Des Forums sociaux mondiaux

Où en sommes nous avec les Forums sociaux mondiaux ! (de Djilali BENAMRANE)

Le processus des Forums sociaux mondiaux n'est pas mort. En témoigne sa récente version à Tunis, au lendemain de la tragédie du massacre dans le musée du Bardo. Il y aura une quatorzième version, l'année prochaine au Qebec. Beaucoup s'interrogent : Sommes nous dans une phase de maturité et de consolidation du processus ou plutôt dans une phase d'essouflement, de remise en cause de ses fondamentaux ?

Contour du concept Forum Social Mondial (FSM)

La première édition du FSM s'est tenue la dernière semaine de janvier 2001, à Porto Alegre au Brésil, à l'initiative de plusieurs associations altermondialistes séduites par l'idée de créer un forum social, avec l'ambition de faire miroir au Forum Économique Mondial de Davos1 et ce faisant de proposer des alternatives à l'idéologie dominante de la pensée libérale et aux pratiques néfastes du libéralisme triomphant. Le premier exercice de rencontre a réuni une dizaine de milliers de participants de tous les continents et a connu un grand intérêt médiatique. Ce fut l’œuvre d'une dizaine d'associations de sensibilité et de combat alter-mondialistes, principalement brésiliennes.2 Les travaux se sont organisés en ateliers et en plénières et certaines thématiques ont retenu l'attention comme les débats sur la Taxe Tobin et l'urgence de l'annulation de la dette du Tiers-Monde – deux thèmes fondateurs et récurrents de l'alter-mondialisme.

C'est à l'issue de ce 1er FSM de 2001 que fut élaborée une Charte des principes et des orientations pour préciser les modalités de préparation, d'organisation et de tenue des forums suivants.

Le premier principe fut de considérer les rencontres à l'échelle mondiale, continentale, nationale et ou locale dans l'esprit et sous format des FSM comme « des espaces ouverts, des lieux de rencontre citoyenne » pour se distinguer de toutes les autres formes pyramidales avec un ou des leaders, des dirigeants et des salariés, voire des militants chargés de mettre en œuvre les orientations décidées par la hiérarchie3.

Le deuxième principe relève de la non-directivité des opérations, que cela concerne l'organisation, le déroulement ou le suivi/évaluation des résultats obtenus lors des Forum. Seules des personnes ressources, venus d'associations et de mouvements impliqués dans l'alter-mondialisme et faisant office d'''organisateurs-facilitateurs'', sans rôle directif ou décisionnel, participent au processus. Leur fonction consiste à créer un espace propice à la libre expression des mouvements sociaux, des syndicats, des organisations et des associations non gouvernementales et des citoyens engagés dans la recherche des voies et moyens de construire un autre monde un mot d'ordre présent dans tous les mouvements sociaux s'inscrivant dans la démarche des FSM. Un espace autant que faire se peut à l'abri de toutes pressions, des gouvernements, des partis politiques, des grands financiers et grands patrons et de leurs lobbies médiatiques et autres qui défendent la pensée unique libérale. Dans les Forums sociaux on se situe dans une démarche alternative, une conviction que la construction d'un autre monde est possible.

Le troisième principe concerne les modalités d'organisation des ateliers de libre discussion et de recherche de consensus, comme des activités auto-organisées qui puissent permettre une implication plus active et plus inclusive des participants. La priorité donnée aux ateliers, à leur quantité (les derniers FSM ont compté plus d'un millier d'ateliers), à leur extrême richesse et leur grande diversité, de même que les difficultés rencontrées dans les exercices de consolidation des résultats obtenus, commence à constituer la cause de défis organisationnels majeurs.

Le quatrième principe concerne le refus de document final. Les rencontres, les travaux, les recommandations et autres efforts de consolidation des FSM ne peuvent être considérés comme ayant un caractère délibératif et exécutoire des Forums. A contrario, personne ne pourra prétendre disposer d'une quelconque légitimité à s'exprimer au nom des Forums.

