Fabrication de l’histoire à la turque

« Album de Famille », premier long métrage intelligent et fin du jeune réalisateur turc Mehmet Can Mertoğlu (26 ans) en lice pour le prix de la Semaine de la Critique à Cannes.

Au Festival de Cannes, « Album de Famille » du (très) jeune réalisateur turc Mehmet Can Mertoğlu nous fait oublier un an après la tempête de confusion causée par « Mustang », film français réalisé par une réalisatrice d’origine turque. Le buzz qui avait suivi la « révélation » Mustang dans toute la France nous avait laissé, pour le moins, perplexe.

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Le premier long métrage de Mehmet Can Mertoğlu porte sur la (re)composition d’un album photo d’un couple infertile et plus très jeune qui sont contraints d’adopter un tout petit pour sauver la face. Mais, culture et tradition obligent, l’adoption doit être tue, histoire d’honneur, de pudeur… Le couple décide ainsi de fabriquer une histoire familiale, en forgeant un album de famille, simulant la grossesse, puis l’accouchement. Le couple sera soutenu par le frère ainé partisan du pouvoir politique actuel qui, non seulement gardera le « secret », mais aidera à le dissimuler grâce à son réseau.

Sauf que, la Turquie est un pays où tout un chacun est fiché, suffit de faire n’importe quelle démarche administrative pour que « la vérité » soit dévoilée. Ils iront jusqu’à changer de travail, changer de ville, mais rien n’y fera. L’histoire vraie fera surface malgré tous leurs efforts pour la dissimuler.

Le film est peu bavard, mais chaque cadre et plan très travaillés racontent en profondeur chaque situation. Il puise d’ailleurs sa force et son charme de l’intelligence et de la sobriété de sa mise en scène, bien différente de celle des jeunes réalisateurs qui, tout naturellement, essaie de suivre le « maître », Nuri Bilge Ceylan, dans une esthétique et force visuelle néanmoins difficile à égaliser.

On y trouve plutôt l’influence de Jacques Tati, ou de son héritier Elia Souleiman, dans le burlesque, l’absurde et la volonté de raconter la société turque avec humour et ironie. Mertoğlu fait d’ailleurs un clin d’œil en reproduisant la scène de culture physique sur la plage dans « Les Vacances de M. Hulot ». On y trouve également un air de la nouvelle vague roumaine, en précisant que Mertoğlu a décidé de travailler avec le chef opérateur roumain Marius Panduru (collaborateur de Corneliu Parumboiu, Radu Jude etc.) dès le début du projet, avant même de choisir le reste de son équipe. D’où sans doute son penchant sur des plans fixes et large, ainsi que de l’articulation entre premier plan et arrière-plan. Mertoğlu laisse ainsi une grande liberté aux spectateurs, en garndant lui-même une juste distance avec ses personnages (à l’antipode de Mustang).

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Mertoğlu a trouvé sa propre façon de raconter un récit plus que complexe : à travers le miroir du jeune couple, nous retrouvons les problématiques et la complexité de tout un pays et d’un peuple, notamment son histoire officielle fabriquée, retravaillée, voire réinventée qui se heurtera à l’histoire réelle, aux faits historiques, indéniables, puisque l’évidence et la mémoire ne s’efface pas par dissimulation et resurgit tôt ou tard.

Pour couronner cette critique forte de l’histoire au grand « H » en travaillant sur une histoire de famille, les dialogues sont imprégnés d’expressions et termes discriminatoires, même racistes, dans le flux naturel du langage quotidien qu’utilise la majorité de la population. Notamment, lors de l’adoption, quand l’équivalent turc de l’ASE leur propose une ravissante fillette, le couple la trouvera trop « basanée », la qualifiant tour à tour de ressembler à une « kurde » et une « syrienne ». Ils trouveront leur bonheur avec un bébé bien clair de peau, qui en plus est un garçon. Les préjugés communs à tout un peuple et les conversations dans chacun des bureaux administratifs où ils se présentent durant le processus d’adoption sont révélateurs des maux de cette société véhiculés par des mots lourds de double sens et d’accent sur l’altérité.

La satire amère de la société et de l’histoire turque proposée par Mehmet Can Mertoğlu est à percevoir sur plusieurs degrés. Sur l’histoire fabriquée, on pense bien sûr au génocide des Arméniens, mais aussi à tous ces peuples disparus (et à disparaître), aux manuels scolaires imprégnés de l’histoire officielle qui ne fait que reproduire les idées reçues. Sur le langage presque naturellement imprégné de préjugés racistes ou discriminatoire, on revient sur la fragilité de l’identité turque. « Album de famille » nous renvoi à la nécessité de faire un grand travail de mémoire, non seulement en Turquie, mais dans tous les pays. En espérant que le film sera accessible aux cinéphiles en France prochainement…

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