Turquie : Révolte ou Révolution ?

Istanbul, 12 juin 2013

Tout est parti d’un simple « trou de verdure », comme dirait Rimbaud. Un petit parc, le Gezi Parki, attise depuis longtemps la convoitise de rentiers de tout bord. Une évidence, vu la valeur immobilière de ce terrain, en plein centre névralgique de la ville, à Taksim. Au milieu d’une immense masse de béton, Gezi avait résisté face aux divers projets pharaoniques, avant de se confronter à l’élan de capitalisme sauvage que subit le pays depuis des décennies. Les habitants du quartier voulaient simplement garder leur seule bouffée d’oxygène. Une plateforme de protection du parc avait été formé l’année dernière, peinant alors à se faire entendre et à trouver un soutien plus massif auprès de la population de cette mégapole de 15 millions d’habitants.

Derrière sa valeur commerciale incontestable, la place Taksim a une histoire bien sombre, qui rappelle celle du pays. Jusqu’en 1940, l’étendue où se trouve aujourd’hui la place Taksim, le parc et tout le pâté avec les hôtels de luxe qui monte jusqu’à Harbiye, était l’un des plus grands cimetières arméniens du pays. C’est Soliman le Magnifique lui-même qui avait fait don de ce lieu aux Arméniens en 1560. Lors d’une épidémie de peste, l’un de ses cuisiniers l’avait sauvé d’un empoisonnement en refusant de lui donner le plat fatal. En récompense, ce cuisinier avait demandé l’érection d’un cimetière arménien. Le terrain était ainsi attribué à la Fondation Surp Hagop sous le nom du Cimetière Arménien de Pangalti. Lors de la construction de la place Taksim en 1940, les pierres tombales avaient servi pour ériger les marches qui mènent de la place au parc.

Le maire d’Istanbul a lancé les travaux pour « le réaménagement » de la place il y a quelques mois. Un tunnel routier passera sous la place, rendant impossible tout rassemblement sur cette place pourtant tellement symbolique. Les 1er mai sanglant des années 70 avaient été remplacées par les manifestations massives en 2011 et 2012. Il n’existe pas d’alternative à la place Taksim pour manifester. Le projet en cours vise donc non pas à « créer une meilleure place », mais à bloquer les rassemblements, notamment comme l’interdiction pour le dernier 1er mai.

La plateforme pour la sauvegarde du parc Gezi revendique depuis longtemps le droit des riverains à préserver leur espace vert. Mais alors que la construction du tunnel devient de plus en plus visible sous la place, tout a basculé le 28 mai. Pour poursuivre le projet monstrueux qui remplacera cet espace public en un gigantesque centre commercial—puis mosquée, hôtel de luxe etc.—les bulldozers ont commencé à déraciner les arbres du parc. Le pouvoir jusqu’ici inébranlable de M. Erdogan s’est trouvé face à face avec une masse de citoyens qui, jusqu’à ce jour, n’avait jamais pu trouver sa voix. Les citoyens d’Istanbul se sont précipités sur le petit parc et sur la place Taksim adjacente pour soutenir les jeunes qui, inlassablement, faisaient la garde jour et nuit depuis le début des travaux.

Ainsi, les quelques centaines de manifestants rassemblés mardi 28 mai en formant un bouclier humain pour arrêter le déracinement des arbres du parc Gezi ont été repoussés avec violence par la police anti-émeute. Les manifestants ont été la cible de gaz lacrymogènes, jets d’eau, balles en caoutchouc. Cette répression d’une violence démesurée est une conséquence naturelle du discours haineux adopté par le Premier ministre depuis des mois contre tous ceux qui le dérangent.

Mais le premier ministre omnipotent n’en fait qu’à sa tête. En balayant au passage le maire d’Istanbul, réduit à un simple Oui-oui. Or, tout l’enjeu est là ; c’est-à-dire, depuis sa fondation, l’état-nation de Turquie se base sur un système qui ne permet pas aux autorités locales d’exister. Les municipalités sont réduites à des tremplins pour accéder au pouvoir central. Cette structure étatique –nationaliste et capitaliste—est aujourd’hui mise en cause par les manifestants qui sont descendus dans les rue dans toute la Turquie. C’est aussi pourquoi cette révolte citoyenne devient une révolution, puisqu’elle pourrait—et devrait—mener à une déconstruction de ce système étatique.

