Defne Gursoy
Abonné·e de Mediapart

41 Billets

0 Édition

Billet de blog 7 avr. 2017

A Leros, une école pas comme les autres…

Sur la petite île grecque du Dodécanèse, le LEDU (Leros Education Centre) devient la première école entièrement conçue pour les enfants de réfugiés dans toute la Grèce.

Defne Gursoy
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

C’est le printemps, avec toute sa splendeur, sur la petite île grecque de Leros. Les Lériotes s’apprêtent à célébrer Pâques, la plus importante des fêtes orthodoxes, dans quelques jours.  A la beauté de l’île fleurie s’ajoute l’accueil bienveillant des habitants pour dégager une joie de vivre bien loin des préoccupations de l’autre côté de la rive égéenne. A Leros, nous ne sommes qu’à 25 miles nautiques des côtes turques, où le tyran déchaîné s’apprête à changer de régime pour renforcer son despotisme. Le 16 avril, en même temps que le monde chrétien fêtera Pâques, M. Erdogan espère sortir vainqueur du référendum qui remplacera le régime parlementaire par un système présidentiel.

Cependant, l’arrivée du printemps (et le beau temps) se veut également le début de la saison des traversées dangereuses et fatales, sur la mer Egée. L’accord honteux passé il y a un an entre la Turquie et l’Union européenne sur les migrants ayant échoué, des centaines, voire des milliers de migrants s’apprêtent à reprendre le voyage périlleux entre la Turquie et les îles égéennes. D’ailleurs, en mars, malgré le mauvais temps, 50 ont déjà fait la traversée jusqu’à Leros.  

Car avec Chios, Lesbos, Samos et Kos, la petite île de Leros (7000 habitants) accueille, depuis deux ans, un camp de réfugiés d’une capacité de 900 personnes. Ils sont Afghans, Pakistanais, Syriens, Palestiniens, Erythréens, Irakiens, Kurdes, Iraniens et… Turcs ! Ces derniers sont une première dans le camp de Leros, mais ils ne seront sans doute pas les derniers.

Certains sont dans les camps insulaires depuis plus d’un an, d’autres sont « dispatchés » rapidement (ou pas) dans les grands camps sur le continent grec, près d’Athènes ou de Thessalonique. En règle générale, plus de la moitié sont des femmes et des enfants. Nombre d’ONGs agissent pour les accompagner dans toutes les étapes de leur séjour forcé. Aide alimentaire, monétaire, vestimentaire, mais également soutien juridique et activités multiples (apprentissage linguistique et artisanal, activités sportives, arts etc.) pour les réfugiés sont offerts par les bénévoles venus de par le monde.

Reste l’épineuse question de l’éducation des plus jeunes. En octobre 2016, un mois après la rentrée des classes pour les petits Grecs, les enfants de réfugiés avaient commencé à être scolarisés, notamment à Athènes et Thessalonique. Certaines écoles avaient admis les petits réfugiés après la fin de la journée d’études des enfants grecs (14h00), pour quelques heures de cours de langues (anglais et grec), d’informatique, de musique. L’objectif était de donner la chance à ces enfants d’acquérir un niveau de langue et de culture grecques leur permettant d’accéder au cursus régulier l’année suivante.

… Sauf pour les enfants  contraints à suivre le destin qu’ont choisi leurs parents dans les camps insulaires. Le 14 octobre, quelques jours après la décision du ministère pour les écoles choisies du continent, on apprend que les îles ne seront pas concernées. Insuffisance des établissements, manque de volonté des administrations locales, ou appréhension des parents… quelle que soit la raison, les centaines d’enfants, « coincés » sur les îles, n’auront donc pas la chance de leur camarades sur le continent.

A Leros, LEDU mène l’exemple

Défiant tout antagonisme et obstacle bureaucratique, le 16 octobre, l’organisation Save the Children (STC), avec le soutien de l’UNHCR (l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés) et de la Commission Européenne (DG Migrations et Affaires Intérieures) décide d’ouvrir un premier « centre d’éducation » pour les 6-18 ans réfugiés sur l’île, le LEDU (Leros Education Centre). En quelques jours, les travaux commencent dans un bâtiment qui servait de showroom pour carrelage et le 17 novembre, la première cloche sonne pour les 150 enfants du « hotspot » (camp) qui se trouve à quelques centaines de mètres de l’école. Pour la moitié de ces enfants, ce sera la première fois qu’ils mettront pied dans un établissement scolaire, soit parce qu’ils n’ont jamais été scolarisés dans leur pays d’origine (jeunes filles Afghanes), soit parce qu’ils étaient trop jeunes quand ils ont du quitter leur pays d’origine. Et ce sont ces plus jeunes (6-11 ans) qui constituent la moitié des élèves enregistrés.

Ils suivent depuis plusieurs mois des cours d’anglais, de grec, de mathématiques, d’informatique, de géographie, de formation artistique (musique, arts plastiques) de 9h00 à 14h00 tous les jours. Les jours de la semaine sont divisés entre les groupes d’âge, puisque la capacité du centre ne permet d’accueillir que 80 enfants en même temps, alors que le nombre d’élèves inscrits est de 150.

L’objectif de LEDU est de permettre, avec l’aide de quatre professeurs certifiés grecs et des employés du STC, ainsi que quelques instituteurs membres de la communauté des réfugiés, une étape de transition avant l’intégration des élèves dans le système d’éducation nationale. Par ailleurs, le centre permet à ces enfants venus d’horizons bien variés d’apprendre à vivre ensemble, de comprendre et respecter la différence des autres et de s’initier à la vie nouvelle qui les attend, même si leur sort est souvent incertain. Nul ne sait combien de temps un enfant sera accueilli à LEDU, cela dépendra du « dossier » de leurs parents. Certains partiront sur le continent dans quelques semaines, alors que d’autres resteront près d’un an.

