Pour l'amour des nôtres : La fédération populaire pour résister à l'air du temps

Après les élections européennes, il faut acter que la puissance électorale, aussi importante qu’elle soit, reste un trône de paille. Nous avons trop confondu capacité électorale et base sociale. Et la période est mortelle. La fédération populaire est devenue le point d’horizon politique le plus crédible pour résister au dangereux duo Macron - Le Pen qui s'installe.

          Les européennes nous ont planté le décors politique en plein cœur. Il est cruel, il est injuste pour tous les militants, toutes les militantes qui ont donné tant de force et de conviction dans notre campagne. Mais il est là : nous avons été battus.

Il serait bien trop facile de faire reposer l’échec sur l’épaule de deux ou trois personnes. J’observe que nous avons trébuché sur une trop forte binarisation du scrutin. La stratégie du « référendum contre Macron », aussi valable qu’elle soit dans l’absolu, n’a pas fonctionné en notre faveur. Le coup de Macron est suicidaire à long terme ; mais à court terme, il nous a invisibilisé en expliquant n’avoir qu’un seul adversaire, le Rassemblement National. Or, dans un référendum, il n’y a que deux bulletins de vote : le oui était Macron, le non était Le Pen.

On relativise en se souvenant que l’élection européenne n’a jamais été un indicateur pertinent de la prise du pouvoir. En 2004, le PS annoncé triomphant roulait vers l’autoroute présidentielle. Il a fini écrasé par l’UMP. En 2009, les Verts à 15% claironnaient le renouveau politique : ils finissaient à 2% aux présidentielles, trois ans plus tard…

 

          On relativise, certes, mais la dynamique politique enclenchée par les élections européennes à une conséquence majeure : les stratégies qui étaient valides hier seront fausses demain.

La construction du discours que l’on appelle populiste, du « nous » contre « eux », combinée à celle du référendum permanent contre le gouvernement, est correcte lorsque notre force politique est identifiée comme étant la plus à même de résister au pouvoir. C’était le cas lors de la magnifique entrée en scène de notre groupe parlementaire dans les institutions. Quelle immense fierté de voir les mouvements des corps, les éclats de voix et les fulgurances des discours des parlementaires insoumis incarner ceux du peuple ! Bien sûr, cette dimension n’a pas totalement disparu : nos parlementaires sauront être notre fierté à nouveau, au parlement européen aussi. Au même moment, la fachosphère était une momie ensevelie par la médiocrité de Marine le Pen lors du débat du second tour.

Mais ce n’est plus le cas : tandis que nous essuyions l’implacable volatilité de l’électorat, le squelette de l’extrême-droite est ressorti de sa tombe. Et nous sommes dans une période si turbulente que la force va nécessairement à la force. Faire du « vote sanction » à Macron notre principale porte d’entrée vers notre mouvement et notre programme reviendra alors à installer les rails sur lesquels la locomotive de l’extrême-droite roule déjà pour conquérir l’Elysée. Il faut donc bouger. Maintenant.

Nous avions raison en 2017 de conquérir l’hégémonie électorale à gauche pour imposer une ligne différente de celle de la social-démocratie, de François Hollande et du cartel des gauches. Mais il faut désormais acter que la puissance électorale, aussi importante qu’elle soit, reste à bien des égards un trône de paille pour qui veut recomposer l’univers politique.

Yannick Jadot ne l’a pas compris, en répétant l’exact discours que nous avons tenu aux présidentielles : « à mort la gauche plurielle, non à la gauche de 1997, nous ne recomposerons pas sur les cendres du vieux monde mais autour de notre organisation ! ». Il finira donc par manger une balayette électorale qui brisera, elle aussi, son ambition hégémonique. Et l’espace de gauche sera condamné à rejouer à une partie de chaise musicale aux prochaines échéances pour savoir qui doit tirer les autres par la manche. Et pendant qu’on tourne dans le bocal, Le Pen cavale…

 

          Il faut briser cette roue interminable. J’estime que l’idée de fédération populaire lancée par Jean-Luc Mélenchon est devenue le point d’horizon politique le plus crédible. Il va falloir fédérer d’abord les gueules cassées de la démocratie. Car disons-le tranquillement et sans caricature : nous ne vivons plus tout à fait en démocratie, mais dans un régime doucement autoritaire. En France, on peut encore voter, c’est vrai, comme on peut encore défendre ses idées. Mais on peut aussi mourir à la suite d’un contrôle d’identité, comme on peut perdre son œil en descendant dans la rue pour manifester son désaccord. On peut se syndiquer, mais on peut aussi perdre son travail pour son activité syndicale. On peut lancer l’alerte, mais aussi finir en psychiatrie, écrasé par les armées d’avocats de multinationales sans foi ni loi. On peut informer le public : on peut aussi se faire briser son matériel ou subir une perquisition et des convocations devant la DGSI.

