Le Sultan est nu !

Après les violences du weekend dernier, la Turquie est enclin à de nouvelles manifestations. Alors que la désinformation dans les médias turcs et étrangers suit son cours, les réseaux sociaux, de plus en plus contrôlés et surveillés, continuent malgré tous les dangers (mises en examens, écoute et fichage) à répandre les informations véridiques de la suite des révoltes, qui durent depuis trois semaines.

Après les violences du weekend dernier, la Turquie est enclin à de nouvelles manifestations. Alors que la désinformation dans les médias turcs et étrangers suit son cours, les réseaux sociaux, de plus en plus contrôlés et surveillés, continuent malgré tous les dangers (mises en examens, écoute et fichage) à répandre les informations véridiques de la suite des révoltes, qui durent depuis trois semaines.

 

Pourquoi le parc a-t-il été « rasé » samedi soir ? Sans doute fallait-il faire ce « nettoyage » d’une violence inouïe, alors que la Solidarité Taksim était en train de débattre sur un retrait du parc. Le pseudo-sultan a sans doute eu bruit de cette éventuelle décision de retrait – ce que nous avait confirmé plusieurs porte-parole des « tentes » de manifestants,  notamment les féministes, les LGBT, les syndicats etc. deux heures avant la répression – et a voulu prendre les devants en balayant comme des mouches tous ceux qui se trouvaient dans le parc. Et ce, à l’heure où un atelier de peinture pour jeunes enfants était en cours dans Gezi Park. Il faut donc bien peser les raisons de cette répression. Et si c’était justement pour que la victoire des manifestants, soutenue par un retrait pacifiste, ne soit pas déclarée qu’il a réagi aussi rapidement ?  

Que se passe-t-il depuis ? D’abord, les « mainstream » médias, qui, durant une petite semaine, avaient été contraints de rapporter les violences contre les manifestants après les critiques virulentes qui leur ont été adressées, ont retrouvé leur train-train habituel. Les séries télévisées « soporisantes », les jeux télévisés lobotomisants sont de retour, et avec force. Seuls quelques petites chaînes indépendantes continue à rendre public ce qui se passe dans tout le pays.

Alors que nous sommes soucieux de faire parvenir les informations véridiques et actuelles à l’étranger, nous trouvons simplement désolant de lire dans la presse française que « la jeunesse de la place Taksim sort vaincue de cette bataille politique » (Le Monde du 18 juin 2013). Ce commentaire est également dangereux, puisqu’il véhicule exactement la  parole de Erdogan et de son entourage. Par ailleurs, c’est le copier-coller de l’essentiel message du premier ministre lors de ses deux meetings du weekend dernier. Soyons sérieux, des médias partisans d’Erdogan et CO., nous en avons assez en Turquie. Si les mots et le contenu relève du choix de la rédaction et non du correspondant, j’appelle alors aux dirigeants du quotidien, dit « de référence », à mériter cette qualité.

La jeunesse n’a non seulement perdu aucune bataille, mais c’est trop simpliste de qualifier d’uniquement « politique » tout ce qui s’est passé. Certes, il y a du politique dans chacune des revendications. Par ailleurs, des représentants des divers mouvements et partis politiques ainsi que des syndicats étaient présents ou ont soutenu ouvertement les révoltes. Mais il suffisait de faire le tour du parc, de parler aux jeunes qui le squattaient pour entendre nombre d’entre eux dirent qu’ils ne se revendiquaient d’aucune mouvance politique. Ils voulaient au contraire crier haut et fort qu’ils manifestaient pour un avenir de liberté et de fraternité. Ils demandaient tout simplement d’être entendus et qu’on les laissent vivre la vie qu’ils avaient choisi.

Et ils ont gagné. Non seulement parce qu’ils ont réussi à se débarrasser de l’étiquette « apolitique » que leur avaient collé leurs grands frères et grandes sœurs (dont j’avoue avoir fait partie), mais ils ont redéfini le champ de l’appartenance citoyenne en la débarrassant de toute idée reçue. Gauche, droite, écolo, kurde, islamiste, conservateur, nationaliste, tous ces adjectifs ont été vidés de leur sens comme on l’avait défini auparavant. La jeunesse « quatrevingtdizarde », comme on les appelle ici depuis peu, a même redéfini les relations de classes du pays. La libération de la parole de chacun est venue par les nouveaux moyens de communication, les réseaux sociaux, pour démocratiser le champ de la liberté d’expression. Il n’y a plus de privilégiés dans la communication, l’espace public appartient à tout un chacun.

Ils ont gagné, car ils redéfinissent le sens proclamé d’une certaine politique en Turquie. Ainsi, une jeune musulmane anticapitaliste me disait deux heures avant le « nettoyage » du parc samedi soir qu’elle était là pour soutenir la liberté d’expression de ses paires qui sont à leur tour discriminées par un gouvernement et un pouvoir « qui ne représente surtout pas les musulmans de ce pays ». « Nous qui avons été persécutées pendant de longues années, pour le port de notre voile à l’université et ailleurs dans l’espace public, il nous est totalement insupportable de voir que, à l’heure où nous avons acquis nos libertés, le pouvoir de M. Erdogan ose réprimer ceux qui ne sont pas comme nous tout simplement parce que cela ne lui plait pas. Pour nous, M. Erdogan n’est pas un politique musulman, il est simplement néolibéral et nationaliste, ce qui englobe tout ce contre quoi nous luttons ».

