Chers applaudisseurs de 20 heures...

Ce confinement m'aura encouragé à écrire mon premier billet d'humeur. Après tout, si le temps long me fait écrire, peut être qu'il vous fera me lire.

 

Dès le début, j'ai été très mal à l'aise à l'idée d'aller applaudir mes collègues soignants à mon balcon. J'ai d'abord été incapable de m'expliquer cette réaction d'aversion que me procurait ces "clap clap clap, wouhouhou, yéhéhé!". Je me contentais de fermer les volets de la porte-fenêtre dès que ça commençait et de ressentir une sorte de culpabilité. Après tout, c'est mignon non? Cela faisait-il de moi une mauvaise personne de réagir de la sorte? Et puis je suis tombé sur ce billet de blog ( Applaudissements pour les soignants à 20h : la fausse bonne idée?) , j'ai réfléchi, et j'ai finalement mis le doigt sur l'objet de ma colère:

 

Où étaient-ils tous ces applaudisseurs quand les soignants manifestaient pour alerter de la destruction de notre système de santé? Certainement pas dans la rue à leurs côtés pour la plupart.

 

Et... j'ai finalement osé le dire. Erreur! Mon dieu que j'en ai entendu des belles après ça... Qu'il fallait arrêter de "critiquer", que c'était bien "typiquement français" de "râler même quand les gens font quelque chose de positif", que c'était encore une "polémique inutile", qu'il fallait "blâmer ceux qui dirigent le pays et pas le peuple français" et cerise sur le gâteau: que ne pas descendre dans la rue à leur côté n'empêchait pas de les "soutenir".

 

Que répondre à tant de bon sens?

 

En premier lieu, que la critique n'est pas juste importante: elle est nécessaire. Que c'est ce qui permet à une société de se remettre en question. Qu'ainsi je ne me musèlerais pas au faux prétexte d'une union sacrée comme le disait l'autre débilos.

Que c'est en "râlant", et uniquement en "râlant" qu'on a obtenu les acquis sociaux dont nous jouissons tous aujourd'hui. Pas en applaudissant à ses fenêtres des personnes que l'on a délaissé, et dont on se fichait bien avant d'en avoir besoin. Comme le dit le billet de blog: je pense que ça leur fait une belle jambe. En tout cas, moi, soignant, qui ait quitté le service public en raison de conditions de travail délétères, si j'y étais resté, je vous le dis sans détour: oui ça me ferait une belle jambe. Je ne doute pas de la bonne volonté de l'initiative. Je mets simplement en avant que je la trouve inutile, peut être même hypocrite: certains de ces applaudisseurs ne sont ils pas les mêmes qui nous insultent et nous agressent aux urgences quand ils attendent un peu trop? Ne sont-ils pas les mêmes qui mépriseront ces "fainéants de fonctionnaires" quand ils n'auront pas un rendez-vous à une date qui leur convient?

 

Oui, je pense bien que tout ceci est inutile: contrairement à la polémique justement. Car cette polémique vise à faire prendre conscience. Si les gens veulent faire quelque-chose de "positif", qu'ils fassent quelquechose qui soit vraiment utile à mes collègues. Vous me direz peut être que c'est l'expression de votre reconnaissance, que c'est positif la reconnaissance... En tant que soignant, anciennement du secteur public comme je l'expliquais, cette reconnaissance là, je la trouve insipide. Elle n'a pas de saveur. Ces applaudissements sont à la reconnaissance, ce que sont des miettes de pain à quelqu'un d'affamé: c'est à dire bien peu. Ils ne changent rien au quotidien des travailleurs maltraités que sont ceux du secteur de la santé.

 

Comme c'est aimable, ce soutien... en pensée! Devons nous dire merci à cette mascarade, ou sommes nous d'illustres ingrats face à ces applaudissements nourriciers ?!

 

De mon point de vue, ça donne juste bonne conscience à cette passivité coupable, à ce désinvestissement politique de beaucoup de "citoyens", qui a conduit à laisser faire. Laisser faire nos "représentants",qui n'ont de représentatif que le nom. Les laisser faire, puisqu'ils savent mieux que nous. Evidemment.

 

Pourtant...

 

C'est nous qui attendrons parfois 6 heures aux urgences, pas eux.

 

C'est à nous, si rien ne change, à qui l'on fera porter des protections toute la journée au lieu de nous mettre sur les WC, faute de temps et de personnel en maison de retraite.

 

Oui c'est bien nous qu'on laissera dans l'urine et la fange, si rien ne change.

 

  

Pas eux.

 

 

Mais on a laissé faire, c'était confortable, ça permettait de pas trop réfléchir . Et je ne doute pas, au regard de certaines réactions, qu'on laissera faire encore un certain temps. Mais applaudissons donc, ça occupera les enfants confinés avec leurs parents. C'est d'ailleurs peut être la seule utilité qu'on y trouvera à ce "clap clap clap" moribond: enseigner à nos enfants que le système de santé c'est inestimable. Leur enseigner que les soignants n'ont jamais demandé à être des héros.

 

Des héros? Sauver le monde est une tâche qui ne devrait jamais être confié à quiconque contre son gré. Mais puisqu'on leur demande désormais de le "sauver" ce monde, dites leurs donc: contre quoi?... Une reconnaissance salariale? Contre le droit de ne pas être rappelé pour travailler sur leurs jours de congé?

 

Ah non... contre les applaudissements de leurs compatriotes qui les ont pourtant abandonnés il y a des années.

 

Alors faites plutôt applaudir vos enfants. Et peut être alors, je dis bien peut être, ne commettront-ils pas les mêmes erreurs: peut être qu'ils ne laisseront pas faire.

 

Quant à vous, parents, adultes, si vous souhaitez exprimer un quelconque soutien qui ait une fin utile, à la prochaine manif', sortez les casseroles, joignez vous à nous, et peut être aurons nous le bonheur de s'applaudir mutuellement.

 

Dans l'attente, il est 20h00, l'heure de fermer mes volets.

 

 

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