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Billet de blog 22 nov. 2013

A Malatya, un festival de cinéma au gout d’abricot

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Le 4è Festival international du film de Malatya s’est déroulé du 15 au 22 novembre. Le goût de l’abricot dans l’air, l’univers du cinéma a touché des milliers de spectateurs, jusqu’aux réfugiés Syriens de Malatya. 

Malatya, en Anatolie orientale, est une ville sans charme, ou plutôt qui a perdu ses couleurs du tournant du siècle dernier. Les photos de la ville en 1910-20 révèlent une ville épanouie, moderne, bouillonnante de culture. On estime la population de la ville en 1913 à 40,000 et la moitié seraient des Arméniens. Aujourd’hui, impossible de chiffrer leur nombre dans la ville. On parle vaguement de quelques dizaines de familles, sans doute pour la plupart islamisés.

Malatya est aussi la ville natale de Ahmet Kaya, le plus illustre des chanteurs kurdes de Turquie, mort à Paris en 2000. C’est aussi où est né Hrant Dink, le journaliste arménien assassiné à Istanbul en 2007. Nous avons tenté de trouver la maison dans laquelle il est né, dans le quartier de Cavusoglu, aujourd’hui essentiellement peuplé de Kurdes alévis. La mairie de Malatya (AKP, parti au pouvoir) a délaissé ce bourg bien trop modeste : le réseau de gaz naturel, qui dessert 80 pour cent de la ville, s’arrête à sa bordure.

La domination du conservatisme sunnite dans la ville se fait sentir un peu partout. Par exemple, lors du dîner d’ouverture du festival au Ramada Hotel (pourtant une chaîne internationale), les citoyens turcs n’ont pas été servi en alcool. Seuls les quelques invités étrangers ont eu droit à ce privilège. Ou encore, lors de la projection d’un film Slovaque, au moment où se  déroule une scène où des des Néo-nazis prennent une douche collective après un entrainement de boxe, des jeunes filles voilées quittent la salle pour ne pas voir la nudité. Mais les habitants de Malatya sont avant tout généreux et bons, comme dans bien d’autres villes dans cette région du pays. Avant les projections, une certaine inquiétude sur ce qui les attend sur l’écran. Sans doute pour éviter les mauvaises surprises des films occidentaux, les films palestiniens sont les plus fréquentés.

Audacieux donc ce festival qui amène à cette ville sans panache une ouverture au monde à travers le cinéma. L’événement est financé et géré par la préfecture de la ville. L’équipe du festival mené par Nesim Bencoya, directeur artistique, avait préparé une belle sélection internationale.

140 films de 50 pays, des bons, des grands publics, des petites perles… la sélection bien travaillée a réussi à toucher différentes préférences de cinéma. En final, le palmarès de la compétition internationale, avec un jury composé de Jim Stark, producteur indépendant américain, de Randa Haines, réalisatrice et scénariste américaine, Hania Mroué, fondatrice et directrice du Metropolis Art Center à Beyrouth, Klaus Eder, critique et Secrétaire général du FIPRESCI et Gulseren Yucel, professeur de cinéma à l’Université Kultur à Istanbul a récompensé l’Abricot de Cristal du meilleur film étranger- In Bloom, Géorgie et deux mentions spéciales du jury pour Omar et Lunch Box.

Les invités du festival, l’acteur croate Rade Serbedzija et le réalisateur palestinien Rachid Masharawi ont reçu des prix d’honneur lors de la cérémonie d’ouverture. Ils ont partagé la scène avec Filiz Akin, Esref Kolcak, Murat Soydan et Muhterem Nur, icones du cinéma turc des années 60-70.

Une sélection des films de Kemal Sunal, le « Fernandel turc » originaire de Malatya, (décédé en 2000) ainsi qu’un panorama des cinémas italiens, du Moyent-Orient et de l’Azerbaïdjan ont replis les salles du festival. Une rétrospective du Coréen Bong Joon-ho attirait les jeunes cinéphiles de la ville pour les séances nocturnes.

