Le pouvoir de l’ignorance en Turquie

A une semaine des élections municipales du 30 mars, un calme trompeur règne sur la Turquie. Les différents camps, surtout les opposants de l’AKP, parti au pouvoir, font appel à la vigilance de leurs militants et sympathisants pour retenir leur élan. Mais les violences peuvent reprendre à tout moment.

A une semaine des élections municipales du 30 mars, un calme trompeur règne sur la Turquie. Les différents camps, surtout les opposants de l’AKP, parti au pouvoir, font appel à la vigilance de leurs militants et sympathisants pour retenir leur élan. Mais les violences peuvent reprendre à tout moment. Cette fois-ci, nous serons loin de la révolte émouvante de la jeunesse de juin dernier, car des provocateurs et des casseurs sont aussi présents.

Erdogan, le premier ministre, lui, n’a aucune retenue. Il vient d’interdire il y a deux jours, Twitter, en soulignant qu’il allait « éradiquer ce fléau », qu’il considère provenant d’un complot outre-frontières. Cette interdiction ridicule, plaçant le pays dans la courte liste avec la Chine et l’Iran, sera-t-elle assez répulsive pour que l’opposition puisse prendre les grandes villes, notamment Istanbul ? Difficile d’être optimiste… 

L’arrêt de ce réseau social, comme toutes les répressions qui  l’ont précédée est-elle seulement le résultat d’un coup de colère ou  d’un coup de folie d’un parti islamiste en danger? Non, les racines de cette violence sont plus profondes. C’est l’expression d’un nationalisme fascisant diachronique sur lequel s’est rajouté un aspect religieux, devenant un « fascisme sunnite ». Et il semble impossible d’espérer un changement radical dans ce pays où le nationalisme, tout comme la corruption, sera toujours gagnant, quelle que soit la mouvance politique.

dessin du quotidien grec KatimeriniComprendre la Turquie d’aujourd’hui demande une certaine connaissance de son passé. C’est ce nationalisme qui, depuis toujours, alimente l’outil principal des politiques de tous camps : l’obscurantisme et la violence, tous deux nourris par l’ignorance. 

Les dernières violences contre les foules dans les rues ont été perpétrées par une police déchaînée, sachant l’infaillible soutien qu’elle a eu depuis toujours de la part du système étatique turc. C’est d’ailleurs le mécanisme de l’Etat turc qui commandite souvent cette violence. Les manifestations du Gezi Park en juin dernier l’ont démontré au monde entier. Ce qu’il faut comprendre, c’est l’origine presque ancestrale de cette violence étatique et la raison du manque de réactions de la population turque.

Avant même l’intégrisme islamiste, qui bien évidemment est à combattre, le plus grand danger pour le projet d’une Turquie démocratique est le nationalisme violent qui imprègne toutes les couches de population. Il est essentiellement cultivé par la volonté étatique de garder la plus grande partie des Turcs dans une abyssale ignorance. L’ignorance, tout d’abord, de leur propre histoire. Les manuels scolaires sont remplis de pages où l’on raconte la vaillance, la bravoure et la force du Turc contre les infidèles et les dégénérés occidentaux. « Le seul ami du Turc est un autre Turc », dit le proverbe très populaire depuis des décennies…

L’héroïsme est la caractéristique la plus importante, qui se nourrit d’un sens de « l’honneur » démesuré. Pour cet honneur, on tue des femmes, des fillettes, des homosexuels, des enfants, des membres des minorités. Pour cet honneur, on est prêt à mourir. On se bouscule pour être pris en photo avec les assassins des « traitres de la patrie », on revient en héros de la guerre contre les Kurdes…

On nie presque unanimement le génocide arménien, les massacres des Grecs pontiques, ceux des Kurdes. Personne ne parle de la spoliation des biens et fortunes des Juifs, Grecs et Arméniens, à travers les impôts sur la fortune, les camps de travails pendant la 2ème Guerre Mondiale, puis le pogrom de 1955, lui-même ourdi par les services secrets turcs.

Dès le début de la république, une nouvelle classe bourgeoise turco-turque, quasi inexistante auparavant, apparaît assez brusquement, un peu partout dans le pays. L’origine de ses nouvelles richesses est bien discutable, mais on préfère taire ces questions pour « bâtir ensemble une puissante république », où les Turcs seront à jamais supérieurs en droits à toute autre communauté vivant sur « leur terre ».

Le « Varlik Vergisi », impôt sur la fortune, imposé tout d’abord aux Juifs de Turquie, puis aux Arméniens et Grecs, a été le prétexte pour « transférer » le capital immobilier et commercial des non-musulmans aux Turcs. Notons en passant que les grandes fortunes de la Turquie contemporaine naissent toutes à peu près à cette période…

Puis le pogrom des 6-7 septembre 1955 donne le coup final : un fausse nouvelle dans un quotidien turc, relatant que « les Grecs ont placé une bombe dans la maison natale d’Ataturk à Salonique » fait s’insurger le peuple d’Istanbul contre les Grecs d’abord, puis les autres minorités. Les derniers commerçants de la vieille ville sont pillés, leurs magasins saccagés, leurs vies ruinées. On apprendra bien des années après que cet attentat fut organisé, perpétré et provoqué par les services secrets turcs. Mais la foule des pilleurs n’attendait qu’un bon prétexte pour se « taper un gavur » (infidèle, en turc).

