Un monde "global" ou "syllabique"?

Les choix du gouvernement Macron et de son ministre, Jean-Michel Blanquer, concernant le système éducatif ne reflètent qu’une vision rétrograde, marchande et bon marché de l’apprentissage. Avoir voulu donner plus de force et de présence à la méthode syllabique sur la méthode globale n’est qu’un exemple...

Rapports d'expériences de la méthode globale appliquée en France et en Colombie Rapports d'expériences de la méthode globale appliquée en France et en Colombie

Les choix du gouvernement Macron et de son ministre, Jean-Michel Blanquer, concernant le système éducatif ne reflètent qu’une vision rétrograde, marchande et bon marché de l’apprentissage (voir ici article de Faiza Zerouala de Mediapart). Avoir voulu donner plus de force et de présence à la méthode syllabique sur la méthode globale n’est qu’un exemple, car, au delà de l’efficacité, il existe derrière ces deux méthodes d’apprentissage une idée de société toute à fait différente. Le conflit est à la fois économique et idéologique et il dépasse la France. Voici quelques pistes tirées d’une conversation avec Fabio Jurado Valencia, ancien directeur de l’Institut de recherches en éducation de l’Université National de la Colombie.

I

Certes, comme le confirment les études neuroscientifiques, une personne apprend à lire et à écrire plus vite avec une méthode syllabique. Or, ce qui n’est pas dit c’est qu’il sera capable de lire de textes simples (des slogans, des titres de presse, des carnets de commande, des modes d’emploi), mais il pourra difficilement comprendre un texte complexe, un article de vulgarisation scientifique ou une éditorial d’opinion. La méthode syllabique vise la lecture élémentaire, forme des lecteurs alphabétisés mais ne forme pas des lecteurs critiques. Par conséquent, elle ne promeut pas la configuration et consolidation d’une société lettrée. Que veut l’école alors ? Former des sujets qui vont questionner ce qu’ils lisent ou des sujets qui vont simplement répéter ce qu’ils ont lu sans se poser de questions ? Que voulons-nous en tant que société ? Des sujets manipulables, acritiques, résignés, silencieux, asservis, malaxés par la publicité et la culture de la consommation ou des sujets critiques, créatifs et prêts à construire une société ouverte, démocratique et citoyenne ? 

II

La méthode syllabique est mécanique, behavioriste, autoritaire et unilatéral. La méthode globale, en revanche, est multilatérale, démocratique et plus efficace à l’heure de former des lecteurs critiques. Elle vise à stimuler le potentiel créatif de l’enfant, car cette méthode considère que celui-ci arrive à l’école avec des compétences de lecture et communicatives déjà acquises. Elle reconnaît que l’enfant sait argumenter et discuter, qu’il possède des savoirs communicatifs. Il faut simplement renforcer ces capacités et favoriser la consolidation d’une pensée critique et prête à innover. Comment ? En apprenant à lire et à écrire à partir de projets. En effet, par le pur désir de mener un projet à son terme, l’enfant peut apprendre à faire de la recherche et ainsi à savoir discerner la qualité et à mettre perspective les différents textes dont il dispose. Il ne s’agit pas de mémoriser du sens mais de produire du sens. Il est donc nécessaire de travailler avec une diversité de textes, que l’enfant entre en contact avec des textes scientifiques, des nouvelles, des mythes, des fables, etc., et, de cette manière, qu’il soit incité à développer un désir de lire, d’écrire et de chercher. Il ne s’agit pas, comme c’est le cas dans la méthode syllabique, d’apprendre à lire pour bien prononcer mais de comprendre ce que l’on lit et de réfléchir sur ce que l’on comprend. D’autant plus que les exercices de prononciation et de répétition s’avèrent ennuyants, fatigants et ne produisent que du désintérêt, car la méthode syllabique ne prend pas du tout en compte la vie des enfants. En revanche, la méthode globale peut s’appuyer sur des approches socioculturelles qui prennent en compte les contextes d’apprentissage et les centres d’intérêts des élèves, ainsi que leur envie de jouer en apprenant.

III

« Ah! Mais combien ça coute ?!! » se demandera le ministre ordoneolibéral. En principe, la méthode globale suppose plus d’investissement public. Pour qu’elle marche, cette méthode a besoin de renouvèlement et d’actualisation constante des matériaux de travail, ainsi que d’une formation en continu des professeurs. L’enfant doit travailler avec une bibliographie spécialisée et appropriée, en résonance avec son contexte socioculturel, et le professeur a besoin aussi de se former à cette bibliographie, ainsi qu’aux dispositifs technologiques que l’enfant est en train d’apprendre à maitriser et qui sont propres à la vie quotidienne de sa génération. L’État devrait donc investir dans la recherche pédagogique localement pour actualiser les textes et les projets, suivre et conseiller les professeurs, amplifier les fonds bibliographiques et technologiques des écoles et créer des espaces de lecture et de travail un peu partout dans l’école. 

Or, avec la méthode syllabique il suffit que toutes les écoles aient le même texte guide. De plus, pas besoin d’investir dans la recherche pédagogique car il s’agit d’un matériel déjà existant. L’État produit et distribue en masse des livres dont le contenu a été presque recyclé.

Cela peut sonner bon marché. Pourtant, la qualité de l’éducation devient médiocre à long terme et la société se coupe d’une citoyenneté qui n’est pas simplement qualifiée mais aussi créative. De plus, la production en masse des livres scolaires cache souvent des grosses affaires qui peuvent finir par couter plus cher à l’État. Ainsi, en Colombie, par exemple, selon le chercheur Fabio Jurado, le retour en force à la méthode syllabique, suggérée en plus par la Banque Mondiale, a impliqué une dilapidation d’argent public à travers l’embauche d’entités privées sans aucune reconnaissance dans le domaine qui ont sorti des livres guides en recyclant de textes déjà existants.

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