Poussière

Juste une envie de mettre en vis-à-vis deux poésies, la première de Primo Lévi et la seconde de René Char. Je trouve qu'il y a un effet de miroir intéressant.

Poussière

Combien de poussière se dépose

Sur le tissu nerveux d'une vie ?

La poussière est sans poids, elle n'a pas de son,

Pas de couleur, ni but : elle voile, elle nie,

Elle oblitère et dissimule, elle paralyse ;

Elle ne tue pas, elle éteint,

Elle n'est pas morte, elle dort.

Elle nourrit des spores millénaires,

Saturées de maux à venir,

Minuscules chrysalides en attente

De trancher et décomposer, de dégrader :

Pur guet-apens, confus, indéfini,

Prêt pour l'assaut futur,

A l'appel d'un signal muet,

Mais elle couve aussi des germes différents,

Semences assoupies qui deviendront idée,

Grosses, chacune, d'un univers

Neuf, imprévu, étrange et beau.

Aussi, respecte, et crains

Ce manteau gris, privé de forme :

Il renferme le mal et le bien,

Le danger, et quantité de choses écrites.

 

Primo Lévi (29 septembre 1984)

 

Commune présence.

tu es pressé d'écrire
comme si tu étais en retard sur la vie
s'il en est ainsi fais cortège à tes sources
hâte-toi
hâte-toi de transmettre
ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
effectivement tu es en retard sur la vie
la vie inexprimable
la seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir
celle qui t'es refusée chaque jour par les êtres et par les choses
dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
au bout de combats sans merci
hors d'elle tout n'est qu'agonie soumise fin grossière
si tu rencontres la mort durant ton labeur
reçois-là comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride
en t'inclinant
si tu veux rire
offre ta soumission
jamais tes armes
tu as été créé pour des moments peu communs
modifie-toi disparais sans regret
au gré de la rigueur suave
quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
sans interruption
sans égarement

essaime la poussière
nul ne décèlera votre union.

René Char, in Le Marteau sans maître (1934-1935)

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.