suppose de « quitter la route » et nous désaxer, nous déboîter de cette vie passée à produire et consommer en automates, arrêter de nous contenter de jouir petitement dans le cadre étroit prévu pour ça ; nous le savons mais cela ne change rien, c’est un savoir sans conséquences : nous persévérons à mutiler notre être au profit de conduites qui l’empêchent d’advenir et, chose la plus triste, à notre corps consentant. Rabalaïre est un roman de l’audace : faire d’un type ordinaire un héros extra-ordinaire par le simple contrepied qu’il prend devant notre tendance universelle au renoncement.

L’intérêt du contrepied tient à ce qu’il porte à conséquences : écrire les aventures de Jacques, c’est écrire les conséquences de ce savoir nommé désir, de ce qui se produit quand le désir devient boussole et oriente prioritairement les actions de quelqu’un, quand il trouve sa traduction dans du jouir qui échappe au moteur social pour n’alimenter que le moteur de son porteur.

Cette prégnance du désir et du jouir, c’est l’un des objets du livre. Si Rabalaïre est une course incroyable comme on en trouve si peu en littérature, c’est par la nature même de son combustible : on n’écrit pas mille pages et on ne les dévore pas d’une traite sans un maximum d’intensité transmise à son lecteur, une intensité pulsionnelle, tectonique, qui fait trembler et bouger les lignes - du lecteur s’entend.

Si la vérité d’un sujet tient toute entière dans son désir au point qu’elle lui traverse le corps, sa vérité Jacques la traque dans l’écoute de sa chair, sa vibration, cette sensation physique synonyme de rapprochement avec ce que son corps réclame – laisser par exemple son vélo en lisière de forêt et suivre ce vieux berger, ce curé, ce gars ou cette fille. Le point duquel Jacques va partir c’est le corps, ce corps consentant dont il faut reprendre l’entière possession ; parce que le corps est la bonne unité de mesure : tout ce que nous possédons c’est lui, et tout ce qui excède les capacités de notre corps, tout ce qui se trouve hors de sa portée directe, notre corps ne peut pas en jouir - sinon par procuration ou prothèse interposée.

Il faut donc à ce corps habiter un monde à sa taille où il lui sera permis de jouir directement, le territoire par exemple, une surface d’un rayon de plusieurs dizaines de kilomètres, à portée de vélo ou de bagnole, une aire de jeu où exercer un peu de sa puissance. La planète, c’est trop grand pour Jacques, hors de sa portée, ça le dépasse – et nous aussi. La « planète qui [part] en couille » et qu’on regarde brûler en jouissant de s’en indigner dans le canapé télécommande à la main devant BFM - par prothèse interposée donc - ça suffit ; et surtout l’indignation comme modalité première de la jouissance, basta : le scandale est grand, et Jacques (et nous) sommes tout petits.

Si un homme c’est quelqu’un qui ne peut pas, alors il faut partir de ce tout petit lieu de résistance depuis lequel on peut espérer reprendre un peu de pouvoir : notre corps, avec toute la puissance que promet son usage. S’il ne doit rester qu’un savoir c’est donc celui-là : jouissons de et par ce corps, assumons-en les conséquences – qu’on trouvera disséminées tout au long de Rabalaïre, notamment ce passage d’une intensité folle où Jacques, après que tout a mal tourné, est obligé de survivre à poil dans une forêt en pleine nuit, réduit à sa plus petite unité de mesure, son corps, ce tout petit lieu depuis lequel tout reprendre à zéro.

On se souvient du sort de Gilles dans Ici commence la nuit, le premier roman d’Alain Guiraudie paru chez POL en 2014 : le Chef, un flic sadique, refermait le livre dans un bain de sang. Jacques, à suivre les pas de Gilles, subira-t-il un sort identique à celui de son grand-frère jouisseur ? Je laisse la surprise au lecteur et me contente de cette question souvent posée en matière de jouissance : celle du curseur, des limites.

Où commence la jouissance et où doit-elle s’arrêter - parce qu’à aller trop loin ne risque-t-on pas d’y passer ? C’est parce que Rabalaïre « décentre » la question de la jouissance en contournant celle du curseur que son héros, Jacques, apparaît comme une des créatures fictionnelles contemporaines les plus intéressantes de la littérature pour entendre ce que de politique et d’éthique se joue dans la façon avec laquelle un écrivain aujourd’hui s’empare de la question du jouir.

En littérature, écrire la jouissance avec justesse est une affaire redoutable - puisque que comme chacun sait la justesse est la première chose à se dissoudre dans la jouissance. La littérature qui se frotte à la question de la jouissance produit volontiers des personnages qui – aussi intéressants soient-ils – finissent pas perdre en mesure et se déformer jusqu’à devenir énormes, hors-normes voire monstrueux. La jouissance les défigure, les fait déborder – et comment ne le ferait-elle pas puisque c’est dans sa nature que d’excéder ce qu’elle touche ?

