François Hollande : bouc émissaire ou miroir du malaise français ?

Devant la gravité de la situation politique que connait notre pays, il est de bon ton d'accabler plus que de raison le Président de la République comme responsable unique de tous les maux qui rongent la société française. Bientôt François Hollande devra rendre des comptes sur la météo, les performances de Patrice Evra et même, sûrement des résultats de la France à l'Eurovision.

Devant la gravité de la situation politique que connait notre pays, il est de bon ton d'accabler plus que de raison le Président de la République comme responsable unique de tous les maux qui rongent la société française. Bientôt François Hollande devra rendre des comptes sur la météo, les performances de Patrice Evra et même, sûrement des résultats de la France à l'Eurovision. Quand tout va mal, ou presque, il est tentant de chercher des boucs émissaires et le Président fait en ce moment visiblement l'affaire.

Ainsi va la France, une société déboussolée qui peine à trouver en elle-même les ressorts lui permettant d'aller de l'avant et qui, par conséquent, se cherche en permanence un coupable pour canaliser son malaise : les Roms, Taubira, Hollande, qu'importe ! Sacrifions quelqu'un en place de Grève et tout ira mieux, tout rentrera dans l'ordre. Sale climat en vérité. Comme si notre pays renouait en ce moment avec les réflexes les plus archaïques du sacrifice rituel qui lave les péchés du monde et rétablit l'harmonie du paradis perdu. Comme l'affaire serait simple évidemment s'il pouvait en aller ainsi. Chacun serait exonéré de sa propre responsabilité, la complexité de nos problèmes laisserait place à l'évidence d'une solution et de cette crise, qui décidément n'en finit pas , nous serions enfin sortis comme on sort d'un mauvais rêve.

D’ailleurs, voyez braves gens, monter l'appel à l'homme, ou femme, providentiel, qui pourrait, si nous l'appelions, descendre du ciel et nous sauver : n'est-ce pas Sarkozy, n'est-ce pas Le Pen, n'est-ce pas qui vous voudrez... La France, vieux pays monarchiste et bonapartiste, se cherche déjà l'épée qui tranchera les «méchantes» contradictions qui entravent nos pas. Et la presse de se délecter du pilori qu'elle a prestement dressé pour celui qu'elle vient à peine d'adorer. Bien sûr, il y a là une part de vérité et d'imparable logique. Sous la Vème République, le Président est aussi le monarque, et la ténacité avec laquelle nous nous sommes employés à détruire tous les corps intermédiaires dans notre pays, en célébrant l’avènement de l'individu consommateur roi en lieu et place du citoyen, ne pouvait conduire qu'à un tel résultat. En acceptant d'endosser l'habit Présidentiel, on accepte donc aussi de sentir tomber la foudre aux premières difficultés. Le jeu est cruel mais c'est celui qu'acceptent tous ceux qui s’accommodent de ce régime.

Essayons de voir, au-delà de ce petit jeu de massacre à la française, ce qui se joue plus profondément dans cette crise.

Tout d'abord notre pays, plus que d'autres, souffre de la mondialisation, mouvement de dérégulation et de célébration de l'individualisme concurrentiel, qui percute de plein fouet son histoire, son identité et ses valeurs. Un pays construit autour de l'Etat comme organisation et de l'égalité comme principe ne peut se mouvoir à son aise dans un tel système. Et l'Europe que nous avions inventée pour nous sortir de ce mauvais pas s'est avérée être , ruse de l'histoire, le cheval de troie le plus efficace de cette mondialisation libérale. Alors le pays se cabre et se défend. Il refuse, confère le référendum de 2005, de se laisser dissoudre dans ce vaste marché "post-démocratique" qu'on cherche à lui imposer par tous les moyens.

De plus la Véme République, conçue pour résoudre des problèmes spécifiques dans le monde de l’après-guerre, n'est plus adaptée au siècle qui s'ouvre. Dans une société de haut niveau d'éducation, complexe, individualiste, et confrontée à des changements toujours plus rapides, la monarchie éclairée dont nous nous sommes dotés en 1958 nous conduit à la paralysie, à la thrombose au sommet et à la frustration en bas. L'instauration du quinquennat et l'inversion du calendrier ont aggravé, le Parlement et le Premier Ministre ayant disparu à cette occasion, les travers du système et précipité sa crise. Le Président est seul, sans relais, sans recours, ni bouclier face à tous les problèmes qui lui remontent de la société. Il ne peut, quelques soient ses qualités bien entendu, y faire face. Nicolas Sarkozy tentait de faire illusion en vibrionnant en permanence pour donner le sentiment d'une action efficace. François Hollande, flairant le piège, essaya de restaurer une Présidence "normale", c'est-à- dire redonnant toute leur place aux autres acteurs institutionnels ( Premier Ministre, Parlement, corps intermédiaires..), mais la force de la logique du système eut vite raison de sa tentative.

Ajoutons à cela une conjoncture particulièrement difficile liée à la crise de 2008 et à l'héritage économique, social, financier et psychologique du sarkozysme et tous les éléments se trouvaient réunis pour que notre pays, faute de solutions rapides, s'effondre dans une déprime profonde et mortifère. Nous y sommes.

Alors François Hollande coupable et responsable ? En tout cas certainement pas comme la presse et des Français en colère le dépeignent aujourd'hui. Il a essayé de tenir sur un équilibre qui n'existait plus, ne pouvait plus exister. Voilà son erreur. Ni l'Europe telle qu'elle est, ni la Vème République telle qu'elle fonctionne désormais, ne peuvent nous permettre de venir à bout de cette " crise " qui est en réalité une grande transformation. Il n'a pas osé s'attaquer vite et fort à ces deux totems de la politique française pour renverser la table, préférant la voie du compromis et des petits pas. Il en paye aujourd'hui chèrement le prix. Mais l'histoire n'est heureusement pas finie. Il lui reste plus de trois ans pour inviter les Français à changer de cap et de système et entrer ainsi dans l'histoire, la grande, celle qui fait les Présidents. Il est temps.

 

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