Le féminisme : l'égalité jusqu'au bout.

Les réactionnaires de tout poil se mobilisent sur tous les fronts contre les nouvelles associations féministes et leurs revendications. Eric Zemmour en tête de gondole se déchaîne avec des arguments, dont l'outrance le dispute au ridicule, contre une prétendue " féminisation " de la société qui menacerait l'assise des valeurs de l'ordre social.

Les réactionnaires de tout poil se mobilisent sur tous les fronts contre les nouvelles associations féministes et leurs revendications. Eric Zemmour en tête de gondole se déchaîne avec des arguments, dont l'outrance le dispute au ridicule, contre une prétendue " féminisation " de la société qui menacerait l'assise des valeurs de l'ordre social. De la loi en débat sur la prostitution, aux polémiques fabriquées sur le genre, en passant par la parité et jusqu'au mariage pour tous qui ouvre des droits, horreur des horreurs, aux lesbiennes, les néo-réactionnaires s'affolent et s'agitent pour dénoncer tout à la fois la fin du mâle blanc et celle de l'occident. Rien que ça !

Ainsi Eric Zemmour pouvait tranquillement affirmer la semaine dernière* que derrière la loi présentée par le Gouvernement contre la prostitution, il s'agirait en réalité, de détruire la sexualité masculine et de transformer les hommes en femmes en s'alignant sur la norme du désir féminin. Rien que ça !

Manifestement, la marche vers l'égalité femme-homme leur est insupportable tout simplement parce que l'aspiration égalitaire tout court leur est insupportable. Ce sont d'ailleurs les mêmes qui, sous couvert de péril communautariste, s'en prennent aux immigrés, aux musulmans, aux Roms et combattent le droit de vote des étrangers aux élections locales comme les droits des homosexuels dans leur opposition au mariage pour tous.

A vrai dire, tout ce qui ne leur ressemble pas leur est insupportable. C'est pourquoi ils exécrent particuliérement Christiane Taubira. Dans leur modèle d'organisation sociale trône au sommet un homme blanc, si possible de culture judéo-chrétienne, qui concentre les pouvoirs politiques, économiques, sociaux, culturels , quand, en dessous, tous les autres doivent se taire, se faire discrets, se soumettre. Triste vision de l'humanité en vérité. L'uniforme est pour eux de rigueur contre la diversité menaçante d'un monde qui change à vive allure. La progression des droits des femmes, la circulation planétaire des êtres humains, avec leurs cultures, leurs religions, menacent la France, " ce manteau de cathédrales " comme dit Henri Guaino, celle de Clovis et du sacre de Reims, malmenée par les nouveaux barbares que sont à leurs yeux les féministes, les homosexuels et les immigrés surtout s'ils sont pauvres et musulmans...

Nous sommes là bien au coeur de l'opposition droite-gauche telle que la décrit le philosophe italien Norberto Bobbio. Pour lui, l'égalité est " l'étoile polaire de la gauche " et ce qui définit cette dernière est un critère unique : « L’attitude qu’adoptent les hommes vivant en société face à l’idéal d’égalité qui est, avec la liberté et la paix, une des fins ultimes qu’ils se proposent d’atteindre et pour lesquelles ils sont prêts à se battre »**.Pour lui, la liberté, l'ordre, la sécurité, la démocratie sont des idéaux ou des concepts que droite et gauche ont, à des degrés divers, en partage. L'égalité, elle, fonde l'identité de la gauche et donc la distinction entre la droite et la gauche. La gauche voit d'abord dans les êtres humains ce qui les rassemble, le semblable, le même, là où la droite voit d'abord la " distinction " et établit des hiérarchies de toutes sortes : sociales, culturelles, sexuelles... C'est pourquoi le féminisme est insupportable à ces néo-conservateurs. Il vient frapper au cœur leur vision différentialiste et hiérarchisée du monde et, avec leurs lunettes, ils aperçoivent communautarisme et division là où il faut voir égalité et rassemblement. Le dialogue de sourds qui s'installe est, dés lors, radical.

Les excès incroyables et les débordements de toutes sortes qui s'expriment dés que ces sujets sont abordés, traduisent cette peur panique, identitaire, d'une évolution sociale dans laquelle certaines hiérarchies s'effacent au profit de l'égalité des droits et des conditions. Le débat autour du genre représente de ce point de vue l'acmé de cette tension politique qui traverse la droite française. Ayant du céder, depuis la Révolution française, sur tant de sujets dans la marche vers l'égalité et l'abolition des hiérarchies, les néo-réactionnaires se cabrent sur la digue ultime qui menace aujourd'hui, à leurs yeux, de céder : la différence, notamment dans sa partie socialement construite, des sexes.

Cette bonne vieille ségrégation qui permettait de préserver un monde hiérarchisé, sur le mode dominants-dominées, et donc, pour eux rassurant, de la sphère familiale jusqu'à la sphère politique, est à son tour en voie de s'effondrer sous la pression des mouvements féministes. Horreur des horreurs pour Zemmour et ses amis, ce n'est pas un simple changement politique qui est à l'œuvre, mais c'est bien toute leur représentation du monde qui menace de s'effondrer complètement, en faveur du modèle égalitaire. Car oui, n'en déplaise à ceux qui mélangent tout, c'est bien d'égalité qu'il s'agit et non de "communautarisme". L'égalité n'a jamais prétendu abolir toutes les différences mais bien interdire toute discrimination fondée sur ces différences. C'est ce que la droite ne peut pas accepter: le féminisme, c'est l'égalité jusqu'au bout. Parce qu'il change la représentation jusqu'ici dominante d'un monde hiérarchisé, ce mouvement ne concerne pas seulement les femmes mais bien toute la société.

  • *dans « ça se dispute » Itélé

  • ** Droite et gauche Le Seuil 1996

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