Les données trompeuses du « Global Gender Gap Report »

Depuis 2006, le Forum Economique Mondial (FEM) publie son « global gender gap report [1]» (ou en français, « rapport mondial sur la parité entre hommes et femmes »), une étude censée donner un panorama des inégalités « de genre » dans le monde à l’appui de quatre grands indicateurs : l’accès à l’éducation, la santé et l’espérance de vie, l’empowerment politique, la participation et les opportunités économiques.

Depuis 2006, le Forum Economique Mondial (FEM) publie son « global gender gap report [1]» (ou en français, « rapport mondial sur la parité entre hommes et femmes »), une étude censée donner un panorama des inégalités « de genre » dans le monde à l’appui de quatre grands indicateurs : l’accès à l’éducation, la santé et l’espérance de vie, l’empowerment politique, la participation et les opportunités économiques. S’ensuit un classement à partir d’indices, cela entre les 142 pays scrutés, à l’aune duquel il s’agirait de juger les progrès effectués par les Etats, ou leur éventuel recul en matière de « gap/brèche/disparités » entre les femmes et les hommes.

 Dans leur communiqué de presse du 28 octobre dernier, le ministère et le secrétariat d’Etat français des Droits des femmes prennent manifestement acte de la pertinence de la dernière étude en date, en se « félicitant de la nouvelle place de la France dans le classement proposé par le Forum de Davos : en un an notre pays est passé de la 45ème à la 16ème place[2]. » L’occasion de rappeler que des progrès ont été réalisés, « grâce aux politiques publiques conduites depuis deux ans et demi ». Si la France a ainsi bondi de près de 30 places, c’est, à en croire le FEM, en raison du resserrement des disparités de sexe concernant la participation économique et la participation politique des femmes.

 Il importe en réalité de cerner le caractère superficiel et trompeur des résultats d’ensemble d’une telle entreprise statistique, et de ce fait de mettre en doute l’intérêt affiché de ses usages politiques, quels qu’en soient le lieu et les motifs. Les pays concernés se limitant à axer leurs communiqués de presse sur leur place relative dans le classement final, et ce classement paraissant être toujours la première des informations retenue dans les médias, penchons-nous sur l’un des pays du top-10 : le Nicaragua[3].

Relayons surtout les critiques  portées contre ce résultat-surprise[4] qui, pour « provoquer les rires » des féministes nicaraguayennes, ne les a pas moins obligées à montrer que tout décryptage doit être de mise quand ce genre de données fait obstacle à leurs combats.

 Le Nicaragua, sixième au classement derrière l’Islande, la Finlande, la Norvège, le Danemark et la Suède : « voilà qui a provoqué la stupeur et les rires parmi nos concitoyens à côté de la vantardise de nos dirigeants : nous sommes parmi les meilleurs pays au monde en matière d’équité de genre…[5] » écrit la journaliste Sofía Montenegro l’une des nombreuses opposantes féministes au régime « révolutionnaire chrétien et socialiste » qu’a institué le Front Sandiniste de Libération Nationale (FSLN) depuis son retour au pouvoir en 2006. La présidence de la République, forte de ce spectaculaire classement, s’est targuée du fait que la politique articulée autour de « la foi, la famille et la communauté » avait porté ses fruits (« un triomphe ») et a rappelé son « engagement à ce que le pays travaille plus encore pour accéder au premier rang mondial en matière de parité hommes-femmes[6]. »

 Sofia Montenegro mais aussi d’autres acteurs de la vie publique, des collectifs féministes, des journalistes, ont rappelé sitôt après la publication du rapport combien les félicitations du Forum de Davos à l’égard des Etats « performants », pouvaient bien hâtivement donner lieu à des opérations de communication redoublant l’effet de « la femme vitrine[7] », mobilisée pour masquer des inégalités structurelles entre les sexes et au sein des populations en général[8]. C’est en effet sur la participation politique des femmes que s’est concentrée la première dame Rosario Murillo, par ailleurs responsable de toute la politique « de genre » du pays. « Nous sommes partout, nous sommes à part égale avec les hommes dans les mairies. Sept des plus importantes de ces mairies sont au pouvoir des femmes. Nous sommes dans le premier rang pour les femmes ministres, nous sommes majoritaires sur nos propres bancs à l’assemblée, nous continuerons de mener le combat du 50/50 dans toutes les institutions[9]. »  Que Rosario Murillo mette à ce point l’accent, toutes choses étant égales par ailleurs, sur « la parité politique », résonne avec le type de variables sur lesquelles le FEM assoit en partie son étude.