Une part considérable de la population a donc un intérêt objectif à se fédérer. Il va de soi qu’on ne verra pas de sitôt un cadre de la France Insoumise embrasser un journaliste de Regards ou de Médiapart, mais une chose est sûre : que ce soit Emmanuel Macron ou Marine Le Pen en 2022, le pouvoir atteindra des sommets d'autoritarisme et nous allons tous y passer : syndicalistes, journalistes, organisations politiques, citoyens mobilisés... La seule différence notable sera la température à laquelle nous allons chacun nous faire cuire dans nos bouillons respectifs.

Nous n’avons pas le choix : tout s’inscrit désormais dans la perspective des présidentielles et de la prise du pouvoir. Nous avons donc ce besoin d’un récit collectif, de raconter l’histoire d’une conquête. Ce récit, c’est celui de l’amour des nôtres et de leurs luttes. L’amour des nôtres, ce n’est pas un slogan idéaliste ni un retour au keffieh, au drapeau rouge et à l’action minoritaire : c’est une méthode d’action. Elle commence par approfondir ce que nous avons commencé : reconnaître l’importance de celles et ceux qui luttent dans leur syndicat, dans leur association, dans leur organisation politique, dans leur art. Et constituer des cadres d’auto-défense, comme l’a amorcé le Comité pour les libertés publiques et contre la répression appelé par le groupe parlementaire de la France Insoumise. Les élections présidentielles sont dans trois ans. L’urgence vitale, c’est de regrouper notre base sociale réelle, notamment toutes celles et tous ceux qui ne nous ont pas lâché pour 30 secondes de vidéos lors de perquisitions aussi violentes qu’interminables. Ce sont souvent les mêmes d’ailleurs qui sont conscients de la violence du pouvoir, voir qui l'ont déjà vécu.

Nous ne pouvons plus nous accrocher uniquement à un électorat potentiel, qui plus est celui d’une classe moyenne volatile. Assumons d’être une force populaire. Celle des pauvres ! Lutter contre la pauvreté, se démener pour défendre les personnes brisées par la vie, c’est tout sauf un repli identitaire. C’est au contraire assumer un message de solidarité qui a toujours rayonné sur l’ensemble des classes sociales : nous ne laisserons jamais personne de côté.

 

          Au lieu de mettre en avant des hypocrites et des constructions médiatiques, donnons encore plus de tribune à ceux qui travaillent au jour le jour les consciences : par exemple en invitant dans tous nos cadres des personnes comme Aurélien Barrau pour parler sérieusement de l’extinction des espèces, ou en conviant Edouard Louis à nous raconter ce qu’il a vu de son enfance rurale, d’un système qui a fracassé le corps de son père. Reprenons nos programmes de formation, sans recopier l’erreur des organisations passées qui consiste à bourrer les crânes : qu’ils fleurissent de l’intelligence populaire, de celles et ceux qui se battent dans leurs bureaux de poste, dans leurs hôpitaux, dans leurs quartiers ! Les pratiques politiques sont devenues plus liquides, alors nos formations ne peuvent plus être des cours magistraux, mais des invitations permanentes à agir. Il va falloir accepter de mettre en lumière des personnages avec qui nous avons pu avoir des désaccords. J’aimerais tant qu’on inverse le calendrier. Qu’on ne parle pas de Mac Tyer pour « 93 hardcore », mais parce qu’il offre des fournitures scolaires aux gamins pauvres d’Aubervilliers.