LEDU reste, pour l’instant, la seule école entièrement conçue pour l’éducation des jeunes réfugiés dans toute la Grèce. Le passage par l’école donnera sans doute à ces enfants la possibilité d’intégrer plus facilement à la nouvelle vie qui les attend. Les organisations fondatrices espèrent essaimer cette belle réussite, qui tient d’abord de la volonté des quelques jeunes Lériotes qui ont su porter le projet et percer la bureaucratie grecque. Elle tient également—et sans doute essentiellement—des habitants de cette île « pas comme les autres ».

Leros n’a jamais été une destination touristique comme les autres îles du Dodécanèse. Tout d’abord à cause de son label « île des fous », puisqu’elle a abrité pendant des décennies un asile pour les handicapés mentaux qui fut également l’employeur principal de ses habitants. Mais également à cause de son histoire, avec tour à tour l’invasion des Italiens dans les années 20, qui en font un centre militaire et naval, puis les Allemands, les Anglais, puis les orphelins de par la Grèce venus à Leros faire des études techniques dans les bâtiments hérités de l’époque italienne, sans oublier les prisonniers politiques lors de la dictature des militaires jusqu’en 1974 ; et depuis 2015, les réfugiés. A travers cette histoire singulière, les habitants de l’île ont appris à vivre ensemble avec toute sorte d’altérité. On y accueille toute différence, sans poser de question. Aujourd’hui, l’île est un refuge pour tout un chacun cherchant un havre de paix, loin de la foule déchaînée.

Le sourire des enfants à LEDU est porteur d’espoir dans ce monde qui va si mal. Et nous rappelle que « Pain, Education, Liberté »* deviendra peut-être possible pour certains…

*Psomi paidia eleftheria fut le slogan des jeunes insurgés grecs lors des manifestations de 2013-4, qui reprennaient celui des opposants de la junte militaire grecque dans les années 60-70.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
La visite du ministre Lecornu a renforcé la colère des Guadeloupéens
Le barrage de La Boucan est l'une des places fortes de la contestation actuelle sur l’île. À Sainte-Rose, le barrage n’est pas tant tenu au nom de la lutte contre l’obligation vaccinale que pour des problèmes bien plus larges. Eau, chlordécone, vie chère, mépris de la métropole... autant de sujets que la visite express du ministre des outre-mer a exacerbés.
par Christophe Gueugneau
Journal — France
L’émancipation de la Guadeloupe, toujours questionnée, loin d’être adoptée
Alors qu’une crise sociale secoue l’île antillaise, le ministre des outre-mer, Sébastien Lecornu, a lâché le mot : « autonomie ». Une question statutaire qui parcourt la population depuis des années et cristallise son identité, mais qui peine à aboutir.
par Amandine Ascensio
Journal — France
Didier Raoult éreinté par son propre maître à penser
Didier Raoult défend un traitement inefficace et dangereux contre la tuberculose prescrit sans autorisation au sein de son institut, depuis au moins 2017. Le professeur Jacques Grosset, qu’il considère comme son « maître et numéro un mondial du traitement de la tuberculose », désapprouve lui-même ce traitement qui va « à l’encontre de l’éthique et de la morale médicale ». Interviewé par Mediapart, Jacques Grosset estime qu’il est « intolérable de traiter ainsi des patients ».
par Pascale Pascariello
Journal — International
Variant Omicron : l’urgence de lever les brevets sur les vaccins
L’émergence du variant Omicron devrait réveiller les pays riches : sans un accès aux vaccins contre le Covid-19 dans le monde entier, la pandémie est amenée à durer. Or Omicron a au contraire servi d’excuse pour repousser la discussion à l’OMC sur la levée temporaire des droits de propriété intellectuelle.
par Rozenn Le Saint

La sélection du Club

Billet de blog
Effacement et impunité des violences de genre
Notre société se présente volontiers comme égalitariste. Une conviction qui se fonde sur l’idée que toutes les discriminations sexistes sont désormais reconnues et combattues à leur juste mesure. Cette posture d’autosatisfaction que l’on discerne dans certains discours politiques traduit toutefois un manque de compréhension du phénomène des violences de genre et participe d’un double processus d’effacement et d’impunité.
par CETRI Asbl
Billet de blog
Pour une visibilisation des violences faites aux femmes et minorités de genre noires
La journée internationale des violences faites aux femmes est un événement qui prend de plus en plus d'importance dans l'agenda politique féministe. Cependant fort est de constater qu'il continue à invisibiliser bon nombre de violences vécues spécifiquement par les personnes noires à l’intersection du cis-sexisme et du racisme.
par MWASI
Billet de blog
Pas de paix sans avoir gagné la guerre
« Être victime de », ce n’est pas égal à « être une victime » au sens ontologique. Ce n’est pas une question d’essence. C’est une question d’existence. C’est un accident dans une vie. On est victime de quelque chose et on espère qu'on pourra, dans l’immense majorité des cas, tourner la page. Certaines s’en relèvent, toutes espèrent pouvoir le faire, d’autres ne s’en relèvent jamais.
par eth-85
Billet de blog
Les communautés masculinistes (1/12)
Cet article présente un dossier de recherche sur le masculinisme. Pendant 6 mois, je me suis plongé dans les écrits de la manosphère (MGTOW, Incels, Zemmour, Soral etc.), pour analyser les complémentarités et les divergences idéologiques. Alors que l'antiféminisme gagne en puissance tout en se radicalisant, il est indispensable de montrer sa dangerosité pour faire cesser le déni.
par Marcuss