 Revenons sur les principes de cette évaluation. L’objectif est de donner à voir les gender gap nationaux à l’échelle planétaire « indépendamment des niveaux de richesse des pays ». La méthode consiste d’abord à mesurer des écarts entre femmes et hommes dans leur accès aux ressources et aux opportunités disponibles, et non en fonction des niveaux réels des ressources disponibles (p.3 du rapport). Deuxièmement sont évalués des résultats et non les moyens pour y parvenir (p.4). Les leviers d’accès à ces résultats font seulement l’objet de « données sélectives contextuelles » listées à la fin d’une présentation du profil complet de chaque pays (par ex. certaines politiques sociales, les lois paritaires ou des quotas, les lois sanctionnant les violences envers les femmes…). Enfin, les pays sont classés selon l’écart constaté entre les hommes et les femmes et non selon « l’empowerment des femmes ». Comprendre que lorsque l’écart, une fois resserré entre les sexes, donne éventuellement lieu à un élargissement de la « brèche » en faveur des femmes, cela n’a pas d’effet sur certaines des mesures finales (p.4). Une exception notable cependant : les disparités de sexe concernant l’espérance de vie.

Si les résultats obtenus sont mathématiquement explicables, ils n’ont guère de sens par rapport à ce que serait un panorama planétaire et selon les pays, des inégalités réelles entre les femmes et les hommes dans les contextes de distribution réelle des richesses et d’accès de la population dans son ensemble à la santé, à l’éducation, au marché du travail. Avec une espérance de vie en bonne santé de respectivement 49 ans pour les femmes et de 46 ans pour les hommes, le Burundi fait partie des pays listés « rank 1 » sur ce point, tout comme le Japon, où les femmes peuvent espérer vivre 28 ans de plus que les burundaises. Raison de plus pour que le Nicaragua soit lui aussi au premier rang, l’écart étant sur ce point de cinq ans au bénéfice des femmes (66 ans). Raison de plus – et cela fait frémir – pour que la Syrie l’emporte sur tous les autres pays étudiés en 2013/2014 : 65 ans d’espérance de vie pour les femmes, 55 pour les hommes. D’où également le mauvais rang relatif de l’Islande (137ème), pourtant première au tableau final, où l’écart n’est que d’une année au bénéfice des femmes (73 ans).

De la même manière, la participation politique des femmes apparaît comme une donnée formelle nullement contextualisée.

Revenons au Nicaragua. Ce pays a voté en 2012 la « Loi 50/50 » afin de garantir la parité dans l’exercice du pouvoir municipal et de favoriser une plus grande présence des femmes au parlement. Cela n’a par exemple pas empêché le tribunal électoral, en théorie institution indépendante,  de destituer de son mandat, le 22 juin 2013, la députée sandiniste Xochilt Ocampo après que celle-ci s’est prononcée contre les vues du président Ortega au sujet du projet de construction d’un nouveau canal interocéanique. Là où certaines femmes ont été élues ou nommées à des postes décisionnaires majeurs, ce sont des hommes qui sont en réalité mandatés par le FSLN pour mener les politiques. « Ce n’est pas la maire de Managua [Daisy Torres] qui s’est prononcée après les dramatiques glissements de terrain dans la capitale. A la mairie, c’est un homme qui prend les décisions : Fidel Moreno [le secrétaire général de la mairie]» explique l’avocate féministe Azahálea Solís. « Au Nicaragua, sixième des meilleurs pays pour être une femme, les femmes élues n’ont pas le droit de donner leur avis » lancent les militantes du Programme Féministe La Corriente sur les réseaux sociaux. Que tous les scrutins aient été truqués par le FSLN en sa faveur, depuis la fraude massive que ses dirigeants ont organisée aux  élections municipales de 2008, ne fait manifestement pas partie du profil détaillé proposé dans le rapport final du FEM. Que le président actuel ait organisé son impunité judiciaire entre les années 1998 et 2006 pour assurer son retour au pouvoir exécutif, cela après que sa fille adoptive a déposé plainte à son encontre pour viol[10], ne paraît pas être une « relevant variable ».  « Peut-on vraiment parler de participation politique sans s’interroger sur l’existence de droits citoyens, et en occultant  la question de savoir si nous sommes dans un Etat démocratique ou dictatorial ? » résume Sofía Montenegro.

Sandra Ramos, leader de longue date du mouvement María Elena Cuadra en défense des droits des travailleuses nicaraguayennes, rappelle pour sa part l’inconsistance de ce type d’évaluations quantitatives pour tous les pays. On n’y tient nullement compte de la division sexuelle du travail et de ses fondements patriarcaux, de la précarité de l’emploi féminin, de la participation économique non rémunérée des femmes notamment mais non exclusivement dans l’espace domestique[11]. S’agissant plus spécifiquement du Nicaragua, le cantonnement de l’emploi féminin dans les maquilas, pour ce qui concerne l’économie formelle, est totalement occulté. Chacune manifeste son scepticisme vis-à-vis des données ayant permis de mesurer l’écart de salaire entre les hommes et les femmes à « travail équivalent », à savoir les résultats subjectifs de l’ « executive opinion survey » du FEM, dont les sondés sont pour tous les pays des « business leaders » (sans doute très majoritairement des hommes) et non des travailleuses[12].