Les travaux comparatifs distinguant les FSM des FEM ont fait ressortir les éléments suivants :

- les organisateurs et animateurs des FSM ne sont pas des professionnels en organisation d’événements, mais des militants de la société civile ;

- aucun gain financier n'est attendu des FSM (les frais de participation restent symboliques ;

- les organisations du pays d'accueil lancent un « appel général » mais ne font aucune invitation spécifique, ni prise en charge des frais de transport et d’hébergement des participants ou des animateurs ;

- le contenu des discussions n’est pas déterminé par les organisateurs (seul l’objectif général l’est, en tant que référence générale pour le rassemblement des participants :la dignité dans le cas du dernier Forum de Tunis) ;

- il n'y a pas de choix, de sélection d'intervenants ou de personnes ressources pour exposer et débattre, hormis les participants au Forum ;

- le Forum reste ouvert à des activités organisées par les participants eux-mêmes ;

- et enfin le Forum se termine sans une déclaration finale de clôture.

Historique :

Dans leur dimension mondiale, les Forums eurent lieu cinq fois en Amérique Latine : quatre fois à Porto Alegre au Brésil en 2001, 2002, 2003, puis en 2005, et une fois à Bélem en 2009. Ils furent organisés à quatre reprises sur le Continent africain : à Nairobi en 2007, puis à Dakar au Sénégal en 2011, enfin à Tunis en 2013 et en 2015, une seule fois en Asie à Mumbai en 2004. Il eut lieu une fois sous une forme polycentrique en 2006. Il sera organisé en 2016 sur le continent Nord américain, à Montréal au Canada.

Les Forums sont organisés sur invitation des associations d'un pays, désireuses d'accueillir la rencontre. Parfois comme ce fut le cas du dernier Forum de Tunis, se sont les organisations des plusieurs pays maghrébins qui ont pris l'initiative d'inviter le 13 ème Forum à Tunis in extremis en janvier 2015 alors que le devenir des FSM était en question malgré la candidature annoncée de longue date des associations du Québec, candidature qui sera retenue pour la version 2016 du Forum.

Certains préconisaient une périodicité plus longue des FSM, tous les deux ou trois ans d'autres auraient préféré revenir aux formes polycentriques du Forum comme en janvier 2006, lorsque la rencontre s'est déroulée dans plusieurs pays à la fois, à Caracas au Venezuela sur le continent Sud-américain, à Karachi au Pakistan et à Bamako au Mali sur le Continent africain sous une forme novatrice de Forum social continental africain. En cette occasion, les thèmes discutés ont porté principalement sur les questions des refoulés de l'émigration et les questions agricoles et de l'eau.

Quelques considérations sur les deux derniers forums de Tunis.

Il est difficile d'avoir des chiffres exacts quant à la participation en nombre d'associations, de pays et d’événements programmés et tenus, voire réussis. Il semblerait que dans tous les Forums organisés de par le monde, la présence des participants du pays organisateur représente la majorité des effectifs. Lors du FSM de 2013, les organisateurs ont parlé d'une fourchette entre 40 et 60 000 participants représentant quelques 4500 organisations venues de 128 pays. Elle eut pour thème l'hommage de la communauté internationale à la lutte persistante des Tunisiens et des Tunisiennes pour la dignité et les droits, et à celles aussi de toute une région en pleine ébullition Pour 2015, les chiffres avancés ont été de l'ordre de 30 à 40 000 participants, relevant d'une quantité équivalente d'associations présentes lors du précédent Forum. Les événementstragiques du musée du Bardo ne suffisent pas à expliquer la baisse relevée. La participation des associations africaines subsahariennes semblait avoir diminué par rapport à celle maghrébine en général et algérienne en particulier (quelques 1500 participants représentant environ 800 associations). La thématique dominante en 2015 aura été évolutive pour tenir compte d'une actualité extraordinaire, tout en demeurant attentive à la poursuite des efforts déployés lors du précédent Forum, autour de la dignité et des droits.

La Tunisie qui s'est enorgueillie d'avoir abriter en 2005 la seconde partie du Sommet mondial onusien sur l'information et la communication, avec une participation remarquable de quelques 15 000 participants, plus que Genève, organisatrice de la première partie, n'a pas cessé de multiplier des efforts pour montrer son engagement et ses efforts pour la maîtrise des nouvelles technologies de l'information et de la communication. Pour ce dernier FSM, elle a tenu à lui donner un statut novateur sous un format novateur de ''Forum étendu'', accompagnant toutes les initiatives tendant à favoriser la participation inter-active de toutes personnes et organisations, de quelque pays que ce soit, souhaitant être impliquées et participer sous toutes les formes possibles au processus du FSM.

