Leçons à tirer du Forum social mondial de Montréal

Le FSM de Montréal aura démarré et fini dans une grande confusion, tant furent nombreuses les interrogations des participants sur la pertinence du fonctionnement des FSM et du choix de son organisation dans un pays riche du Nord. On ne saura jamais si l'objectif du Canada fut de saper le processus ou s'il ne s'agissait que de l'incurie du Conseil international et du Comité local d'organisation

 (par Djilali Benamrane - version du 13 septembre 2016)

En guise d'introduction : le contexte d'émergence et de développement des FSM

Gustave Massiah1 qui reste incontestablement l'un des leaders des Forum sociaux mondiaux (membre reconnu et respecté du Conseil International de ce mouvement) a démarré l'une de ses interventions sur un bilan personnel du FSM2 de Montréal par le texte suivant:

''Les forums sociaux mondiaux sont à la croisée des chemins. Le processus des forums reste vivant et toujours nécessaire. Mais, il n’est pas suffisant par rapport aux défis de la nouvelle situation. Comment l’adapter, le renouveler, le réinventer ?''

Une telle analyse, préoccupante pour certains, complaisante pour d'autres, inscrit cette tendance incertaine des forums sociaux dans une mouvance à laquelle ils participent : celle de l'altermondialisme. un mouvement historique d’émancipation qui se développe dans les années 70 pour prolonger, renouveler ou promouvoir les mouvements historiques précédents ou émergents, ceux des ouvriers, des paysan, de la décolonisation, les droits des femmes, des mouvements citoyens en réaction et en lutte contre les effets dévastateurs des guerres subies, du réchauffement de la planète, de la désespérance de l'extrême pauvreté, des effets à imputer au néolibéralisme dans sa phase de la mondialisation capitaliste..

En plus des expressions sous forme de luttes spécifiques ou combinées contre la dette et les programmes d’ajustement structurel dans leurs objectifs de domination et de reconquête coloniale et impérialistes, sous des modalités novatrices et trompeuses d'impératifs d'application de mesures d'austérité et d'ajustement (la dette, le chômage, la précarisation) ou plus exactement de soumission des sociétés au marché mondial des capitaux.Ces mouvements citoyens ont connu une apogée dans les années 1990, avec les grandes mobilisations contre les sommets internationaux et les institutions internationales à la solde du capitalime mondial dans sa phase néolibérale. 

Après les manifestations spectaculaires de Seattle contre l'OMC en 1999, suivies de celles aussi massives de Gêne en 2001 et marquée par la mort d'un manifestant tué par balle, lors d'affrontements avec la police italienne l'émergence des FSM a constitué une alternative de mobilisation crédible des forces de la société civile contre les forums et sommets mondiaux des Etats, des institutions multilatérales onusiennes et ou internationales et plus généralement des tenants du capital – multinationales, grandes fondations et gigantesques fortunes personnelles. Des intérêts regroupés dans les ditectives émanant de directoires auto-proclamés et largment diffusées dans des grandes manifestations du genre forum économique mondial de Davos dont les tentatives des responsables aimeraient bien absorber les FSM pour en banaliser les impacts. Le processus des FSM s'est nourri quant à lui de la situation mondiale favorable d'éclatement d'une crise systémique d'envergure mondiale qui illustrait les alertes sur l'inéluctabilité de l’épuisement du néolibéralisme avec des signes alarmants découlant de la répétition des chocs financiers dont celui de 2008, les catastrophes globales du réchauffement climatique et de la pollution ou la diminution de la biodiversité. Autant de preuves flagrantes des dangers suicidaires pour l'humanité comme pour la planète du productivisme.

Parallèlement aux dynamiques suscitées par les forums sociaux qui se sont diversifiés en des formes à rayonnement mondial soutenues par des rassemblements de même nature, aux dimensions continentales, nationales, voire locales, autour de thématiques globales ou sectorielles, se sont multipliés ces dernières années, les mouvements quasi-insurrectionnels d’occupation des places publiques, témoignant de la réponse des peuples à la domination de l’oligarchie règnante. Les avancées indéniables de ces mouvements ne suscitent pas moins des tentatives multiformes de récupérations des politiques dominantes qui s'ingénient, aux moyens de puissants courants idéologiques réactionnaires et de populismes d’extrême-droite, à rénover leurs argumentaires en faveur de stratégies de déstabilisation et d'impératifs de mesures d'austérité, de guerres classiques ou asymétriques, de répressions violentes et de l’instrumentalisation du terrorisme. Ces contre-réactions se traduisent par des campagnes idéologiques et médiatiques mêlant racisme et nationalisme extrême à l'encontre des étrangers et les migrants, usant et abusant selon les circonstances des formes spécifiques relevant des pratiques d'extrême-droite, de national-socialisme, de l’extrémisme jihadiste armé, des dictatures de tous genres sévissant en tous lieux.