Qui sont-ils ? Tout simplement, tout le peuple turc qui a marre d’être humilié par les discours haineux de M. Erdogan. Les citoyens ont été traités tour à tour d’alcooliques, de marginaux, de casseurs, de vandales, de presque rien. C’est devenu donc une question de dignité citoyenne. A chacun d’y trouver sa revendication. Voici une liste, sans doute non-exhaustive…

Touche pas à mon parc !

Touche pas à ma dignité !

Touche pas à mes enfants !

Touche pas à ma jeunesse !

Touche pas à ma femme !

Touche pas à mes préférences de vie !

Touche pas à mes artistes !

Touche pas à mes minorités !

Touche pas à mon corps !

Touche pas à mes libertés !

Touche pas à ma vie privée !

Touche pas à ma préférence sexuelle !

Touche pas à ma foi (ou à mon manque de foi) !

Touche pas à mon histoire !

Touche pas à mon vin !

Et que fait M. Erdogan entre temps ? D’abord il quitte le pays pour une visite des pays qui sont en peine de démocratie pour prêcher son fascisme sunnite. A peine rentré, il déploie les moyens de la municipalité d’Istanbul pour transporter, au petit matin et de force, ses soi-disant supporters pour l’accueillir à l’aéroport. D’où il poursuit son langage vénéneux… au lieu d’appeler au calme et au débat démocratique, il continu à prôner l’importance et sa détermination pour les projets scandaleux de part le pays. Cerise sur le gâteau, du haut de sa tribune, il déclare « qu’il a du mal à retenir sa majorité de 50 pour cent (qui ont voté pour l’AKP) chez eux pour qu’il ne se ruent pas sur les manifestants marginaux ». Appel à la guerre civile, en d’autre terme…

La grande question qui se pose et qui, malheureusement, n’a toujours pas de réponse porte sur l’avenir du mouvement contestataire. Certes, les citoyens qui se sont approprié la révolte sont pour la première fois réunis autour de ce mouvement. Gauchistes, Kurdes, féministes, kémalistes, pacifistes, écologistes, homosexuels, apolitiques, musulmans anti-capitalistes, alévis, supporters de foot, femmes au foyers, retraités, fonctionnaires, artistes se côtoient pour la première fois de l’histoire du pays et hurlent les mêmes slogans. Certes, c’est une première pour ce pays qui a de trop nombreuses pages noires dans son histoire. Cependant, si l’on ne traduit pas cette révolte en un mouvement structuré, sous l’égide d’un nouveau parti politique, elle n’aboutira pas en révolution. Elle sera même condamnée à s’éteindre petit à petit. Bien sûr, rien ne sera comme avant. Le peuple de Turquie aura enfin trouvé sa voix. Les prochaines élections, municipales en mars 2014 et législatives en juin 2015, devraient transporter cette indignation dans les urnes. Mais qui rassemblera les voies des indignés ? Aujourd’hui, les partis d’opposition ne sont pas à la hauteur de le faire. Si, comme le divulguent volontairement les médias, il serait question d’élections législatives anticipées, qui se tiendraient en même temps que les municipales, l’AKP de M. Erdogan risque de faire un plus grand raz-de-marée qu’en 2010. Car s’est la question qu’on entend partout parmi les manifestants : « Pour qui allons-nous voter ? ».

La gauche ? Quelle gauche ? Les nationalistes du CHP  qui se revendiquent socialistes? L’extrême gauche fracturée et affaiblie ? Les nouveaux écolo-socialistes qui n’ont aucune expérience politique ? Mission impossible, malheureusement.

Reste donc le seul débouché possible : un revirement démocratique au sein du parti AKP. Nous espérons que les membres du parti de M. Erdogan qui ont un minimum de bon sens et de responsabilité réussiront à maîtriser la haine et les folies de leur leader. S’ils n’y arrivent pas, ils prendront place, avec M. Erdogan, dans les pages noires de l’histoire de la Turquie.

En attendant la révolution, menons à fin cette merveilleuse révolte…

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