Mais il est une autre occultation stridente qui provoque la colère des féministes nicaraguayennes en même temps qu’une possible autocélébration présidentielle : celle qui concerne en général la libre disposition de soi, qu’il s’agisse des droits reproductifs et sexuels ou de la possibilité de défendre son intégrité physique psychologique et sexuelle. Classé par le FEM parmi les premiers pays pour ce qui concerne l’égalité de genre devant la santé, le Nicaragua fait toutefois partie des cinq pays au monde qui pénalisent intégralement l’avortement[13]. Près d’un quart des adolescentes interrogées pour l’enquête « démographie et santé 2011-2012 » déclaraient être déjà mères ou en attente de leur premier enfant au moment de l’étude[14]. La même investigation établissait qu’un tiers de ces adolescentes avaient subi des violences de la part d’un compagnon de vie. La mortalité maternelle, dont les féministes soupçonnent une sous-évaluation volontaire de la part du Ministère de la Santé (cela afin de pouvoir entrer en conformité avec les chiffres fixés par les « objectifs du millénaire »), reste selon toute vraisemblance l’une des plus élevées de la région : 71 décès pour 100 000 naissances vivantes[15].

 Alors pour sûr il serait illusoire de demander au Forum de Davos – d’abord une instance d’organisation du capitalisme mondial – d’adopter des indicateurs féministes pour établir un diagnostic moins trompeur concernant les inégalités entre les femmes et les hommes, tels ceux prenant en compte « l’organisation de la citoyenneté, de la division du travail, de l’intime[16] ». Mais on peut, avec les Nicaraguayennes, souligner les effets politiquement pervers d’une telle publication. On peut, avec les Nicaraguayennes, s’interroger sur l’autopromotion tapageuse du Forum Economique Mondial qui, avec cet appareillage scientifique absurde, feint de s’intéresser à l’égalité en mettant en avant sa préoccupation pour la résorption des «dis/parités » entre les sexes.

Les oscillations plus ou moins amples des classements des Etats d’une année sur l’autre[17] envoient surtout le message de la prime à la performance ponctuelle et finalement celui de l’intérêt à préserver un certain statu quo à l’échelle mondiale. En relayant les résultats du FEM qui tantôt félicitent les Etats pour leur fabrique de l’égalité entre pauvres, tantôt pour leur fabrique de l’égalité entre riches ou entre personnes de pouvoir (50% de femmes ministres en plus à l’échelle du monde depuis neuf ans, se félicite le rapport [18]), tantôt pour leur fabrique des « femmes vitrines » qui servent à occulter tout le reste, on ne fait qu’entretenir les approches supposément scientifiques du FEM, en réalité lénifiantes, et souscrire à la globalisation de la rhétorique pro-égalité « de genre », « façon Davos ».

 

 

 


[1] http://www3.weforum.org/docs/GGGR14/GGGR_CompleteReport_2014.pdf

[2] http://femmes.gouv.fr/classement-du-forum-economique-mondial-sur-legalite-femmes-hommes-marisol-touraine-et-pascale-boistard-saluent-les-progres-remarquables-de-la-france/

[3] http://reports.weforum.org/global-gender-gap-report-2014/economies/#economy=NIC

[4] Surprise pour la deuxième année consécutive : le Nicaragua était classé 10ème en 2013.

[5] http://www.confidencial.com.ni/articulo/19962/nicaragua-el-mas-equitativo-en-la-desigualdad

[6] http://www.elnuevodiario.com.ni/nacionales/333395

[7] http://www.confidencial.com.ni/articulo/19963/mujeres-en-puestos-de-quot-vitrina-quot

[8] Selon le programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), l’indice de développement humain du Nicaragua classe ce pays au 132ème rang mondial. On estime que 42,5% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.

[9] http://www.elnuevodiario.com.ni/nacionales/333395

[10] http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=PAL_073_0073

[11] http://www.confidencial.com.ni/articulo/19963/mujeres-en-puestos-de-quot-vitrina-quot

[12] Voir pour plus d’éléments :

http://www3.weforum.org/docs/GCR2011-12/6.GCR2011-2012Chapter1.3EOS.pdf  (les précisions méthodologiques n’apportent aucune information sur le sexe des sondés)

[13] Depuis le 26 octobre 2006, date à laquelle une alliance entre le parti alors au pouvoir (le Parti Libéral Constitutionnel) et le FSLN a conduit à la pénalisation de l’avortement thérapeutique (jusque-là autorisé en cas de danger vital pour la femme enceinte, en cas de viol, en cas de non viabilité du fœtus).

[14] http://www.confidencial.com.ni/articulo/18901/un-pais-de-adolescentes-embarazadas

[15] http://www.confidencial.com.ni/articulo/16146/subregistro-de-muerte-materna ; selon le PNUD, le taux est plus élevé : 95 décès pour 100 000 naissances vivantes en 2013 voir : http://hdr.undp.org/en/countries/profiles/NIC 

[16] http://www.confidencial.com.ni/articulo/19962/nicaragua-el-mas-equitativo-en-la-desigualdad

[17] Pour la France par exemple : 57ème place en 2012, 45ème en 2013, 51ème en 2007.

[18] « Et en politique, on compte désormais, sur le plan mondial, 26% de femmes parlementaires et 50 % de femmes ministres en plus qu'il y a neuf ans. Ces changements sont très positifs » http://www3.weforum.org/docs/Media/French_Gender%20Gap_Final.pdf

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