La situation est marquée par la permanence et l'approfondissement des contradictions interactives qui donnent à la crise globale qui sévit son caractère de systémique, de structurelle et de durable. On en dénombre en géréral une demi douzaine de contradictions majeures : Des contradiction qui se retrouvent regroupés en des domaines comme l'idéologie et la culture, la géopolitique, l'écologie, l'économie et le social ou la politique3. Chacun de ces domaines pouvant regrouper à son tour des sous-domaines selon les centres d'intérêt des uns et des autres. Aucun domaine n'est négligé par les forces hégémoniques du capital. Même dans celui de la culture, elles investissent pour obscurcir les débats par des considérations sécuritaires et ce afin de discréditer les principes de démocratie, d'égalité et de solidarité et pour justifier leurs préférences pour un monde sans vision prospective, sans planification ni régulation, un monde d’États au service des seuls intérêts de la finance, un monde de dérégulation des droits humains dont celui du travail.

C'est dans cette situation de grande incertitude et d'obscurantisme exacerbé que la crise systémique se généralise malgré la vigueur des sociétés et des citoyens qui résistent avec force contre les stratégies des tenants du capitalisme qui assouvissent les peuples, qui pillent et gaspillent les ressources naturelles et qui ignorent les contraintes de la nature, de l'écologie et plus généralement des impératifs de sauvegarde de l'environnement4   Les mouvements altermondialistes et les Forums sociaux qui en émanent, œuvrent à l’émergence de pensées radicales alternatives qui rompent avec les compromis de la gauche sociale libérale et qui ambitionnent la construction d'une nouvelle culture politique et d'une nouvelle radicalité.à partir de mouvements sociaux dans la diversité de leurs formes d'expression, de luttes, d'action et de réaction.

Quelques repères concernant les tendances actuelles des FSM face aux grands défis de l'heure

Avant le FSM de Montréal

La première version des FSM eut lieu à Belem au Brésil en 2001. Les dizième et onzième versions à Tunis. Les débats lors des derniers FSM avant sa version de Montréal cette année, relevaient déjà des interrogations au sein des participants quant à certains signes d’essoufflement du processus. Les défis partagés de la mission des FSM demeurent :

la réinvention du politique à partir des mouvements sociaux, d’un nouveau rapport entre individuel et collectif et d’un nouveau rapport à la nature ;

 la recherche de la jonction entre les différentes formes de résistance et d'action des forces sociales comme le mouvement des occupations des places, les manifestations et les blocages ou les propositions des alternatives systémiques qui renouvellent et adaptent l’altermondialisme et les mouvements sociaux dont se prévalent les forums sociaux mondiaux. En impliquant davantage les populations sans droit ni loi, les précarisés, les prolétarisés, les discriminés  ;

 la priorisation des campagnes et des actions autour : i) du contrôle de la finance et la socialisation des banques ; ii) la taxation des transactions financières et la suppression des paradis fiscaux et judiciaires ; la remise en cause des dérives du libre-échange et du dumping social ; des mise en œuvre de politiques alternatives dans les domaines de la fiscalité, de la monnaie ou de la défense des droits et devoirs environnementaux et ou écologiques.

 la mise en œuvre de stratégies concertées et de programmes alternatifs pour mobiliser autour de la transition écologique, sociale, démocratique et géopolitique, s'appuyant sur des mots d'ordres tels les biens communs, le ''buen vivir'', la prospérité sans croissance, la justice climatique, la relocalisation, la démocratisation radicale de la démocratie, les concepts en vogue en Amérique Latine autour des impératifs de sauvegarde de la ''Terre mère'', ''Terre nourricière'', ''Terre condition première de la survie de l'humanité'', etc ….

