La complexité turque à travers le regard de deux cinéastes

A Antalya, les « Oranges d’Or » seront décernées le 23 octobre. Deux maîtres du cinéma de Turquie, Derviş Zaim et Yeşim Ustaoğlu racontent avec deux films impressionnants, « Le Rêve » et « Clair Obscur », la complexité et les paradoxes du pays.

Parmi les douze long-métrages présentés dans la sélection nationale de la 53è édition du festival international de film d’Antalya, nous retrouvons autant de déceptions que de grands moments de cinéma. La « nouvelle vague turque », profondément inspirée par la voie ouverte par Nuri Bilge Ceylan offre trop souvent un cinéma qui souligne, voire qui force la main de, l’esthétisme en dépit de la narration et du contenu. Ainsi, après un très réussi « Majorité-Çoğunluk » (2010), le jeune Seren Yüce nous livre dans « Le Nénuphar qui vacille sous la brise » une critique manquée des nouveaux riches libéraux et tombe dans le piège d’une narration digne des séries télévisées turques. « La bicyclette bleue », premier film de Ümit Köreken, tient bien mieux la route avec une histoire bien ficelée et travaillée, où il raconte le combat—par amour pour sa bien-aimée—d’un enfant contre l’autorité abusive du proviseur de son école de province. La sobriété du film et la maîtrise du langage cinématographique de Köreken fait de « la Bicyclette Bleue » l’une des belles découvertes du festival.

Après « Album de Famille » de Mehmet Can Mertoğlu et « Les Ailes de mon Père » de Kıvanç Sezer, deux maîtres du cinéma contemporain de Turquie, Derviş Zaim et Yeşim Ustaoğlu nous régalent avec leurs nouveaux long-métrages.

Le Rêve (Rüya) de Derviş Zaim

L’un des réalisateurs les plus originaux et productifs du jeune cinéma turc, les derniers films de Dervis Zaim n’ont pas eu la résonnance qu’ils méritent à l’étranger, notamment en France, après « Soubresaut dans un Cercueil » (1997) et « Eléphants et Herbe » (2001). Réalisateur et auteur (lauréat du très prestigieux prix littéraire Yunus Nadi en 1992 pour son roman « Ares au pays des merveilles ») né à Chypre, l’intégrale de la filmographie de Zaim est une source à la fois mystique, traditionnelle et philosophique à puiser pour comprendre la complexité et la quintessence des cultures et des peuples de Turquie.

« Le Rêve-Rüya » est le dernier ouvrage d’une série de films qui mêle traditions turques et création cinématographique. Après « Nokta-Le Point » (2008), « Gölgeler ve Suretler-Ombres et Visages » (2011) et « Devir-Le Cycle» (2012), « Le Rêve » renvoi à des références mythiques, notamment à la légende–chrétienne et musulmane—des « Sept Dormants » (de Ephèse).  Dans le mythe, les sept dormants fuient une société corrompue et oppressive et s’endorment dans une caverne sous la veille de leur chien Kitmir, pour se réveiller 309 ans après et trouver le monde qu’ils avaient fuit changé, accueillant enfin la libre pensée et le culte libre.

A partir de ce mythe, Dervis Zaim nous plonge dans l’histoire d’une jeune architecte, Sine, prise en otage entre conscience et loyauté forcée. Elle devra vaciller entre deux mondes parallèles pour aboutir à une liberté d’esprit et de conscience, et ce, à travers le sommeil et le rêve. Pour relater cette première lecture du film, c’est-à-dire le développement de la conscience, Zaim fait le choix intelligent d’utiliser quatre actrices différentes qui se métamorphosent après chaque rêve pour aboutir à la quête de justice. Nous accompagnons ainsi Sine dans sa volonté de créer une mosquée moderne dans un quartier périphérique défavorisé d’Istanbul à la demande d’un vieil ami d’enfance qui la sollicite. Liberté et destin forcé se confrontent avec la nécessité de conserver les utopies pour aboutir à un monde plus équitable et juste. Et pour protéger et veiller sur l’utopie—stambouliote—le chien Kitmir sera reflété en hologramme sur les eaux du Bosphore.

Le Rêve de Dervis Zaim © antalya film festival Le Rêve de Dervis Zaim © antalya film festival

La deuxième lecture du film se fera donc sur l’opposition entre modernité et tradition, puisqu’il faudra convaincre les croyants du quartier qui souhaiteraient plutôt voir une mauvaise reproduction des mosquées ottomanes. Enfin, Sine viendra à bout de son impuissance contre la corruption de son oncle et employeur, qui se lave les mains d’une construction truquée de HLM dans le même quartier où sera édifié la nouvelle mosquée, en s’endormant et rêvant d’une vie meilleure, qu’elle trouvera peu à peu à chaque réveil. L’urbanisme turc souvent victime de constructions monstrueuses et souvent malsaines, la destruction de la nature qui en résulte sont traités avec intelligence et finesse dans ce conte moderne et sensible. Dans « Le Rêve », nature et tradition se rejoignent enfin. Pour ceux qui veulent approfondir leur connaissance des diverses facettes du libéralisme sauvage en Turquie, « Le Rêve » devient un passage d’autant plus obligatoire qu’enchantant.

Le Rêve de Dervis Zaim © festival de film d'antalya Le Rêve de Dervis Zaim © festival de film d'antalya

Soucieux de définir chaque individu par une appartenance politique ou religieuse prédéfinie, la presse turque, surtout la gauche sectaire, s’en prend au « Rêve » de Zaim en insinuant qu’il joue le jeu des islamistes. Triste analyse et manque de réflexion, puisque en ce faisant, ces mêmes zélés « républicains » reproduisent exactement ce qu’ils prétendent combattre, c’est-à-dire ostraciser tous ceux qui ne rentrent pas dans la case définie de cette certaine gauche turque, et font ainsi une triste parallèle avec le pouvoir AKP qui impose sans complexe sa pensée unique. Le choix d’un projet de mosquée—au lieu d’un centre culturel—est donc évoqué comme indicateur des préférences politiques de Zaim… simple preuve qu’ils n’ont pas compris la profondeur de la réflexion et du monde du réalisateur. 

A suivre, « Clair Obscur » de Yeşim Ustaoğlu…

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