Confrontés à la jouissance, les héros de la littérature ont une fâcheuse tendance à se boursoufler et dégénérer, à verser dans le pathologique pour finir par nous laisser en bord de route, en rade d’identification, interdits d’aller plus loin avec eux. Aborder l’écriture de la jouissance comme une question de curseur, de degré à ne pas dépasser, de limite à ne pas franchir, constitue un parti pris – qui n’est pas celui de Guiraudie.

Prenons deux héros situés chacun à une extrémité du spectre de la jouissance. D’un côté, l’Adèle de Leïla Slimani, la jouissance sexuelle poussée au maximum, qui tourne comme une bête démentifiée par la pulsion dans Le jardin de l’ogre. De l’autre, Erika Kohut, la pianiste glaciale écrite par Jelineke et filmée par Haneke, incarnation de la jouissance froide. Imaginer que c’est nécessairement entre ces deux pôles que se dispute la question de la jouissance en littérature est une option possible, certes, mais avec pour conséquence de pousser l’écrivain à recourir à la triade psychose-perversion-psychopathie et emprunter la pente du pathologique - non sans raison puisque n’importe quel psychiatre démontrera combien c’est par le doigt mis dans la jouissance qu’on y laisse la main, le bras, et le reste. Écrire cette jouissance en empruntant cette pente commune à bien des œuvres repose sur le parti pris que la jouissance c’est du mal en perspective, du dangereux, du ravage à l’horizon, la porte ouverte au cheval de Troie de la pulsion de mort.

C’est escamoté un peu vite que la jouissance c’est d’abord et avant tout de la pulsion de vie mise au service de l’émancipation de son porteur - et qu’elle peut aussi et surtout s’écrire à partir de ce mouvement premier d’ouverture et de construction. Rabalaïre donne vie à un personnage, Jacques, qui, d’avoir la jouissance pour pôle magnétique et son désir pour loi, ne se trouve ni éjecté de son humanité, ni défiguré.

La jouissance ne s’y écrit pas comme arrachement à soi mais connexion à soi. Elle ne s’écrit pas comme une perdition de Jacques mais comme son assomption. La jouissance ne s’y révèle pas comme prison mais école. Chez Guiraudie, la jouissance ne suppose ni perversion, ni psychose, ni psychopathie mais la névrose ordinaire où faire son lit - la bonne névrose de l’homme normal, la nôtre. Si Rabalaïre est un roman puissant, c’est justement parce qu’il est un roman de récupération de la puissance qui nous manque. La jouissance qu’il nous livre est juste, à la bonne taille, le costume n’est pas trop grand, il n’étouffe pas son porteur – comme la soutane du curé sied à Jacques. Si donc Rabalaïre est un livre intense, c’est parce qu’Alain Guiraudie y résout ce qui se présente au départ comme une aporie : tenir la jouissance en laisse tout en la laissant s’emparer du manche et pénétrer le processus d’écriture - preuve qu’un écrivain peut écrire contre la pente de son objet pour mieux rester tout contre.

Résultat : Alain Guiraudie congédie les outrances du psychopathologique pour mieux faire entendre au lecteur la force de la pulsion de vie, la puissance du désir et de la jouissance quand cette dernière refuse son asservissement à la pulsion de mort qui a eu la peau de bien des personnages avant lui.

Écrire la jouissance en prenant le parti de la pulsion de vie est sans doute autrement plus difficile que l’écrire en la mettant au service de la pulsion de mort. C’est surtout autrement plus nourrissant sur le plan politique. Parce que la politique peut se définir aussi comme la confrontation millénaire entre, d’un côté, la domination qu’exercent des régimes prescripteurs de règles quant à la bonne manière de jouir de nos corps et, de l’autre, des individus qui mesurent l’écart entre cette prescription qui leur est faite de se conformer et leur désir de se soustraire à cette confiscation de leur liberté de jouir de leur corps comme ils l’entendent.

Décider en littérature d’amputer la composante vitale de sa jouissance à un personnage - à savoir la bonne jouissance, de vie et mobilisante – c’est un choix qui garantit d’en faire à court terme une créature désarmée, à moyen terme un malade, à long terme un martyr. Ça place le lecteur en position de témoin impuissant d’une dégringolade et d’une incapacité à résister aux assauts de la pulsion de mort. Placer – comme le fait Alain Guiraudie - la jouissance et la pulsion de vie au cœur du dispositif littéraire arme aussitôt le personnage - et le lecteur - face à la pulsion de mort, ça donne à l’œuvre un souffle et une portée politique forte.

