Après un siècle, le silence se brise autour des Arméniens islamisés

Une nouvelle rencontre autour du génocide arménien vient de s'achever à Istanbul. Après le premier événement, en septembre 2005, le thème de cette deuxième manifestation, les 2, 3 et 4 novembre, portait sur « les Arméniens islamisés (de force) » à partir de 1915.

Une nouvelle rencontre autour du génocide arménien vient de s'achever à Istanbul. Après le premier événement, en septembre 2005, le thème de cette deuxième manifestation, les 2, 3 et 4 novembre, portait sur « les Arméniens islamisés (de force) » à partir de 1915.

Pendant que les médias turcs (et français) préféraient se focaliser sur l’inauguration du nouveau réseau ferroviaire souterrain qui va relier les deux rives du Bosphore, une autre inauguration, celle de la « Conférence sur les Arméniens islamisés » organisée par la Fondation Hrant Dink, avec le soutien de l’Université du Bosphore et de Hayder, l’association des Arméniens de Malatya, a débuté le samedi 2 novembre dans la prestigieuse salle Albert Long de l’université d'Istanbul.

En Turquie, cela fait presque dix ans que le tabou sur le génocide arménien commence à se fissurer. En 2004, le journal turco-arménien Agos, dirigé par Hrant Dink, dévoilait que la grande aviatrice « turque » Sabiha Gökçen, fille adoptive de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la République, était en fait une orpheline arménienne. Ceci coïncida d’ailleurs avec le début des poursuites et menaces contre Hrant Dink. Désigné comme cible par tous, nationalistes, kémalistes et négationnistes, il fut assassiné devant le siège de son journal, le 19 janvier 2007.

En septembre 2005, le colloque sur les Arméniens ottomans au moment du déclin de l'empire avait réuni à Istanbul plusieurs historiens, politologues et scientifiques pour discuter ouvertement des faits historiques de 1915. Le climat est lourd, les participants reçoivent des menaces, on leur crache dessus à l’entrée de la salle, mais les œufs lancés sur eux ne les découragent pas. C’est lors de ce colloque que la voix juste et courageuse de Hrant Dink devient audible et ses propos accessibles à un plus grand public.

Quelques mois auparavant, l’avocate Fethiye Çetin publiait Le Livre de ma grand-mère, où elle dévoilait le secret sur les origines arméniennes de sa famille. Ce récit familial fut non seulement un succès littéraire, avec 12 rééditions successives, mais a profondément touché tout un peuple qui, jusqu’alors, avait préféré le confort d’un silence partagé.

Puis, en 2007, les obsèques de Hrant Dink furent accompagnées par des centaines de milliers de gens, criant tous « Nous sommes tous Arméniens, nous sommes tous Hrant Dink ! », du jamais vu en Turquie.

C’est d’ailleurs sa veuve, Rakel Dink, qui en premier, s’adressa à la salle bondée de l’Université le 2 novembre. « Aujourd’hui, nous allons briser le silence de mort sur le tabou arménien. Nous allons entrouvrir  les secrets enfouis. La Turquie a réussi à passer sous silence le génocide des Arméniens. Les brèches dans ce mur du silence sont de plus en plus profondes. Cette conférence vise également à pousser les Arméniens à se regarder dans le miroir. Nous allons discuter de diverses théories bien sombres. Les murmures des « restes de l’épée » (terme utilisé pour les rescapés du génocide) prennent enfin voix et se transforment en cris. Et au centre de cette histoire, se trouvent les femmes. Nous parlerons d’elles et de leurs enfants restés en Turquie, souvent oubliés par tous. »

Conversion à l’islam, par choix, par force, par instinct de survie

Au tournant du siècle dernier, des expériences individuelles et collectives de conversion religieuse accompagnent la transformation sociale et politique de l’Empire ottoman. Un grand nombre d’Arméniens sont islamisés (par choix, par force) notamment en 1915 et 1916.

On ne saura jamais exactement le nombre de jeunes Arméniens qui, ayant survécu aux massacres et à la déportation, ont été adoptés par des familles musulmanes. Un petit nombre d’hommes et de femmes ont également survécu en se mariant avec des musulmans. Et fait plus rare, des familles entières ou des villages d’Arméniens ont été sauvés, en se faisant passer pour des musulmans. Tandis que certains rescapés (surtout les jeunes hommes) ont retrouvé leurs familles quelques années plus tard ou ont été récupérés par des orphelinats de missionnaires et par l’aide humanitaire, nombre d’entre eux ont vécu leur vie en tant que « musulman » avec un nom turc, kurde ou arabe. Jusqu’à très récemment, les histoires de ces survivants étaient tues ou ignorées par toute l’historiographie nationale. Depuis peu, le nombre de références sur ces Arméniens islamisés s’accroît, que ce soit dans des œuvres de fiction, des mémoires, des récits personnels ou des publications de recherche historique.

La conférence à Istanbul porte sur les expériences des Arméniens islamisés et les conséquences sociales de leur vécu, ainsi que sur le long silence à leur égard et les nouvelles formes pour briser ce silence. On y a parlé de l’identité arménienne, sans tabou et sans contrainte. On a discuté sur la possibilité d’être Arménien et musulman, du pourquoi l’on a préféré oublier le sort des femmes laissées seules avec leur destin dans des familles musulmanes. Et aussi pourquoi les hommes murmurent moins les histoires de leur descendance, et pourquoi on refuse de parler de ces femmes et enfants qui on survécu entre autre, grâce à leur conversion à l’Islam.

Comment définir aujourd’hui l’arménité ?

Ce colloque a posé de nombreuses questions sur l’identité, les expériences, les définitions des Arméniens d’aujourd’hui. En voici quelques-unes :

Qu’est-ce qu’ont subi les Arméniens islamisés ? Comment sont-ils parvenus à surmonter la dureté de leur expérience ? Quels sont les effets de ces expériences sur la vie de leurs enfants et petits-enfants ? Quel impact cela eut dans les différentes localités où ils ont vécu ? Que raconte-t-on sur la mémoire de leurs histoires dans ces localités aujourd’hui ?

Quel sens donnent les « petits-enfants » de ces rescapés aux histoires de leurs grands-parents, Arméniens islamisés ? Comment expriment-ils leurs identités et leurs appartenances ? Quels furent les effets sur leurs vies des développements et des tensions politiques autour de ce sujet ? Quel est l’impact de ce processus dans les différents lieux ?

Comment expliquer les décennies de silence sur les Arméniens islamisés dans toutes les historiographies ? Pourquoi cela nous a pris si longtemps pour prendre conscience des histoires des Arméniens islamisés et pourquoi notre connaissance sur ce qu’ils ont subi est-elle si limitée ? Quelle relation avec les notions prédominantes de femmes, hommes et de la procréation ?

Pour plus d’information sur le colloque et le programme détaillé (en anglais et en turc):

http://hrantdink.org/picture_library/MusErm_BRO_EN_email.pdf

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