Le jury de la compétition nationale a, de sa part, récompensé les films suivants :

Meilleur film – Yozgat Blues de Mahmut Fazil Coskun

Meilleur réalisateur- Mahmut Fazil Coskun

Meilleur Scénario – Lusin Dink pour « Saroyanland »

Meilleure actrice – Ipek Turktan Kaynak pour « Les impeccables 

Meilleur acteur – Serdar Orçin pour « Le Retour : Sarikamis 1915 »

Prix du Jury – Hayk Kirakosyan pour son travail de chef opérateur dans « Le Retour : Sarikamis 1915 »

Le prix de la critique est attribué à « Yozgat Blues » de Mahmut Fazil Coskun. « Yasam Merkezi » (Centre vital), signé Omer Gunuvar a reçu le prix du meilleur cour métrage. Le prix du public est allé à « Le Retour : Sarikamis 1915 » de Alphan Eseli.

SaroyanLand 

Le très beau « Saroyanland » signé Lusin Dink (nièce de Hrant Dink) raconte l’histoire de l’unique voyage de l’écrivain arméno-américain William Saroyan à Bitlis en 1962, ville natale de ses ancêtres qui avaient fuit le génocide arménien de 1915. Au bout du voyage, c’est une ville délabrée, sans couleurs que retrouve Saroyan. Rien dans la ville ne ressemble à la richesse racontée par ses parents.

Lusin Dink a réalisé un gigantesque travail sur l’œuvre de Saroyan pour aboutir à un récit de voyage envoutant en docu-fiction. Le film pose non seulement des questions sur l’identité, mais encore sur l’appartenance, sur la notion du « chez soi ». A travers la poésie du film, le récit incite les spectateurs à faire un travail de mémoire douloureux sur les richesses et les peuples perdus à tout jamais. Le débat après la première projection se déroule dans une atmosphère de bienveillance, d’aveux, de conscience retrouvée. La bonne nouvelle est annoncée à Malatya : Saroyan sera enfin publié en turc avant la fin de l’année…

Un premier projet de cinéma pour les jeunes réfugiés syriens

Le festival a programmé une visite des invités du festival (jurys, invités d’honneur) au camp de réfugiés syriens de la ville. Le camp abrite 7500 syriens, dont 4000 enfants, la plupart venus de la ville de Hama. L’équipe du festival y a installé une salle en plein air de 2000 personnes, avec des écrans gonflables pour y projeter des films pour enfants et adultes doublés en arabe, dont Caramel de Nadine Labaki et Halim de Sherif Arafa. Des films d’animation en arabe ont été également projeté grâce à l’aide de l’Ambassade du Danemark au Liban, qui leur a prêté les copies de leur archive.

Les réfugiés sont logés dans des containers, certes à l’étroit mais plutôt corrects. Dans le campement se trouvent une école pour les enfants, un centre médical et des épiceries. Les réfugiés—bien qu’ils n’ont pas encore reçu le statut par le gouvernement turc—descendent en ville deux fois par semaine pour leurs courses. Les enfants, n’ont pas d’activité parascolaire.

Le festival a donc décidé d’y fonder un atelier de cinéma afin d’encourager les futurs grands talents qui en émaneront. Le nouveau complexe comprendra une grande salle de cinéma, un laboratoire informatique de production DVD, une bibliothèque de cinéma et des salles de formation. L’année prochaine, le but étant de programmer dans la sélection les œuvres des jeunes apprentis.

L’équipe fait appel à toute ONG, volontaires, donateurs du monde entier pour soutenir le projet. Pour soutenir ce projet, écrire à nesimbencoya@gmail.com.

Pour plus d’information sur le festival, voir http://malatyafilmfest.org.tr/?lang=en

Defne Gursoy-Malatya, 22 novembre 2013

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