Pétrole congolais : quand Philia répond « point par point »

Stupeur à la Déclaration de Berne (DB) ! Lundi 2 mars, soit le lendemain de la publication de notre enquête sur les relations troubles entre la société de négoce de pétrole suisse Philia et la raffinerie étatique congolaise, la Coraf annonçait que « l’ensemble des supputations et insinuations émises »  par la DB étaient « formellement » démenties.

Stupeur à la Déclaration de Berne (DB) ! Lundi 2 mars, soit le lendemain de la publication de notre enquête sur les relations troubles entre la société de négoce de pétrole suisse Philia et la raffinerie étatique congolaise, la Coraf annonçait que « l’ensemble des supputations et insinuations émises »  par la DB étaient « formellement » démenties. Philia n’ayant « rien à cacher », elle y répondrait « point par point, en toute transparence ». Vu le « nombre d’assertions devant être démenties, cela (lui) demandera(it) une dizaine de jours ».  

Patatras ! La réponse est tombée dans un communiqué non daté dont nous avons pris connaissance le samedi 7 mars. D’entrée de jeu, Philia donne le ton : tout y est déclaré contraire aux « allégations » de la DB. On ne saurait toutefois être plus précis, puisque la firme genevoise se contente de paraphraser notre rapport. Plus exactement, elle euphémise une citation du propriétaire de Philia, Jean-Philippe Amvame Ndong, qui reconnaissait que le contrat liant sa société à la Coraf n’était pas l’aboutissement d’une procédure d’appel d’offres. Rappelons, pour les amnésiques comme M. Amvame Ndong, que ce dernier a pu relire la retranscription de ses propos avant publication. Dans son élan, Philia cite encore un autre article dans lequel une « source » explique que « le contrat avec Philia SA a permis à la Coraf de se départir du système des appels d’offre » ! Désaveu cinglant pour la DB.

Une « cabale » pour « quelques malversations financières »  

Pour preuve de sa bonne foi, Philia en appelle ensuite à des « sources proches » de la Coraf, citées dans le media Le Potentiel, qui affirment : « De ce point de vue, cette démarche [de la DB] qui s’appuie sur quelques malversations financières, n’est ni plus ni moins une cabale occidentale contre le régime de Brazzaville. » Rien de grave, donc, puisqu’il ne s’agit que de malversations financières ! Notons que sur son site Internet, la société genevoise a publié son communiqué en anglais, en travestissant légèrement, à son avantage bien sûr, ladite citation: « You could say that this approach which is alleging some form of embezzlement is nothing more than a Western plot against the regime of Brazzaville. » En un coup de baguette magique, c’est la DB qui accuse de malversations, et non plus les « sources proches de la Coraf » qui les concèdent. Les pouvoirs de google translate sont décidemment incommensurables. Si dénoncer un contrat douteux dont la mise en œuvre s’effectue aux dépens des finances publiques congolaises revient à fomenter un complot occidental contre le régime de Brazzaville, la DB accepte d’endosser ce rôle, même si telles ne sont pas ses intentions, précisons-le à toutes fins utiles.

Concernant son activité – si l’on ose dire – de pur intermédiaire entre la Coraf et les marchés internationaux, Philia affirme qu’elle ne « se contente pas de revendre immédiatement » ses cargaisons à des tiers, mais qu’elle les vend directement à de grandes sociétés de raffinage de pétrole. Sur la période considérée dans le rapport, soit le second semestre 2013, la DB dispose pourtant de documents permettant de contredire Philia. La société genevoise a bien revendu ses cargaisons à des tiers (aux mêmes conditions à l’exception du prix), directement à Pointe-Noire, où se trouve la Coraf. Les acheteurs étaient principalement des négociants, parmi lesquels Mercuria, AOT Trading et Mocoh, pour ne citer que ses clients helvétiques. Ce sont ces négociants tiers qui se sont chargés de transporter les cargaisons jusqu’aux raffineries. Philia n’apporte donc aucune valeur ajoutée logistique dans le processus, mais empoche des marges élevées pour un simple échange de paperasse. Bien qu’elle en doute sérieusement, la DB a reconnu qu’il était possible que la situation ait changé en 2014, faisant référence à un rapport du Consultant CITAC qui mentionnait un navire affrété par Philia.

Le modèle d'affaires de Philia au Congo-B © Déclaration de Berne Le modèle d'affaires de Philia au Congo-B © Déclaration de Berne

Relevons par ailleurs que Philia se garde bien d’expliquer ou de « démentir » les nombreuses clauses favorables qu’elle a obtenues de la Coraf dans le cadre de ce contrat, contrairement à ce qu’elle promettait quelques jours plus tôt, sous le coup peut-être de la « stupéfaction ».

La DB donne toutefois raison à Philia sur un point : dans notre rapport, nous reconnaissons explicitement n’avoir rien décelé d’illégal dans les activités de Philia au Congo. Car seule la justice pénale est en mesure de formuler un tel jugement. Par ailleurs, cette apparente licéité n’enlève rien au caractère illégitime du contrat, puisque celui-ci est défavorable à la Coraf, et donc aux finances publiques de la République du Congo.

Des menaces, encore

Toujours dans Le Potentiel, les « sources » proches de la Coraf affirment que les comptes de la raffinerie étatique « sont publics et peuvent faire l’objet de vérification ». On aurait aimé savoir où les trouver. La DB a bien tenté d’obtenir le point de vue de la Coraf en lui adressant une liste de questions, mais ses dirigeants n’ont pas souhaité y répondre. La société civile congolaise s’est aussi étonnée du fait que le contrat liant Philia à la Coraf n’ait pas été rendu public, n’ait pas fait l’objet d’un appel d’offres, et que les revenus générés n’aient pas été reversés au Trésor public. De quoi, selon la Coalition Publiez ce que vous payez-Congo, « semer le doute sur l’intégrité et la fiabilité des déclarations précédentes de la SNPC [Société nationale des pétroles congolais, dont la Coraf est une filiale à 100%]. »

Bref, Philia pratique l’esquive. La société genevoise avait d’ailleurs procédé de façon identique en novembre dernier. Plutôt que de répondre à des questions laissées en suspens, ses dirigeants avaient tenté d’interdire la publication de notre enquête par voie judiciaire. Ils ont été déboutés sur deux de leurs requêtes et ont choisi de retirer les deux autres. La DB attend donc sereinement que Philia étudie « ses possibilités d’action en justice », comme elle menace de le faire en conclusion de son communiqué. Nous attendons, d’ores et déjà prêts à vraiment répondre « point par point ».

Par Marc Guéniat, Déclaration de Berne

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