On n’apprend toujours pas aux jeunes générations ces « petits détails » de leur histoire récente. Au contraire, on leur apprend à ostraciser, voire détester leurs frères minoritaires. On leur apprend d’ailleurs à rejeter toute altérité. Un bon Turc est dévoué à sa nation, sa religion et à son armée. Il faut bâtir un pays fort, qui n’aurait certes pas d’amis, mais sachant se faire une place bien solide dans ce monde.

Il semblerait que garder son peuple dans un océan d’ignorance soit l’instrument principal de l’Etat turc. De même, difficile de trouver un Turc qui pourrait tracer son arbre généalogique au-delà de trois générations. Les états civils ont été détruits, ou n’avaient jamais été établis. Les Turcs ne connaissent pas leur histoire, leur identité, leurs droits. Et cela arrange tout le monde. On se laisse emporter par des vagues populistes depuis des décennies, qui ne rendent rien au peuple qui les a porté au pouvoir. Au contraire, les politiques continuent de s’engraisser pour s’amasser des énormes fortunes personnelles. L’armée a été presque anéantie, certes, mais elle fut vite remplacée par une autre encore plus violente : la police. Elle tape, elle torture, elle humilie, elle tue toujours. Et ses membres ne sont jamais mis en cause, car c’est l’unité de la patrie et, plus récemment, des mœurs qu’elle protège. « Le meilleur kurde est kurde mort » se disent des hommes d’affaires au téléphone, apprend-t-on d’un député kurde qui a trouvé récemment l’enregistrement de ces conversations.

Puis on bouscule le droit à l’information, le droit d’expression et de pensée, le droit à l’athéisme, à l’avortement, de manifester, le droit à l’éducation et à la santé. L’information est le produit des médias réduits à des « oui-oui » du gouvernement ou trop inquiets d’exprimer une vraie opposition. Les gens fondent leurs décisions politiques, jugements ou convictions sur des coups de tête, d’une fraction d’information reçue ça et là, d’un événement relaté à moitié. L’ignorance est devenue la troisième caractéristique des « Turcs », après le nationalisme et l’Islam. Et tous trois se mêlent et se démêlent sans arrêt. Chacun alimente l’autre. 

Et dans ce courant, on apprend à éliminer, ou au moins réduire au silence tout autre qui ne vous ressemble pas, qui se bat pour sortir de l’ignorance cultivée, de l’obscurantisme étatique. On explique les choses de la vie avec une interprétation archaïque des livres religieux. Et on refuse toute réforme dans cet Islam de plus en plus obscurantiste.

Il y a quelques jours, un jeune garçon de 16 ans, Berkin Elvan, a succombé à sa blessure à la tête. Lors des événements de Gezi en juin dernier, une grenade tirée horizontalement par la police, presque à bout portant, le 16 juin lors de l’évacuation violente du Gezi Park à Istanbul, l’avait plongé dans un coma. Lors de ses obsèques, la police a choisi d’agir comme il est devenu d’usage avec gaz lacrymogènes et jets d’eau. Un policier est mort suite à un arrêt cardiaque alors qu’il faisait partie de l’équipe « des gazeurs », un jeune homme a été tué par balle par un membre de la foule.

Quelques jours auparavant, une mère avait donné fin à ses jours. Elle ne supportait sans doute plus l’absence de son fils, Onur Yaser Can, qui s’était défenestré en 2010 suite « aux humiliations » qu’il avait subi lors d’une banale mise en examen dans commissariat stambouliote, accusé d’avoir acheté et être en possession de cannabis. Ce jeune architecte, polyglotte, cultivé, avait été incarcéré et relâché deux fois de suite. Il s’est suicidé le jour où la police convoqué pour la troisième fois. Sa famille a tenté un procès contre les policiers du commissariat pour torture, harcèlement sexuel, humiliations multiples. Les policiers en question ont été « blanchis » suite à un procès qui dura 3 ans. Hatice Can n’a sans doute pas supporté l’idée que les responsables de la mort de son fils soient libres, qu’ils n’aient aucun remords et qu’ils recommenceront sans doute très rapidement…

Berkin Elvan était sorti pour acheter du pain, Onur Can avait acheté un joint de trop et Hatice Can avait espéré justice contre ceux qui avaient provoqué la mort de son fils. Lueur d’espoir dans ce tableau bien trop noir, la mère de Berkin a fait une brèche dans le rideau opaque de l’ignorance : « Non, ce n’est pas Dieu qui a tué mon fils… c’est Erdogan ! ».

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