Les Frondeurs futur Tiers état ?

Avec la mesure qui caractérise le débat médiatique, les parlementaires socialistes qui ont défendu récemment d'autres choix budgétaires, se sont vus affublés de divers noms d'oiseaux, quand ils n'étaient pas menacés de prendre des " balles dans le genou ", amabilité aux relents mafieux qui n'a guère contribué à l'élévation de notre débat politique.

Cette phase hystérique étant désormais derrière nous, il est temps de tirer quelques leçons de cette période qualifiée de fronde par des gens qui, manifestement, connaissent mal leur histoire de France. En effet, François Hollande n'est pas Louis XIV et, à ma connaissance, nous ne sommes pas en guerre avec l'Espagne...

Arnaud Montebourg n'étant pas non plus Particelli d'Emery, il est d'ailleurs assez cocasse de voir cette période de tension s'achever par un discours du Ministre de l'Economie reprenant, dans les grandes lignes, à son compte, les propositions des pseudos-frondeurs.

Le calme étant revenu, nous pouvons examiner ce qui était réellement en question lors des débats parlementaires. Trois questions apparaissent clairement : la controverse économique , la politique européenne et le rôle du Parlement dans un régime, la V ème , qui ne l'apprécie guère.

La controverse économique est des plus classiques. Dans un contexte de faible croissance et de montée continue du chômage, le débat porte sur le rythme de réduction des déficits publics d'une part et sur l'équilibre entre soutien aux entreprises et aux ménages d'autre part. Sur le premier point, personne ne considère qu'il soit de bonne politique de laisser filer les déficits sans réaction. Les contestataires ont simplement souligné, comme les instituts de conjoncture et le FMI, que le faire trop vite risquait par un effet récessif trop important des coupes budgétaires, d'asphyxier d'avantage un début de croissance déjà famélique, et, au final, d'aggraver la situation plutôt que de l'améliorer, ce que les derniers chiffres sur le déficit budgétaire semblent d'ailleurs confirmer. La baisse des recettes fiscales engendrée par la récession vient en effet, phénomène bien connu, annihiler les efforts de baisse des dépenses, et personne n'en sort gagnant.

Le gouvernement semble par ailleurs poursuivre deux objectifs inconciliables à court terme : la rigueur budgétaire et l'inversion de la courbe du chômage. Cette équation étant insoluble, il fallait choisir. Et les contestataires choisissent la priorité à l'emploi plutôt qu'à la réduction comptable du déficit, personne n'ayant jamais vu un pays résoudre son problème d'endettement sans croissance, un peu d'inflation et des créations massive d'emplois.

La répartition des efforts entre les ménages et les entreprises pose également question. Le CICE et le pacte de responsabilité sont financés par une pression fiscale accrue sur les ménages et une baisse des dépenses d'intervention, qui les pénalisent deux fois : dans le prélèvement puis dans la redistribution. Les entreprises de leur côté se refusent à toute contrepartie en terme d'investissement et d'emploi, l'achat de pin's par le MEDEF ne pouvant être rangé dans cette catégorie...Il est donc légitime de s'interroger sur une politique de soutien aux entreprises sans retour sur investissement pour l'Etat et les salariés.

Il est tout aussi nécessaire de s'inquiéter d'une politique de soutien globale qui ne distingue pas les grands groupes des PME, pas d'avantage les secteurs industriels exposés à la concurrence des grandes surfaces, ou des notaires,ni même les entreprises prospères de celles en difficultés. Il y avait sur toutes ces questions place pour des débats de qualité au Parlement mais ils n'ont donc pu avoir lieu sérieusement, la stratégie du passage en force faisant désormais autorité.

La controverse européenne ensuite. Les contestataires expriment l'idée qu'il est possible, sans déclencher une troisième guerre mondiale, d'indiquer à nos amis allemands que les règles du Pacte de Stabilité n'ont pas de sens dans une période de crise voire de déflation. Une discussion franche avec nos partenaires européens doit permettre d'assouplir ces règles et de faire comprendre que la relance de l'activité et la baisse du chômage doivent désormais passer au premier plan. L'Europe ne peut rester plus longtemps, sans risque majeur, le continent en panne de l'économie mondiale pour satisfaire les lubies ordo-libérales et monétaristes de vieux conservateurs qui confondent politique économique et châtiment. Les dernières élections ont montré qu'il ne s'agit plus seulement d'une question économique mais d'un enjeu démocratique qui pose pour les peuples la question même de l'existence de l'Europe comme un avenir désirable. Le refus obstiné d'une confrontation politique à cette échelle a ainsi pour effet paradoxal de mettre en péril la survie de l'idéal qu'on prétend défendre. Les contestataires ne menacent pas l'Europe, ils se proposent de la sauver si c'est encore possible... Manifestement ce débat, lui non plus, n'est pas autorisé.

Le rôle du Parlement enfin. Se rend-on bien compte que dans une des plus vielles démocraties du monde, on dénie le droit d'amendement et de débat quant à la conduite de la politique gouvernementale aux parlementaires ? C'est en fin de compte la place du Parlement elle-même qui est ainsi remise en cause et, par la-même, celle des représentants du peuple. Dans toutes les autres grandes démocraties, il ne vient à l'idée de personne de qualifier de " frondeurs " des parlementaires qui souhaitent simplement faire leur travail de contrôle de l'exécutif et de législateur.

Les élus qui se sont manifestés par leur refus de vote ou leurs propositions alternatives et amendements, n'ont rien fait d'autre que d'exercer leurs droits constitutionnels et démocratiques... Seul un régime comme la V ème République peut transformer cette exercice de base en attentat contre l'exécutif, doublé de crime de lèse-majesté. Ces députés ont par leurs interventions aussi posé la question de l'équilibre des pouvoirs dans une société qui aspire désormais à plus de démocratie. Qu'ils en soient non pas vilipendés mais vivement remerciés.

Face à la montée des périls économiques et politiques dans notre pays, nous avons besoin plus que jamais de débats et de démocratie. L'autoritarisme gouvernemental n'est ici rien d'autre que l'arme des faibles. En effet la limite de cette stratégie, c'est qu'au final, ce sont les électeurs qui tranchent. Ils ont commencé à la faire, dans le vif, aux municipales comme aux européennes. Si nous ne voulons pas que notre vie politique ne devienne une succession de 21 avril , qui se terminerait par une sortie de route définitive de la gauche, le Parti Socialiste serait inspiré de remplacer la politique du coup de force par la redéfinition d'un débat démocratique moderne et apaisé.

La fronde, on sait comment ça se termine mais on oublie de rappeler qu'ensuite il y a eu une révolution. Alors ces députés, des frondeurs ou le futur Tiers état ?

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