 Des insuffisances criardes découvertes lors du FSM de Montréal

 Le fonctionnement du Conseil international des FSM s'avère inefficace

Les débats ont été houleux à Montréal pour dénoncer l'incurie du CI qui n'a pas agi suffisamment pour accompagner l'équipe canadienne de préparation du Forum totalement incapable d'anticiper les actions inopportunes et méprisantes de leurs autorités dans la délivrance des visas aux participants du FSM et dans la mobilisation de ressources pour l'aide aux plus pauvres d'entre eux, incapables de supporter des surcoûts de transports et de séjour à Montréal. On a noté plus de 200 refus de visas avérés dont beaucoup concernent des personnalités au-dessus de tous soupçons, y compris des parlementaires, des animateurs d'ateliers, des intervenants dans de grandes conférences débats et des participants sponsorisés par de grandes ONG internationales.

Lors de ces débats sur l'incurie manifeste du CI, il est apparu que le secrétariat chargé du suivi de la préparation du FSM était confié à une seule personne sans moyens de fonctionnement !.

 Aucun enseignement n'a été tiré des insuffisances relevées dans l'organisation des précédents FSM

 Après l'euphorie des premiers FSM lorsque les insuffisances dans l'organisation et dans le fonctionnement des FSM pouvaient relever des diversités des localisations de ces rencontres et du manque d'expérience et de moyens des comités d'organisation, lors des des derniers FSM de Tunis les discussions de bilan ont porté sur l'urgence de revoir en profondeur leur préparation et leur organisation. Les critiques ont porté notamment sur :

 le besoin de veiller à ce qu'il ait un certain équilibre dans la participation par continent, par grandes régions et par zones linguistiques ;

la réduction drastique du nombre ingérable d'ateliers et autres activités (plus de mille en trois ou quatre jours de travail) et sur le besoin urgent d'en diminuer le nombre par un travail conséquent de consolidation et de convergence anticipée des propositions pour les ramener, au plus à une centaine par jour, en évitant la trop grande dispersion géographique des lieux de rencontres en ateliers5 ;

les besoins d'assurer la présence des animateurs et surtout un minimum de moyens d'interprétation et de traduction qui continuent à souffrir de défaillance même lors de l'organisation de l’événement dans un pays du Nord, riche, comme le Canada ;

Les besoins de rendre disponibles des moyens d’hébergement et d'alimentation des participants en fonction des ressources des uns et des autres et des temps de repas alloués entre les ateliers (exemple du FSM de Tunis 2015 disponibilité du restaurant universitaire dans le campus du forum mais fermé pour des questions de prix des repas exigés par le gérant privé du restaurant!)

 Un besoin fragile d'impliquer les autorités locales et nationales qui acceptent d'héberger le FSM au travers du Comité national d'organisation sans interférence sur le FSM ;

Des défis significatifs pour l'avenir

De nombreux débats agitent les Forums sociaux au risque d'en faire exploser la construction laborieuse :

l'urgence d'une stratégie de conquête de l'autonomie financière de mise en œuvre du processus des FSM, avec une redéfinition des missions et responsabilités du Conseil International et du Secrétariat permanent ;

 Une urgence essentielle sans laquelle le FSM finira par être absorbé par le Forum Économique Mondial de Davos ou par d'autres rencontres et sommets mondiaux concurrents et ou complémentaires.

 la recherche d'un juste équilibre entre l’horizontalité et le consensus.

 Il s’agit de consolider la préoccupation de faire des FSM, dans leurs variations de rencontres locales, nationales, régionales ou thématiques.un espace horizontal ouvert d'organisation de rencontres, de débats politiques et de recherche de convergences par des efforts pour renforcer la radicalité par des prises de décisions et les actions communes, et ce afin de légitimer la place des mouvements en tant qu'acteurs de lutte.S'il y a accord pour élargir le processus des forums, le débat reste ouvert sur leur avenir pour inventer et convenir de nouvelles formes plus adéquates à la nouvelle situation. La prochaine étape du mouvement altermondialiste nécessite une réinvention complète des forums sociaux mondiaux et du processus des forums.

L'interactivité et la fluidité des informations et communications entre les FSM et leurs déclinaisons en forums régionaux, thématiques, polycentrés, nationaux ou locaux.

