Face à la brunisation des esprits, une nouvelle gauche est possible et urgente

La gauche française est aujourd'hui dans un état de division et de démobilisation particulièrement inquiétant. Cette situation, déjà sérieuse par elle-même, se transforme en question démocratique grave, lorsque dans le même temps la droite se radicalise sous la pression d'un Front National, qui fait sauter toutes les digues républicaines en imposant partout ses thématiques.

La gauche française est aujourd'hui dans un état de division et de démobilisation particulièrement inquiétant. Cette situation, déjà sérieuse par elle-même, se transforme en question démocratique grave, lorsque dans le même temps la droite se radicalise sous la pression d'un Front National, qui fait sauter toutes les digues républicaines en imposant partout ses thématiques.

Cet automne 2013 fut de ce point de vue tragique et marquera sans doute un tournant important de notre vie politique et pour de longues années. Alors que le Président de la République souhaitait replacer les questions économiques et sociales, conformément au souhait d'une large majorité de Français, au centre du débat politique, c'est l'immigration et, question qui ne devrait rien à voir avec la précédente, l'insécurité qui font l'actualité et le débat politique depuis septembre.

Malheureusement il nous faut constater que par deux fois c'est bien de notre propre camp que sont partis les coups... En jouant successivement deux cartes majeures, son opposition au projet de loi Taubira rendu public puis ses propos désastreux sur les Roms, le Ministre de l'Intérieur a imposé son propre agenda au Président comme au gouvernement.

Leur volonté de replacer l'emploi au cœur de l'action et de la communication gouvernementale n'aura pas résisté à la stratégie transgressive du plus populaire de leur ministre.

Nous voici revenus aux pires temps du précédent quinquennat. En pleine fièvre identitaire et régressive. La stigmatisation des Roms, l'expulsion d'une gamine de quinze ans lors d'une sortie scolaire, la réforme du droit d'asile et du droit du sol, scandaleusement relancé par une UMP en pleine déroute intellectuelle, font office de débat politique dans un pays dont les vrais problèmes — chômage, pouvoir d'achat, précarisation et déclassement — se trouvent par la même relégués au second plan quand ils ne sortent pas purement et simplement des radars.

La stratégie d'un seul s'impose ainsi au collectif pour le plus grand bonheur de nos adversaires qui n'en demandaient pas tant...

Cet épisode, parce qu'il fut particulièrement transgressif pour les valeurs de la gauche et même de la République, restera sans doute comme un tournant du quinquennat et comme le révélateur des désaccords profonds qui désormais traversent la majorité.

D'un côté, ceux qui considèrent que la ligne économique actuelle est la seule possible, qu'il ne faut pas en bouger d'un iota, et donc que pour endiguer la progression du FN il faut aller se battre sur son terrain, de l'autre ceux qui pensent que l'extrême droite prospère sur le désespoir de la politique d'austérité en cours en Europe et que c'est en la combattant frontalement que nous lutterons efficacement contre la « brunisation » de notre vie politique. On le voit, le désaccord est sérieux et lourd de conséquences.

Peut-il se trancher seulement au sein du Parti Socialiste et du gouvernement ? Je ne le crois pas.

Les pesanteurs institutionnelles, l'obsolescence de nos modes de discussions et de délibérations collectives ne nous permettront pas de sortir de la crise politique dans laquelle nous sommes plongés. Seul un sursaut et un dépassement de notre fonctionnement démocratique peut nous permettre de relancer une dynamique à gauche pour la réussite de ce quinquennat et donc d'ouvrir la perspective d'un second.

Les vrais clivages n'opposent plus seulement des courants du PS les uns aux autres,  ou même des partis de gauche entre eux, comme au bon vieux temps de l'union de la gauche ou de la gauche plurielle. Non, les vrais débats traversent toutes les familles de la gauche : sur l'Europe, l'écologie, la question des institutions, la lutte contre l'extrême-droite et la politique économique, les lignes ont bougé et traversent toute la gauche. Il nous faut donc faire du neuf, tâche difficile mais exaltante et surtout urgente face à la droitisation des esprits.

J'affirme ici une conviction : une guerre de tranchée entre les différentes composantes du PS ou de la gauche ne peut que nous conduire au désastre. La fragmentation et la division face à un bloc de droite, dans lequel j'inclue le FN, radicalisé et, malgré les apparences, de plus en plus homogène idéologiquement, ne peut que nous conduire à une lourde défaite intellectuelle et politique. Il nous faut donc trouver les moyens de travailler à réarmer la gauche en lui redonnant le minimum d'homogénéité et de cohésion politique dont elle a besoin pour pouvoir espérer remporter la bataille des idées.

Pour ce faire, nous devrons dépasser nos cadres traditionnels et retrouver un espace de dialogue et de discussion collective ouvert à toutes les composantes de la gauche. Je propose au débat  une coopérative politique ouverte à toutes les sensibilités , toutes les forces politiques progressistes mais aussi aux intellectuels aux chercheurs et à tous les citoyens qui aujourd'hui désespèrent de la gauche. Il s'agit d'inverser les démarche de sectarisme et de fragmentation de nos forces en cours. Il s'agit au contraire  de reconstruire, sur des bases théoriques et programmatiques sérieuses, une véritable unité de la gauche et des écologistes pour sortir de l'impasse et redonner espoir à une gauche qui finalement n'attend que ça : qu'on lui redonne un cap et une stratégie.

La tâche n'est pas des plus faciles. Mais je sais que beaucoup y sont prêts dans tous les partis et tous les courants. Car chacun sait bien au fond de lui que si nous continuons ainsi, le risque est sérieux de voir disparaître , recul idéologique après recul idéologique, la matrice d'une gauche républicaine et progressiste dans notre pays, au profit d'une droite extrême désormais en pleine dynamique culturelle et politique. L'enjeu n'est pas mince, il demandera la mobilisation de toutes nos énergies.

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