La fédération populaire s’enracinera nécessairement par le dialogue. Nous n’avons pas besoin d’un bureau de chefs à plumes qui regroupe toutes les tendances des organisations politiques ni d’un Front de Gauche bis. Simplement d’arrêter de se méfier du premier venu à cause d’un tweet ou d’un texte signé il y a quatre ans. J’ai ainsi entendu tant de choses sur mes amis militants des quartiers populaires ! indigénistes (au nom de quoi ?), communautaristes (pour quelle communauté ?) … Mais au fond des yeux de ceux que j’aime, dans le regard de Taha ou de Manon, je ne vois que le long héritage de nos luttes pour l’égalité, la justice et la dignité. Est-ce qu’on parle avec les mêmes mots ? Pas forcément. Mais le dialogue permanent, voir la création d’espaces d’engueulades, permet à la fois d’élever notre compréhension des évènements et de s’exprimer d’une même voix en public sans se renier. En bref, il va falloir faire ce que beaucoup d’entre nous ne faisons plus : du rappel. Faire chauffer le téléphone et exploser le budget café ! L’auto-régulation de notre discours viendra essentiellement de la création d’espaces de dialogues locaux, pas de circulaires politiques.

Il faudra en chemin se dépouiller de la méfiance caractéristique dans l’espace « de gauche ». Il va falloir, aussi, accepter de recréer du matériel commun. Il n’y a pas d’inquiétudes à avoir sur notre capacité à faire accepter la créativité révolutionnaire qui a été la nôtre : la France Insoumise a fait germer de manière durable des idées puissantes, comme celle de la planification écologique. Elle a aussi ringardisé pour toujours les tribunes aux qualificatifs interminables. Nos idées, nos mots ne vont pas se dissoudre dans le processus.

 

          La fédération populaire a cet avantage de tourner le dos aux accords d’appareil qui n’ont fait qu’échouer sans mépriser l’histoire, l’ancrage, l’expérience et l’importance des militants et des militantes. Il nous reste tant de combats sociaux à mener, et nous n’avons plus le temps ni les effectifs suffisants pour réapprendre à lutter à chaque nouvelle éruption sociale.

D’un point de vue purement pragmatique, il s’agit aussi à mon sens de l’unique réponse aux 3 élections qui s’annoncent avant les présidentielles. Les élections municipales (2020), départementales et régionales (2021) ne peuvent pas être enjambées ; au vu du rapport de force actuel et du mode de scrutin, elles ne peuvent pas non plus être des traversées en solitaire. Je ne sais pas à ce stade à quel point nous pouvons nous engager sur une charte commune, voir un logo commun. Certaines municipales vont à nouveau être un calvaire, j’en ai peur. Tout juste est-il que nous devrons dégager un discours national au soir des élections et qu’il va bien falloir s’accorder pour retrouver un minimum de fond commun.

 

          Le Rassemblement National était à terre il y a deux ans. Emmanuel Macron lui a permis un retour en grâce. Sa ruse : au lieu du discours « plutôt Hitler que le Front Populaire », il nous explique « qu’il y a Hitler et pas le Front Populaire ». Il veut rigidifier la situation politique, ça l’arrange : en la rendant objective, il tue toute alternative.  Il lui forge aussi les armes antidémocratiques qui pourraient lui permettre d’exercer une présidence immonde pour la vie des nôtres. A bien des égards, la vie politique s’américanise, et Le Pen peut être notre Trump. Je me demande même si Emmanuel Macron ne l’est pas déjà. Ne partons pas défaits. La remontée fulgurante du Rassemblement National tient à l’empire culturel raciste qu’il a construit. Je ne crois pas Emmanuel Macron capable de construire un discours hégémonique suffisant pour l’arrêter. Mais je crois que nous, oui. Je ne me résous pas à ce duel entre extrême-marché et extrême-droite qui flétrit la vie politique.

La politique, je m’y suis engagé parce que j’ai entendu un jour un dirigeant politique me parler d’amour. De l’amour des nôtres, du respect de leurs combats. Je n’ai pas tout de suite compris. Mais, à mesure que notre président va ensauvager la démocratie, je réalise. Lorsque l’on sort seul d’un conseil de discipline ou d’une convocation au commissariat, on est brisé. Lorsque les nôtres nous attendent sur le palier, prêts à résister avec nous à l’air du temps, tout change.

Alors au travail !  La fédération populaire, voilà l’espace politique qu’il nous reste à créer. Pour l’amour des nôtres, voilà l’histoire qu’il nous reste à tisser.

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