L’insoutenable pesanteur d’être femme en Turquie

« Clair Obscur » signé Yeşim Ustaoğlu envoute par sa beauté, surprend par son audace. La réalisatrice confirme sa maîtrise d’un cinéma toujours aussi engagé qu’universel.

Présenté pour la première fois au Festival International de Toronto cet été, « Clair Obscur », Yeşim Ustaoğlu continue de scruter la vie des femmes en Turquie, après le très réussi « Araf-Quelque part entre deux » (2012). A travers l’histoire de deux femmes, l’une libérée et citadine, l’autre coincée entre tradition et violence dans une ville de province, qui n’auraient jamais du se croiser, Ustaoğlu raconte l’état d’être femme en Turquie… et de par le monde.

Funda Eryigit et Mehmet Kurtulus © festival de film d'antalya Funda Eryigit et Mehmet Kurtulus © festival de film d'antalya

La belle trentenaire Şehnaz est psychiatre dans une ville de province sur la mer Noire et en couple avec un architecte charismatique de renom. Elle aime profondément et sensuellement cet homme imbu de sa personne, qui lui fera l’amour quand il veut et comme il veut, sans se soucier des traces que laisse son narcissisme chez sa compagne. Il saura montrer son machisme primitif dissimulé sous son apparence suave quand Şehnaz ne répond pas au téléphone, alors que lui se garde tous les droits de choisir quand il décrochera les appels de Şehnaz. Son travail lui fera croiser le triste destin de Elmas, femme-gamine de 15 ans, dont la famille l’a forcé, il y a déjà deux ans, a se marier (en forgeant son âge) avec un trentenaire abusif. Elmas est internée après avoir été retrouvée sur le balcon du foyer conjugal où l’on retrouve les corps sans vie de son mari et de sa belle-mère. En état de choc, la police ne parvient pas à la faire parler et la confie aux soins de Şehnaz pour l’aider à comprendre et élucider l’affaire.

C’est en démêlant l’histoire de sa jeune patiente que Şehnaz pourra faire une rétrospection sur sa propre vie amoureuse. Elmas et sa libération sera le catalyseur pour trouver la force de se regarder en face. Alors que la psychiatre parvient à rendre à sa jeune patiente le souffle et la parole, la jeune patiente, inconsciemment, lui permettra de se libérer enfin de son gouffre amoureux.

Depuis son premier long-métrage, très beau « Le Voyage vers le Soleil » (1999), Yesim Ustaoğlu s’engage à nous montrer les réalités crues de la Turquie. Après avoir vus ses films, les complexités turques nous paraissent si évidentes, si claires et si simples. Sans doute est-ce la mission assumée (ou pas) de la réalisatrice de nous dévoiler ce qui est douloureux mais nécessaire.

Dans « Clair Obscur », avec l’œil exquis de Michael Hammon, avec lequel elle collabore pour la deuxième fois après « Araf », Ustaoğlu nous immerge dans l’intimité éprouvante, voir violente de ces deux femmes. A part la majorité des scènes intimistes en huis-clos—exemple très réussi d’une prise en image panoramique—les scènes extérieures dans le décor naturel de bord de mer agité, où les vagues géantes engouffrent non seulement l’écran, en reflet de la prise de conscience que doivent prendre ces deux femmes pour sortir de leur enfer respectif. La mise en scène subtile de Ustaoğlu permet aux deux actrices, Funda Eryigit (Şehnaz) et Ecem Uzun (Elmas) de nous livrer des interprétations exceptionnelles, d’une sobriété rare dans le cinéma de Turquie. Et c’est sans doute grâce à la force de ces deux interprètes que les femmes de par le monde se reconnaitront dans cette volonté de prendre les rênes de leur vie, en passant par le plus intime, la sexualité.

Funda Eryigit et Ecem Yilmaz © festival de film d'antalya Funda Eryigit et Ecem Yilmaz © festival de film d'antalya

La jeune Ecem Uzun surprend par son interprétation très maitrisée, mais nous retiendrons surtout le jeu tour à tour minimaliste, provoquant, osé et juste de Funda Eryiğit que nous découvrons au cinéma. La performance de Eryiğit restera comme l’une des grandes découvertes de ce festival, non seulement pour livrer les scènes d’amour les plus explicites—du jamais vu en Turquie—mais surtout par l’originalité de son jeu, qui ne ressemble à rien à la tradition plus théâtrale et classique de la majorité des acteurs et actrices du pays. Yeşim Ustaoğlu confirme une fois de plus qu’elle marquera comme maître les cinémas de Turquie et du monde. 

Tête de file pour le palmarès à Antalya, « Clair Obscur » sera distribué prochainement en France. A ne pas rater… 

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