Quelques considérations incidentes sur la marche d'ouverture du FSM qui connut une série de déboires liés à l'impact des événements du massacre du Bardo, aux mauvaises conditions météorologiques et aux dysfonctionnements dans la programmation de la marche. Plus grave encore mais tout excusable les tergiversations dans la définition du slogan de la marche. Sous la pression des événements, les organisateurs tunisiens ont proposé de changer la thématique convenue avant la tragédie du Musée du Bardo. Le thème retenu devait s'adapter aux circonstances et la marche devenait se focaliser sur '' la lutte contre le terrorisme''. Sur ce et dans l'urgence, des débats au sein du Conseil International du FSM, un nouveau slogan plus large et moins émotionnel fut préféré « Les peuples du monde unis pour la liberté, l’égalité, la justice et la paix, en solidarité avec le peuple tunisien et toutes les victimes du terrorisme, contre toutes les formes d’oppression ». Cela n'a pas manqué d'avoir un impact négatif sur les tunisiens venus participer à cette marche populaire, une marche constituant la première démonstration populaire depuis l’attentat du Bardo. Ils se sont joints à la marche pour exprimer «Je suis Bardo » et « Tunisie libre et contre le terrorisme ».

En guise de premiers éléments de conclusion : Au seim même des mouvements progressistes, engagés dans la bataille des Forums sociaux mondiaux, des voix s'élèvent pour se préoccuper de la durabilité du processus en sa forme ''audacieucieuse'', voire ''téméraire'', mise en place  par des forces fondatrices de cette démarche visant à édifier une société civile par la base, grâce au seul génie créateur des peuples, des citoyens curieux, engagés, porteurs d'idées, de pratiques, d'une volonté de s'unir pour construire un autre monde.La liberté de parole lors des débats a laissé à certains la possibilité de partager leurs inquiétudes et de considèr la démarche vouée à l'essoufflement, à la récupération, pour ne pas oser parler d'échec à terme. Ils ont vite fait d'assimiler les Forums sociaux mondiaux à des rassemblements de manants, sans droit ni voix, perturbateurs de l'odre mondial établi par les nantis, par les maîtres de la pensée unique. Pourtant, il suffit de participer à un Forum social pour vivre, s'imprégner et se laisser porter par une incroyable puissance de cette construction qui peut sembler relever d'expériences autogestionnaires voire anarchiques et d'où se degage une énergie envahissante qu'un certain leader africain, SANKARA qualifiait ''d'esprit créateur des peuples libérés'', du culte du pouvoir et de l'argent.

Et l'on ne peut que souhaiter plein succès aux prochains Forums sociaux mondiaux !     

1Cf ; http://fr.wikipedia.org/wiki/Forum_%C3%A9conomique_mondial : Le forum économique mondial (World Economic Forum) est une fondation à but non lucratif dont le siège est à Genève..... Créé depuis 1971, il se tient annuellement à Davos en Suisse. Le financement de ses activités se fait par les grandes entreprises (multinationales) et fondations membres ainsi que par les contributions des participants.... Il réunit les dirigeants d’entreprise, des responsables politiques du monde entier ainsi que des intellectuels et des journalistes, pour débattre des problèmes les plus urgents de la planète....

2ABONG (Association brésilienne d'organisations non gouvernementales), CIVES (Association brésilienne des hommes d'affaires pour la citoyenneté), CBJP (Commission brésilienne Justice et Paix), IBASE (Institut brésilien d'analyses socio-économiques), CUT (Centrale unique des travailleurs) ainsi que CJG (Centre de justice mondiale, justiça global).le Mouvement des sans-terre et ATTAC.

3Cf: http://www.lebret-irfed.org/spip.php?article269 : Le Forum dans l'esprit du FSM est ''un espace ouvert est notamment un espace sans propriétaires, sans sectarismes, sans dirigeants et où l'autonomie des participants est protégée pour prévenir leur instrumentalisation. Chaque rencontre est conçue comme un moment d'un processus continu de lancement de nouvelles initiatives et d'approfondissement des relations entre organisations. Ainsi, « les idées discutées dans le forum ne sont pas les idées du Forum. Elles sont les idées des personnes qui viennent pour les présenter, en discuter, les comparer, à la recherche de moyens et d'alliances pour les rendre plus efficaces »''

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