Pour la promotion de l'ethnologie-anthropologie

Une proposition ministérielle de nomenclature d’intitulés de licence fait disparaître la mention « ethnologie-anthropologie ». L'ouverture de cette page d'échange et discussion n'a pas uniquement comme objectif de défendre ce champ de production d'idées et de connaissances, mais aussi de profiter de ce néfaste projet pour faire connaître et promouvoir cette discipline auprès d'un auditoire beaucoup plus large que son espace d'enseignement académique habituel. La disparition programmée de l'ethnologie-anthropologie serait en premier lieu un appauvrissement intellectuel et scientifique : il suffit de parcourir les grands débats du 20ème siècle pour prendre la mesure de l'importance de notre discipline dans la construction des valeurs de notre modernité. Les grandes œuvres ethnologiques et anthropologiques étaient toutes en prise avec les grands débats de société de leur temps, et elles restent d'actualité.

Dans la première moitié du 20è siècle, les questions de l'échange et du don telles que les a problématisées Marcel Mauss (Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques) n'avaient pas que l'objectif de produire du savoir académique mais aussi de stimuler les réformes sociales de la modernité dans le sens d'une plus juste redistribution des richesses produites.

Au sortir de la tragédie de la Seconde Guerre mondiale, les travaux de Claude Lévi-Strauss ont été les moteurs de la constitution d'un nouvel humanisme, après le désastre de la conception exclusivement biologique de l'Homme qui a légitimé les entreprises racialistes de hiérarchisation des groupes humains, puis d'extermination de certains d'entre-eux. Une conception culturelle de l'Homme a permis un nouvel élan, universaliste et égalitaire, dont est issue la formulation qui demeure l'identité et la politique de notre discipline « unité de l'homme, diversité des cultures », que Claude Lévi-Strauss a développé dans un texte à destination du large public de l'UNESCO, intitulé « Race et histoire ».

La période de la décolonisation a vu émerger la personnalité et l'œuvre de Georges Balandier, que beaucoup reconnaissent encore comme un des fondateurs de l'anthropologie moderne, tant son appel contre toute dérive anachronique et exotisante de la compréhension des sociétés non occidentales, en premier lieu africaines. Que ce soit une époque marquée par la décolonisation, ou aujourd'hui, alors que se déploient de nouveaux antagonismes de domination et de résistances, la nécessité de penser toutes les sociétés humaines actuelles comme contemporaines les unes des autres est une vérité anthropologique indépassable.

En une période de réaménagement du monde et de redéfinition d’une pensée sur les possibles de l’homme, dans une nouvelle modernité, marquée par une mondialisation inédite (en cela qu'elle est coextensive à l'intégralité des territoires de la planète), l'ethnologie-anthropologie demeure une ressource indispensable pour produire des connaissances sur l'Homme, dont nous avons absolument besoin. La volonté de faire disparaître ce fleuron de la connaissance moderne ne s'explique que par la défiance politique envers tout espace où peut se développer une pensée libre et une conception universelle de l'égalité des individus et des groupes humains.

L'Ethnologie-Anthropologie propose aux étudiants une grande diversité de formations et de spécialités, mais elle favorise également le développement d'adultes et de citoyens éclairés. Le maintien de la mention « ethnologie-anthropologie » dans la nomenclature des intitulés de licence n'est du reste pas suffisant. Une sensibilisation aux savoirs ethnologique et anthropologique devrait commencer dès l'école primaire et son enseignement devrait s'épanouir progressivement au collège et au lycée.

Il nous paraît urgent de mener une action constructive contre la disparition programmée de notre discipline par l'intermédiaire de cette page :

1°) En signifiant fermement notre refus de la disparition de la mention Ethnologie-Anthropologie de la nomenclature des licences par une pétition massive ;

2°) En faisant connaître au ministère la réalité de l'enseignement de l'ethnologie-anthropologie dans la diversité des situations locales.

Nice, le 23 juin 2013

Dejan Dimitrijevic, Université Nice Sophia Antipolis

Texte soutenu par :

Jean-François Gossiaux, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociale

Bernard Formoso,Université Paris Ouest Nanterre La Défense

Jacky Bouju, Université Aix-Marseille

Olivier Leservoisier, Université Lumière Lyon 2

Jean-Yves Boursier, Université Nice Sophia Antipolis

Octave Debary, Université Paris Descartes

Abderrahmane Moussaoui, Université Lumière Lyon 2

Philippe Chaudat, Université Paris Descartes

La pétition est accessible pour signature : http://www.petitionpublique.fr/?pi=ETHNOLOG# 

 

 

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