Les réponses proposées :

Mise en place de groupes de travail animés pour l'essentiel par des membres du CI

 Cinq groupesde travail ont été constitués pour préparer la prochaine réunion du CI, laquelle se tiendra à Porto Alegre entre le 19 et le 22 janvier 2017 à l’occasion du Forum Mondial thématique de Porto Alegre qui pourrait s’élargir à un Forum social régional de l’Amérique Latine:
-Un groupe de travail
pour la mise en place du secrétariat du CI (constitution d’un comité de pilotage avec les grandes régions ; identification des tâches : convocations et ordre du jour des réunions,gestion des listes, site, newsletter ; commissions du CI ; financement du secrétariat assuré par le Comité du Forum Social Maghreb à Casablanca,)
-Un groupe de travail de mise à jour du Guide des principes d’organisation des Forums sociaux mondiaux (notamment avec la discussion
ouverte à partir de la demande de BDS
ou du coup d’État perpétré contre l'ex-présidente du Brési) ;…)
-Un groupe de travail pour le lancement d’une Assemblée des mouvements en lutte (Assemblée des luttes, des mouvements en lutte ou des mouvements de lutte ?
Articulation avec l’Assemblée des mouvements sociaux, …)
-Un groupe de travail pour la rédaction d’un texte d’analyse de la situation politique mondiale (appréciation des enjeux et des défis, la pertinence et l’actualité des Forums sociaux mondiaux)
-Un groupe de travail communication (visibilité du processus, site, Forum Mondial des Médias Libres ; …)

Dans ses priorités, le CI discutera de la préparation du prochain FSM et surtout du lieu de déroulement de l’événement sachant qu'il y a déjà plusieurs propositions : Dakar, Porto Alegre, Barcelone, Kobané au Kurdistan syrien, ou en une forme de forum polycentré). Quelque soit de choix qui sera fait, sur la base de l'expérience ratée du Canada, il semble plus qu'improbable qu'un Forum social mondial puisse se tenir dans une ville des pays riches du Nord, sauf à accepter de l'intégrer aux multiples rencontres et sommets alignés sur l'élan triomphal d'un capitalisme essoufflé mais encore conquérant

 

1 Gustave Mmassiah. Représentant du CRID (France) au Conseil International du FSM. Membre du Conseil scientifique d’ATTAC. Membre fondateur du CEDETIM (Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale), de l’AITEC (Association Internationale de Techniciens, experts et chercheurs) et de IPAM (Initiatives la pour un autre monde).

 2 En réalité un premier bilan de l’événement est annoncé par le collectif canadien qui a organisé de FSM lors d'une Assemblée ouverte du Collectif FSM 2016, le 1er octobre à l'Université du Québec à Montréal, avec possibilité de participation à distance par Skype.

3 Gus Massiah identifie dans ses communications cinq contradictions principales : i) économiques et sociales, avec les inégalités sociales et les discriminations ; ii) écologiques avec la destruction des écosystèmes, la précarisation des vies et la mise en danger de l’écosystème planétaire ; iii) géopolitiques avec les guerres décentralisées et et la montée de nouvelles puissances ; iv) idéologiques avec l’interpellation de la démocratie, les poussées xénophobes et racistes ; v) politiques avec la corruption née de la fusion du politique et du financier qui nourrit la méfiance par rapport au politique et abolit son autonomie

 4.Gus Massiah illustre ses analyses en rappelant les écrits de Gramsci : « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair obscur, surgissent les monstres ». Il faut lutter contre les monstres et construire le nouveau monde.

 5 L’objectif ambitieux du FSM 2016, organisé pour la première fois dans un pays du Nord, fut de rassembler entre 50 000 et 80 000 personnes au centre-ville de Montréal du 9 au 14 août 2016, dont les représentants de 5000 organisations de la société civile locale et mondiale, pour participer à plus de 1500 activités autogérées, avec des marches d’ouverture et de clôture, un campement de la jeunesse et une vaste programmation culturelle. En réalité la participation fut bien modestes de l'aveu même des organisateurs qui ont affiché 35 000 participants et 1200 activités, des chiffres surestimés qui dénotent une mobilisation insuffisante au Québec et au Canada, en plus des difficultés d'obtention des visas et d'accès au Canada principalement pour les participants en provenance des pays du Sud.

 

Éléments bibliographiques

https://fr.wikipedia.org/wiki/Forum_social_mondial

''Refus de visas de participants du Sud pour le FSM de Montréal (protestation du CRID)'' du 5 août 2016, blog sur Mediapart par FRATERNAFRIQUE et sur Blog : FRATERNAFRIQUE

''Où en sommes nous avec les Forums sociaux mondiaux !'' sur le blog une autre ONU pour un autre monde de Djilali Benamrane, publié sur Mediapart le 14 avril 2015

''Le Forum social mondial après Montréal'' de Pierre Beaudet <Pierre.Beaudet@uottawa.ca>

 ''Quelques notes de compte-rendu du FSM de Montréal ' par Gustave Massiah (25 août 2016) - Listefsm@crid.asso.fr ; https://listes.globenet.org/listinfo/listefsm

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.