Ils ont gagné parce que tous les soirs dans la totalité du territoire turc retentit pendant au moins un quart d’heure le tambourinage sur les casseroles des citoyens qui veulent faire entendre leur opposition. Certains quartiers, comme Kadikoy à Istanbul, où la police est quasi-absente depuis le début des émeutes, font chanter ce concert citoyen pendant des heures durant, accompagné des slogans phares « Partout Taksim, partout la résistance » et « Nous allons résister jusqu’à la victoire ».

Ils ont gagné puisque dans des dizaines de parcs à Istanbul se regroupent des manifestants pacifistes tous les soirs (à partir de 21h00) pour rappeler qu’ils sont toujours là, dans d’autres lieux si on leur interdit le Gezi Park. On appelle ses regroupements « les rencontres de démocratie directe ». Voici la liste des parcs et des quartiers :

1- Quartier de Beşiktaş: Abbasağa Park

2- Quartier de Elmadağ & Harbiye: Maçka Park

3- Quartier de Kadıköy: Yoğurtçu Park

4- Quartier de Ümraniye: Çarşı Park

5- Quartier de Okmeydanı: Sibel Yalçın Park

6- Quartier de Cihangir: Cihangir Park

7- Quartier de Göztepe: Göztepe Park

8- Quartier de Rumeli Hisarüstü: Doğatepe Park

9- Quartier de Etiler-Akatlar: Sanatçılar Park

10- Quartier de Kireçburnu - Ömürtepe: le champs de piquenique Çamlık

11- Quartier de Fatih: Saraçhane Park

 

« L’homme debout », à Taksim, Erdem Gunduz, danseur-chorégraphe. « L’homme debout », à Taksim, Erdem Gunduz, danseur-chorégraphe.
Ils ont gagné car surgissent de tout part des nouvelles formes de résistance et de manifestation. Ainsi, « l’homme debout », un jeune danseur-chorégraphe venu sur la place Taksim lundi en fin de soirée, est resté planté devant le centre culturel Ataturk, lui-même menacé de démolition par le premier ministre. Il est resté debout sans bouger ni parler pendant huit heures d’affilées. Il ne portait aucune pancarte, aucun drapeau ou bannière. Les réseaux sociaux ont immédiatement relayé l’information. Quelques heures après le début de cette expression originale de désobéissance civile, des dizaines sont venus lui tenir compagnie, eux aussi debout et silencieux et immobiles. Au petit matin, les policiers sont intervenus, sans violence pour une fois, et les ont emmenés au poste pour faire une déposition. Ils ont été relâchés très vite. Et très vite, le buzz s’est répandu dans le pays. Partout, des hommes et femmes debout continuent de manifester, sans hurler de slogans, sans revendication même.
Quelques temps après, « les hommes et femmes debout » à Taksim. Quelques temps après, « les hommes et femmes debout » à Taksim.

 

Ils ont gagné parce que le discours du premier ministre lors de ses deux meetings du weekend dernier, à Ankara puis à Istanbul, montre que le sultan auto-proclamé a peur. Il a peur des bruits des casseroles le soir, qui retentit dans chaque quartier. Il a peur que les « autres » de son pays, qu’il continue à arroser de nouveaux qualificatifs insultants tous les jours, vont prendre le dessus de ces foules qu’il a si habilement réuni lors de ces meetings. Il a peur car il continue de mentir sur tous les fronts, du nombre de gens qui sont venus l’écouter (il parle de million de supporters, alors qu’il a payé 130 livres turques pour n’y réunir que 300 000 badauds dans les deux villes) à la désinformation systématique sur les événements de Taksim. La mosquée de Dolmabahçe avait ouvert ses portes pour donner refuge aux blessés. Les médecins bénévoles ont soigné des centaines dans cette mosquée. Le premier ministre continue à mentir dans chaque discours en prétendant que cette mosquée fut l’objet d’une fête arrosée d’alcool, pour ne pas dire une orgie ! Même l’organe officiel de l’AKP, le quotidien Yeni Safak, a démenti ces allégations.

Et ils ont gagné. Car rien ne sera comme avant en Turquie. Un peuple entier a pris goût à manifester, à s’exprimer dans la rue, grâce à la bravoure de quelques jeunes qui ont osé défier un pouvoir de plus en plus autoritaire « pour deux-trois arbustes », comme dirait M. Erdogan.

Le Sultan a non seulement peur mais il est nu ! Dans un article précédent, j’avais terminé mes propos en soulignant que la solution à court terme devrait venir de l’intérieur de l’AKP. Après trois semaines de révoltes et de manifestations – qui continuent, soulignons-le – si les membres de l’AKP préfèrent toujours s’aligner autour de leur chef suprême et n’osent toujours pas le critiquer, il faut leur rappeler que c’est trop tard. Le pays entier est au courant des milliards de dollars amassés par M. Erdogan, sa famille et son entourage depuis plus de dix ans de pouvoir. C’est sans aucune hésitation cette soif de rente insatiable qui les rend sourds-muets, puisque le sultan est nu et tout le monde le sait !

La jeunesse de la Turquie sort renforcée de ce bras-de-fer. Si le pouvoir a lancé la « chasse au sorcières », les manifestants resteront mobilisés et vigilants. Avec de nouvelles formes d’expression tous les jours, de plus en plus originales, créatives et pacifistes. Nous demandons aux médias européens de continuer à diffuser les informations. Rien n’est fini, en fait, ce n’est que le début !

Defne Gursoy, Istanbul, 19 juin 2013

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