Jacques résiste et sa résistance nous fait du bien : elle nous en apprend, elle nous grandit. Rabalaïre est l’antidote à bien des dispositifs littéraires dépolitisants qui, de décider d’assujettir la jouissance de leur héros à la pulsion de mort en font des esclaves - des dispositifs dont on peut se demander si, finalement, ils ne répliqueraient pas de façon cruelle les discours incapacitants, pathologisants et dépolitisants qui foisonnent et nous constituent comme malades dès lors que nous nous agitons en tous sens, que nous angoissons devant nos écrans, que nous paniquons dans les supermarchés, que nous nous mettons à fuir les autres et ne plus nous aimer, constituant par là des symptômes qu’il faut accueillir non comme des bugs à corriger ou des intrus à chasser mais comme des émissaires de la pulsion de vie qu’Alain Guiraudie replace fort justement au centre du jeu fictionnel littéraire.

On n’a pas dit grand-chose de Rabalaïre quand, comme moi, on s’est contenté de se frotter le moins maladroitement possible à ce qu’on croit avoir entendu du désir, de la jouissance et de la pulsion vitale qui soutiennent cette œuvre monumentale. Tout au plus sait-on que l’on se trouve dans la position de l’un des six protagonistes de la parabole indienne des aveugles qui essaient en vain de savoir au toucher ce qu’est un éléphant : on tâte la trompe de l’éléphant, on propose aux cinq autres qui tâtent ventre, pattes et oreilles notre version de l’éléphant, on dit qu’il s’agit d’un animal long et mou et on entend déjà les protestations des autres, qui ne sont pas d’accord. La vérité de l’éléphant, chaque aveugle n’en détient que la partie qu’il a sous sa main – et qui ne dit rien du tout dont elle prétend rendre compte. Rabalaïre est un vénérable pachyderme : je serai curieux d’entendre ce qu’en diront les aveugles qui, comme moi, auront posé la main sur son cuir et balaieront d’un revers critique la description de ce qui battait sous la mienne durant mille pages.

Ce sur quoi les aveugles dont je suis s’accorderont, c’est que Rabalaïre est un livre-monde qui nous en apprend davantage sur le nôtre que n’importe quel document savant, un roman qui performe quelque chose que je tairai ici – et qui sera la récompense du lecteur qui aura été jusqu’au bout, en haut de la montagne, jusqu’au Col de l’Homme Mort dont on se dit que le nom résonne gravement depuis le début de notre lecture et qu’il n’est pas sans rapport avec l’extrait de la quatrième de couverture de Rabalaïre :

« C’est toi qui a tué le fils Fabre ?

Je suis pas du tout surpris par la question et d’ailleurs, je suis même pas sûr que ce soit vraiment une question. J’ai d’abord l’idée de contester mais j’en fais rien, je réfléchis, je me dis que désormais entre Gabin et moi, c’est à la vie à la mort, il m’a dit des choses, il faut que moi aussi j’y donne une vraie preuve de confiance et même une preuve d’amour, et donc je me tourne vers lui et lui aussi il quitte la route des yeux, juste la fraction de secondes où j’y dis :

-Oui ! »

Une quatrième de couverture en librairie, c’est ce qu’on regarde en premier après le titre, c’est l’hameçon avec lequel auteur et éditeur espèrent attraper notre désir de pousser leur porte. Entre la question de Gabin, « C’est toi qui a tué le fils Fabre ? », et la réponse de Jacques, « Oui ! », s’écrit un pacte d’amour sur fond de meurtre et de mort.

Ce livre dont vous venez de lire la quatrième de couverture en librairie, vous décidez de l’embarquer à votre corps consentant et de vous présenter à la caisse. Vous le posez sur le comptoir, réglez sans contact et rentrez chez vous. Vous vous placez dans le canapé et observez le livre. L’ouvrir ? Le commencer ? Disons que tant que vous n’avez pas tourné quelques pages et que le fils Fabre n’a pas été tué, vous ignorez qu’existe une porte massive tapie au milieu des montagnes et des forêts sur le fronton de laquelle il me semble avoir aperçu l’inscription « École de l’Homme Mort », une école où l’on apprend la chose la plus difficile qui soit : fusionner avec ce que l’on redoute pour faire du lointain mon prochain. Gageons que si vous arrivez jusqu’à cette porte c’est que vous en avez envie, alors poussez-la, n’ayez pas peur, faites confiance à Jacques, lui et vous êtes mieux armés que vous ne le croyez pour affronter ce qui se prépare. Si vous en doutez, pédalez sur quelques centaines de pages, vous verrez.

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