Grand débat : la corruption de l’esprit public au sommet.

Les lobbys fusionnent avec le Gouvernement, on confond partout intérêt privé et public, le népotisme règne désormais dans les nominations et le mensonge décomplexé tient lieu de communication gouvernementale. Ne cherchez plus les fake news sur les réseaux sociaux le pouvoir en est désormais, a l’instar de Trump et de quelques autres, le premier pourvoyeur.

 

Depuis des mois le mouvement des gilets jaunes agit comme un révélateur des maux de la société française. L’absence de mobilité sociale, des inégalités qui s’incrustent d’une génération à l’autre, des pans entiers du territoire national abandonnés par l’État et ses services publics, le déclin industriel lent, mais continu, du pays, la précarisation grandissante des catégories populaires et des classes moyennes , le refus d’aborder de front l’impératif de la transition écologique, le déni quasi général devant les mutations du travail , tout ceci a fait le terreau explosif d’un mouvement social original et protéiforme ne répondant à aucun des codes politiques habituels. Malgré tout, le message porté par ces hommes et ces femmes semble clair : écoutez-nous et respectez-nous. Mettez un terme aux injustices, criantes, cessez M Macron de faire porter les efforts toujours sur les mêmes, sur celles et ceux qui travaillent sans pouvoir en vivre dignement, ceux qui désespèrent de trouver un travail, ceux qui peinent à boucler leur mois avec leur retraite…. Et puis surtout cette exigence de démocratie, ce désir de remettre le bien public au-dessus de tout, cet appel désespéré pour renouer le lien entre le peuple et ses dirigeants qui est venu des ronds-points.

Seul un Gouvernement enfermé dans ses certitudes, seul un pouvoir décidé à garder son cap coute que coute pouvait feindre de ne pas saisir le message populaire et s’employer à rendre obscur et incompréhensible les messages les plus cristallins.

Emmanuel Macron avait paradoxalement devant lui l’occasion de sortir par le haut d’un quinquennat bien mal engagé en proposant au pays un nouveau contrat démocratique et social pour lui donner un nouvel élan, un nouvel horizon mobilisateur, tout en le réconciliant avec lui-même.

Il aurait ainsi fait preuve de vertu. Cette vertu publique qui souligne justement la spécificité de l'espace public comme lieu politique de délibération et de représentation collectives. Malheureusement il a fait le choix inverse. Celui de la fuite en avant d’un pouvoir entêté à privatiser la République pour en réserver l’usage aux profits d’une poignée de privilégiés bien décidés à se repaitre des dépouilles de notre État social. Entre la vertu républicaine et la corruption de l’esprit public Emmanuel Macron a donc choisit la corruption. Celle qui place l’intérêt de quelques-uns au-dessus de celui du plus grand nombre. Entre le peuple et le CAC 40 Emmanuel Macron n’hésite jamais. Tous ses choix visent à conforter une caste dont on ne sait s’il est le représentant ou le fondé de pouvoir. Les lobbys fusionnent avec le Gouvernement, on confond partout intérêt privé et public, le népotisme règne désormais dans les nominations et le mensonge décomplexé tient lieu de communication gouvernementale. Ne cherchez plus les fake news sur les réseaux sociaux le pouvoir en est désormais, a l’instar de Trump et de quelques autres, le premier pourvoyeur.

A commencer par ce « Grand débat » tronqué dès l’origine dans l’énoncé des questions, malmené dans son organisation devenu un show au service de la Présidence et, désormais, falsifié dans ses résultats comme de nombreux journaux en ont fait ces jours-ci la démonstration. De grand débat il n’y donc pas eu et par conséquent de grandes solutions il n’y aura pas. Le fossé se serra par contre creusé plus dangereusement encore entre gouvernants et gouvernés.

Emmanuel Macron était en réalité prêt à discuter de tout sauf des privilèges. Les siens tout d’abord en refusant de prendre acte de l’impasse démocratique de la Vème République en ouvrant le débat pour en finir avec le pouvoir d’un seul, vision immature et inefficace d’une démocratie française qui refuse d’entrer dans l’âge adulte. Rétablir l’équilibre des pouvoirs pour un parlement renforcé, une justice indépendante et respectée, une presse libre des pressions économiques et politiques et des citoyens remis au cœur du dispositif grâce à un référendum rénové et modernisé. Le RIC n’est pas un danger s’il est encadré, préparé par un vrai débat associant citoyens tirés au sort, ONG, partenaires sociaux et élus. Les Français sont prêts pour des débats responsables pour peu qu’on leur fasse confiance.
Les privilèges de ses amis ensuite : pas touche à l’ISF et devenu le slogan caricatural d’un pouvoir décidé à refuser tout véritable partage des richesses. C’est pourtant ce tabou qui est le vrai tabou de la société française et pas le statut des fonctionnaires que ce Gouvernement s’apprête à détruire. Le partage des richesses passe par la fiscalité : plus de progressivité pour l’impôt sur le revenu et mois de taxes, un véritable impôt sur le patrimoine et les grandes fortunes, mais aussi par la distribution primaire des revenus dans l’entreprise c’est-à-dire les salaires. Il est temps de briser le carcan de l’austérité et de la « désinflation compétitive » pour rémunérer correctement les salariés. Comment s’étonner du malaise de millions de nos concitoyens à qui l’on parle toute la journée de « valeur travail » quand leurs salaires stagnent depuis des années pendant que d’autres s’enrichissent en dormant. Le Parlement Européen  vient de voter l’objectif d’un SMIC européen à 60% du salaire moyen soit 1350 euros pour la France et une hausse de 170 euros par mois. Donnons l’exemple et faisons-le sans attendre !

Le service public ensuite qui est le patrimoine de ceux qui n’en ont pas. Il faut stopper les fermetures et les suppressions de postes et déclarer l’état d’urgence pour l’hôpital et l’école. Une transition écologique juste et solidaire faisant supporter l’effort sur les pollueurs et les grandes fortunes permettrait de financer ce plan d’urgence.

Benjamin Constant (1767-1830) avait donc raison de s'inquiéter avec autant de vigueur de l'avènement d'un régime où « les affections domestiques remplacent les grands intérêts publics » et où, dès lors, chaque individu devient « son propre centre ». « Or, poursuivait-il, quand chaque individu est son propre centre, tous sont isolés. Quand tous sont isolés, il n'y a que de la poussière. Quand l'orage arrive, la poussière est de la fange. ». Le pouvoir Macronien c’est ça : l’individu devient le centre de tout, les intérêts privés passent avant l’intérêt général, le sens des affaires avant le sens de l’État et, à la fin, de notre société il ne reste qu’orage et poussière. Aux côtés des citoyens des alternatives existent  pour que la vertu républicaine recouvre droit de cité dans notre pays.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.