Gauche : de battre son coeur peut s'arrêter.

La gauche est-elle en train de sortir de l'histoire dans ce qui fut, et demeure, son berceau historique : l'Europe?

La question mérite d'être posée tant le tableau parait aujourd'hui sombre sur le continent. En Espagne, le PSOE cherche péniblement son rebond sans vraiment y parvenir malgré la succession incroyable de scandales qui frappent Mariano Rajoy et ses amis. En Italie, le centre gauche est revenu aux affaires dans le chaos post berlusconien et après l'échec, prévisible, de Mario Monti, sans pour autant parvenir à convaincre ni entraîner une majorité d'italiens. Et que dire du Pasok en Grèce, frappé désormais d'un immense discrédit ?

Le SPD ? Essoré politiquement par une première grande coalition avec Angela Merkel,  s'apprête à goûter à nouveau aux "joies" de la cohabitation à l'allemande après avoir réalisé l'un des plus mauvais scores de son histoire...

Les travaillistes ne parviennent pas à incarner une alternative à la politique, pourtant socialement violente, de David Cameron et se payent même le luxe d'organiser leur rupture avec les syndicats...

La gauche en France devrait dans ces circonstances faire figure d'exemple et d'exception après avoir enchaîné depuis cinq ans victoires sur victoires aux élections locales puis nationales, parvenant même, fait sans précédent, à remporter le Sénat....Et pourtant ici non plus, la dynamique n'est pas au rendez-vous. Le pays gronde, la gauche se désespère, l'extrême droite gonfle ses voiles et la perspective des prochaines élections terrorise et paralyse le PS.

Bien sur, comparaison n'est pas raison. Il serait tentant de chercher dans ce sombre tableau européen des explications spécifiquement nationales. Ce serait cependant une erreur d'analyse profonde. La crise de la social-démocratie est globale et européenne. Globale, parce qu'elle touche à son identité même et à son rôle historique dans la forme actuelle de la mondialisation, et européenne, parce qu'elle n'épargne aucun parti socialiste ou social-démocrate en Europe.

C'est donc à ce niveau qu'il nous faut tenter d'apporter une réponse pour espérer retrouver une dynamique.

D'abord, comment en sommes-nous arrivés là ? La puissance et la vitesse avec laquelle s'est déployée cette nouvelle mondialisation a plongé toute la gauche dans une profonde crise d'identité et de projet. En effet, la gauche s'est construite sur deux piliers : par la régulation de l'économie pour défendre les salariés, étendre et garantir leurs droits sociaux, et dans le même temps, car les deux choses sont liées, par l'extension du champ du politique et de la démocratie. La mondialisation, qui est un mouvement de dérégulation et par conséquent d'extension du champ de l'économie contre le politique, est venue dès lors mettre à mal tout le projet historique de la gauche. Le champ du politique, et de l'Etat, ne cesse de reculer au profit de forces économiques dont la volonté est de reprendre aux salariés tous les acquis du siècle précédent. Profitant de cette dynamique, les plus réactionnaires des libéraux osent désormais remettre clairement en cause la légitimité même de la démocratie au profit du Marché, avec un grand M, alpha et oméga de la pensée libérale et néo-libérale comme véritable moyen de " gouvernance ".

Face à cette offensive, la gauche a cru trouver son salut dans la construction d'une Europe politique dont chacun s'accordait à penser qu'elle serait l'échelon pertinent de résistance à la mondialisation libérale. Les plus optimistes espéraient même que le modèle social-démocrate européen, régulation économique par l'Etat et protection sociale, finirait par gagner la partie avec le soutien des peuples du monde entier. Le pari méritait d'être tenté, mais il nous faut avoir la lucidité de reconnaître, enfin, que ce pari est perdu. L'Europe n'est ni politique, ni sociale et les appels à un véritable "saut fédéral" ressemblent plus à un chant du cygne qu'à un hymne d'espoir...La monnaie unique disloque le continent, la commission européenne détruit toute nos protections commerciales face au monde et chaque pays, pour des raisons différentes, s'emploie à saboter toute tentative d'avancée vers une plus grande intégration politique. L'Europe était un espoir pour la gauche et une majorité de nos concitoyens, elle est devenue un cauchemar économique et démocratique dans lequel l'extrême droite prospère.

Privé de ses raisons d'être historiques et politiques, l'extension des droits sociaux et politiques des salariés, le coeur de la gauche peut s'arrêter de battre partout en Europe. Et cet affaiblissement ne frappe pas seulement la gauche mais la démocratie elle-même en privant les citoyens de véritables alternances politiques. En effet, l'état actuel de l'Union Européenne et de ses règles ne tolère au fond qu'une politique économique possible : euro fort, baisse des dépenses publiques et de l'imposition des entreprises, et réformes "structurelles" du marché du travail et de l'Etat providence. Acceptant ce carcan, la gauche européenne s'est littéralement suicidée en perdant sa base sociale et politique et de battre son coeur peut s'arrêter.

Il faut donc oser ouvrir ce débat, aujourd'hui tabou, avant que les extrêmes droites ne finissent par incarner aux yeux des électeurs la seule alternative politique possible au néo-libéralisme qui dévaste leur monde, leurs repères et leurs conditions d'existence. François Hollande doit prendre la tête de ce combat quitte à prendre de gros risques. Il est aujourd'hui en Europe le seul dirigeant de gauche qui puisse le faire. Si par malheur il n'y parvenait pas, il est possible que nous assistions à la sortie de la gauche européenne d'une histoire qui s'écrirait désormais sans elle.



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